• Congrès de Vienne & illusions de ladite Restauration – 1815



    Europe post-impériale peine à se retrouver : romantisme, libéralisme & révolte des peuples

  • Entre conservatisme impérial & germination révolutionnaire, 1815 ou l’acte de naissance d’un ordre faussement ancien

    ⁂ Front liminaire

    Cher lecteur,
    À rebours des lieux communs véhiculés par les historiens d’État, les manuels scolaires ou complotistes lunaires, le Congrès de Vienne, pour l’Europe, ne saurait être réduit à une simple redistribution de frontières ou un retour en arrière « réactionnaire ».
    Il fut, en vérité,
    le masque d’une restauration monarchique vidée de sa substance chrétienne, une tentative de vernis sacral apposé sur les brèches du monde nouveau, tel qu’il émergea des désordres post-révolutionnaires et napoléoniens.

    Il convient de relire cette époque à la lumière du principe de légitimité, brandi par Metternich et Talleyrand, et déformé dans ses implications profondes, dès lors qu’il accepte, par calcul,  compromissions avec le jeune libéralisme.
    Il faut aussi observer comment,
    de l’Italie à l’Allemagne, des Balkans à la France, cette restauration fragile fut à la fois conservatrice d’apparence, révolutionnaire en soubassement, et préparatrice des grandes convulsions, en 1848, comme des suivantes.

    ☧ Arsenal conceptuel

    LÉGITIMITÉ, subst. fém. — Qualité de ce qui est conforme à la loi morale, naturelle, ou divine, opposée à l’usurpation, à l’arbitraire ou à la violence. En politique, principe selon lequel le pouvoir doit revenir à l’autorité héréditaire légitime reconnue dans l’ordre naturel & chrétien.

    ☩ Sentences

    « Il y eut un ancien régime, il n’y a pas de régime nouveau, il n’y a qu’un état d’esprit tendant à empêcher ce régime de naître. »
    Charles Maurras, La Politique naturelle. Maurras.net

    « Qu’on ne parle plus d’Autriche et de Prusse, de Bavière et de Tyrol, de Saxe et de Westphalie mais de l’Allemagne (…). Quelle est la patrie de l’Allemagne ? Nommez-moi cette grande patrie ! Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que les chants allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de l’Allemand. »
    — E. M. Arndt, poète allemand, 1813, auteur entre autre de « Le Rhin, fleuve allemand et non frontière allemande ».

    « Pour les ancêtres germains, la liberté consistait à rester Allemands, conduire leurs affaires en toute indépendance, conformément à leur esprit originel, progresser dans leur propre culture d’après ces mêmes principes et transmettre cette autonomie à leur postérité ; quant à l’esclavage, c’était pour eux l’acceptation de toutes les belles choses que les Romains leur offraient, acceptation signifiait esclavage parce qu’ils auraient cessé d’être tout à fait Allemands, pour devenir à moitié Romains. Il allait donc de soi, pensaient-ils, qu’il valait mieux mourir que d’en être réduits là, et qu’un vrai Allemand ne peut vivre que pour rester allemand et transmettre à ses descendants le même désir.

    (…) C’est à eux, à leur langue et à leur manière de penser que nous sommes redevables, nous, les plus directs héritiers de leur sol, d’être encore des Allemands (…) C’est à eux que nous sommes redevables de tout notre passé national et, s’il n’en est pas fini de nous, tant qu’il restera dans nos veines une dernière goutte de leur sang, c’est à eux que nous devrons tout ce que nous serons à l’avenir. »

    — Fichte, Discours à la nation allemande, 1807-1808, 8e discours. Clio Texte

    Σ Schéma directeur

    📅 I – 1815, acte de recomposition : l’Europe post-impériale en quête d’ordre
    🏛 II – Metternich, chancelier de l’équilibre & stratège de la réaction
    🇫🇷 III – Talleyrand ou l’art diplomatique de sauver l’influence française
    🇮🇹 IV – Italie morcelée : un conservatisme sans principe
    🕊 V – Sainte-Alliance : mystique contre-révolutionnaire ou police des peuples ?
    🇩🇪 VI – L’espace allemand : unité confisquée & nationalisme sous surveillance
    🔥 VII – Germinations souterraines : romantisme, libéralisme & révolte des peuples
    ⚖️ VIII – Légitimité monarchique & validation de la modernité : paradoxe & compromission


    📅 I – 1815, acte de recomposition : l’Europe post-impériale en quête d’ordre

    Le sabre est tombé, mais la cendre fume encore !

    L’année 1815, année charnière s’il en est, scelle l’échec du projet impérial français — non tant dans sa forme bonapartiste que dans ce qu’il charriait de sécularisation politique, d’universalité profane et de centralisme messianique.
    Le naufrage de Napoléon Iᵉʳ n’entraîne pas que sa personne ; il emporte avec lui une certaine conception de l’Europe née d’ailleurs de la Révolution française. Mais cette chute ne signifie guère un retour pur et simple à l’ordre d’Ancien Régime. Loin de là !

    Car ce que les rois victorieux tentent de faire au Congrès de Vienne, c’est, sous le vernis d’une restauration monarchique, la fondation d’un nouvel équilibre politique, à la fois légitimiste dans ses mots et progressiste dans ses mécanismes. L’Europe se veut restaurée, mais elle se reconstruit ailleurs, sur d’autres bases, au fond plus technocratiques que chrétiennes. Ce décalage originel augure peu de bon pour les décennies suivantes.

    Réuni de septembre 1814 à juin 1815, le Congrès de Vienne entendait « refaire l’Europe » après vingt années de guerres ininterrompues, de renversements dynastiques, de bouleversements territoriaux. Les grands vainqueurs — l’Autriche, la Prusse, la Russie, et l’Angleterre — cherchent à stabiliser un continent ébranlé jusque dans ses fondements. À leurs côtés, la France de Talleyrand, défait mais toujours habile, se glisse parmi les artisans de la recomposition.

    Le mot d’ordre affiché est la légitimité monarchique : redonner aux maisons royales chassées par les soubresauts révolutionnaires le trône de leurs ancêtres. Ainsi, les Bourbons retrouvent le royaume de France, les Habsbourg récupèrent la Lombardie, les Bragance consolident leur assise au Portugal, les rois piémontais reprennent Turin.

    Mais sous ce retour des « lignées », se glisse une acceptation tacite de plusieurs acquis du monde nouveau : les frontières ne sont point restaurées comme elles étaient en 1788, les États deviennent des objets d’équilibre, des pièces d’échiquier, au milieu des parlementarismes.
    L’on veut empêcher un nouvel incendie, mais on accepte,
    lâche de les affronter, plusieurs braises subversives : le droit public sécularisé, la rationalisation administrative, etc.

    Ainsi naît une Europe en apparence restaurée, mais en réalité brisée, méconnaissable, au double visage rendu « stable », tiraillée entre fidélité monarchique et gestion modernisante. Ce paradoxe inaugural du Congrès de Vienne marque à vif le XIXᵉ siècle français et européen.

    🏛 II – Metternich, chancelier de l’équilibre & stratège de la réaction

    À la manœuvre, le plus fin stratège de ce théâtre d’ombres : Klemens Wenzel von Metternich, prince autrichien, ministre des Affaires étrangères puis chancelier d’Empire. Son nom reste, à juste titre, indissociable de ce que les modernes nomment — non sans ironie — « l’ordre de Vienne ».

    Mais que cache ce mot « ordre » ?

    Chez Metternich, l’ordre n’est point synonyme de justice divine ou de restauration chrétienne au sens fort. Il est équilibre, raison diplomatique, répression froide. Le chancelier voit certes dans la Révolution le chancre à éradiquer par tous moyens, mais sa foi dans la légitimité est rendue « démocratique », et plus impériale que sacrée.

    🔹 Son conservatisme est « réaliste », semi-aristocratique, non doctrinaire : il s’appuie certes sur l’intuition que les masses, livrées à elles-mêmes, engendrent chaos et tyrannie. Mais d’où son rejet viscéral du nationalisme et du libéralisme d’un même coup : tout ce qui menace la stabilité dynastique.
    Et ce rejet, s’opère
    sans retour aux principes chrétiens : point de royauté de droit divin proclamée, point de clarté doctrinale quant au rôle de l’Église. Le catholicisme, pour Metternich, est un outil d’ordre – comme pour Maurras du reste –, non la clef de voûte.

    Ainsi gouverne-t-il l’Europe comme un horloger tente de maintenir les ressorts d’une mécanique fragile : il supervise, surveille, arbitre, multipliant les congrès (Aix-la-Chapelle, Troppau, Vérone) pour étouffer toute fermentation d’opposition. La diplomatie devient une police continentale, la pensée une menace, la jeunesse un ennemi.

    Derrière l’autorité ferme, que d’ambiguïtés ! Car en acceptant l’idée d’une « opinion publique », en tolérant les compromis territoriaux, en ménageant parfois les « équilibres » internes, Metternich valide sans le dire la logique moderne qu’il prétend combattre.

    Ce paradoxe, au cœur de sa pensée, est aussi celui du siècle : Europe aux valeurs monarchiques affichées, mais aux mécanismes sécularisés, Europe en apparence stable mais intérieurement rongée, Europe qui se cherche dans l’illusion du passé, mais se perd en abîme dans les structures nouvelles.

    Et l’histoire jugera sévèrement cette entreprise : car c’est bien dans le silence imposé par la Sainte-Alliance que mûrissent les germes de 1848.

    🇫🇷 III – Talleyrand ou l’art diplomatique de sauver l’influence française

    Nulle figure ne résume mieux les ambiguïtés du Congrès de Vienne que l’opportuniste et cynique parfait, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince évêque, ministre des Rois et des Empereurs, survivant d’Ancien Régime aussi bien que du Directoire.

    Lui qui avait béni la Constitution civile du clergé, servi Bonaparte, puis négocié pour Louis XVIII, incarne ce génie proprement français de la continuité dans le désordre…, cette capacité de réintégrer les cercles du pouvoir tout en changeant de régime : cet acteur éternel d’un théâtre sans fin.

    Invité au Congrès par politesse diplomatique plus que par reconnaissance militaire, la France étant alors une puissance déchue et vaincue, mais l’aigrefin Talleyrand réussit l’impensable : réintégrer Paris dans le concert des grandes puissances en brandissant le principe de la légitimité monarchique.

    🔹 Cette manœuvre, savamment orchestrée, permit à la France de s’asseoir à la table des vainqueurs. Ce tour de force, où la dialectique supplanta la force brute, permit à la France de limiter l’ampleur des réparations, de sauvegarder ses frontières quasi intactes, et d’éviter un démembrement territorial que bien des coalisés espéraient.
    Mais que défendait réellement Talleyrand ? Point le trône sacré, point l’alliance du sabre & de la croix : il défendait la continuité d’une influence française, quelle qu’en soit la forme.

    🔹 En ce sens, il fut le miroir fidèle d’une France elle aussi divisée intérieurement, qui, tout en restaurant les Bourbons, ne songeait guère à abolir ou amender le Code civil, les départements, l’administration jacobine ou les libertés nouvelles. La Restauration à la française fut monarchique de façade et révolutionnaire de trame.
    Ces acrobaties diplomatiques, mit au jour l’identité double de l’Europe. Talleyrand ne fut ni un rebâtisseur, ni un conjurateur : il fut l’homme d’un équilibre perpétuellement instable, préfigurant l’art politique du XIXᵉ siècle français, ce siècle où l’on restaure en 1815, abdique en 1830, proclame en 1848, couronne en 1852 — pour s’effondrer derechef en 1870

    Ce que Talleyrand sauva, ce ne fut point le trône : ce fut le jeu diplomatique, sans métaphysique et littéralement sans transcendance, où l’Europe des chancelleries prime sur l’Europe de Dieu, des peuples et des traditions. Il fut, à sa manière, le précurseur d’une Europe bureaucratique, encore larvée, mais déjà dangereusement en germe.

    🇮🇹 IV – Italie morcelée : un conservatisme sans principe

    Si la France avait pu, par ses habiletés, conserver son rang, l’Italie, elle, fut dépecée comme une dépouille trop belle pour être respectée.
    Telle une mosaïque éclatée, elle ne fut point restaurée mais fragmentée délibérément, afin qu’elle ne pût devenir une puissance — ni politique, ni spirituelle.

    Le projet impérial napoléonien, quoi qu’on en pense, avait unifié sous sa férule une grande part de la péninsule, favorisant une certaine centralisation, une rationalisation administrative, une homogénéisation juridique. Ce fut, certes, une unité sous contrainte, mais une première conscience italienne avait émergé, fût-ce sous le joug, et en réaction.

    En 1815, tout cela fut balayé avec zèle. L’ordre viennois détruisit jusqu’à la moindre idée d’unité italienne. À sa place : le retour en force des anciens régimes locaux, chacun soutenu par l’Autriche ou le Saint-Siège, chacun méfiant de son voisin, chacun cherchant la bénédiction viennoise plus que la fidélité au peuple.
    Cela allait engendrer les violences de Garibaldi, puis des Squadristes post-Grande guerre plus tard.

    🔹 Le Nord tombe sous le joug autrichien : la Lombardie-Vénétie devient un simple prolongement de Vienne, administrée comme province stratégique. Le centre de l’Italie est rendu aux États pontificaux. Le Sud est restitué à la dynastie des Bourbons de Naples, sans réforme, sans autorité propre.
    Quant au royaume de Piémont-Sardaigne, il reste indépendant, mais politiquement asphyxié par les puissances étrangères, idéologiquement désorienté, militairement faible. Il faudra attendre des décennies avant qu’il devienne l’embryon de l’unité italienne.

    🔹 Ce morcellement — voulu, entretenu, orchestré — repose sur le conservatisme, sur un « retour à l’ordre ». Aucune volonté sérieuse de restaurer la Chrétienté politique, nulle cohérence ni vision supérieure entre les souverains italiens. Chacun gouverne en vassal des puissances étrangères, non en héritier d’un ordre naturel et chrétien.
    L’Italie devient dès lors le symbole d’un continent perdu dans ses ruines, préférant le fractionnement contrôlé à une unité enracinée. Elle aussi se cherche et se perd, elle aussi se découvre double : orgueilleuse de son passé, impuissante dans son présent, vouée à devenir la terre d’ébullitions souterraines, de sociétés secrètes, de poètes conspirateurs, de patriotes romantiques.

    C’est dans cette Italie divisée et humiliée que naîtra l’étincelle bourgeoise du Risorgimento — précisément parce que la Sainte-Alliance s’était bornée à briser, sans bâtir.

    🕊 V – Sainte-Alliance : mystique contre-révolutionnaire ou police des peuples ?

    La signature de la Sainte-Alliance, en septembre 1815, s’annonça avec une solennité quasi liturgique : profession de foi chrétienne, serment sacré entre les souverains d’Autriche, de Russie et de Prusse, engagements éthiques de gouvernement selon « les principes de la religion chrétienne, de la justice et de la paix ».
    Sous la plume d’Alexandre Iᵉʳ, exalté par un mysticisme imprégné de piétisme « orthodoxe », l’Alliance apparaissait comme le prolongement politique des Béatitudes.

    🔹 Pourtant, sous ces mots suaves, l’Europe des chancelleries tramait une logique toute inverse : la Sainte-Alliance, loin de promouvoir une restauration véritablement chrétienne et enracinée, se mua rapidement en police des peuples, appareil de surveillance continentale, pare-feu contre toute expression populaire enracinée, fût-elle légitime.
    Car, si le tsar rêvait de concorde, Metternich, lucide et sans illusion, n’y vit qu’un vernis utile pour l’action répressive. Et il eut gain de cause. De congrès en congrès (Troppau en 1820, Laibach en 1821, Vérone en 1822), les puissances usèrent de la Sainte-Alliance comme d’un instrument d’intervention militaire justifiée par la pseudo-morale, intervenant à Naples pour réprimer les Carbonari, à Madrid pour restaurer l’absolutisme, en Pologne pour contenir l’agitation.

    🔹 L’idée même de subsidiarité ou de pluralisme nationaux fut étouffée. Ce fut l’ordre sans le droit naturel, la paix sans justice, la légitimité sans vie.
    Avant même l’UE moderne, l’Europe, prétendument unie sous la Croix, s’enferma dans un mécanicisme diplomatique où le moindre souffle de liberté fut suspect, la moindre presse critique assimilée au spectre de 1793.

    Et pourtant, les tous n’étaient point dupes. Sous la surface lisse de la paix autrichienne, le feu couvait. En Espagne, en Piémont, en Allemagne, dans les Balkans, naissaient des foyers intellectuels, des nationalismes culturels. L’unité impériale fragile devint le cercueil où mûrissait la révolte.

    Ainsi la Sainte-Alliance, échoue à asseoir un ordre chrétien organique. Elle portait déjà en elle l’épuisement des monarchies 2.0, qu’elle prétendait sauver.

    🇩🇪 VI – L’espace allemand : unité confisquée & nationalisme sous surveillance

    Nulle part l’ambiguïté du Congrès de Vienne ne s’incarna avec autant de force que dans l’espace germanique, morcelé politiquement, uni culturellement, bridé militairement.

    🔹 Avec la dissolution officielle du Saint-Empire romain germanique en 1806, puis la chute de la Confédération du Rhin napoléonienne, le vide institutionnel allemand devint un enjeu brûlant. La solution trouvée à Vienne fut la création d’une Confédération germanique (Deutscher Bund), agrégat d’une trentaine d’États souverains, présidé nominalement par l’Autriche.

    Mais cette confédération, à l’inverse, n’avait ni appareil exécutif fort, ni constitution commune, ni armée intégrée. Elle était conçue pour contenir, frein mis aux élans unitaires nés dans les cercles étudiants, les poètes, les juristes, les penseurs nationalistes.

    🔹 Pourtant, les Allemands partageaient une langue, une culture, une histoire commune. De Fichte à Arndt, de Herder à Schlegel, s’était formé, dès les années 1800, un nationalisme romantique, spirituel, épris de racines, prônant l’unité communautaire du Volk, peuple-vivant, au-delà des trônes divisés. Ce mouvement — encore vague mais puissant — ne réclamait pas tant l’Empire perdu que la cohérence charnelle d’une patrie commune, enracinée dans la culture, le sang, la foi.
    Mais pour Metternich, ce romantisme patriote — fût-il chrétien aussi — était insupportable. Il portait les ferments du « désordre ». Ainsi, les universités allemandes furent mises sous étroite surveillance, les Burschenschaften dissoutes ou infiltrées, les journaux muselés, les professeurs suspects de « libéralisme » écartés.

    Le sommet de cette répression fut atteint en 1819 avec les décrets de Karlsbad, réponse autoritaire à l’assassinat du dramaturge Kotzebue probablement par un étudiant exalté : ces lois interdirent toute association étudiante non contrôlée, instaurèrent la censure préalable, et mirent en place une véritable police de la pensée allemande, au nom de « l’ordre monarchique ».

    🔹 La Confédération germanique, dès lors, n’était ni Empire, ni État, ni fédération, mais instrument de veille et de gel, Europe-fantôme suspendue entre souvenir impérial et modernité administrative.
    Et sous cette chape de plomb, les forces de l’unité nationale poursuivaient leur lente éclosion, tandis que les rois modernes restaient lâches de toute réforme véritable.

    Le paradoxe allemand fut donc d’autant plus cruel : une unité désirée par les peuples, refusée par les princes, et quand elle viendrait — dans la seconde moitié du siècle — elle serait otage d’un nouveau césarisme protestant et militaire.

    🔥 VII – Germinations souterraines : romantisme, libéralisme & révolte des peuples

    Sous les pavés des congrès viennois, le terreau des idées travaillait en silence, comme la sève dans le tronc encore hivernal. La modernité retrouvait ses voix, étouffées, mais jamais mortes.

    🔹 Ces courants du « national-libéralisme » politique à la de Lesquen, de la presse libre, des parlements représentatifs, des constitutions codifiées, avaient juste changé d’habitat. Expulsés du pouvoir, ils se repliaient dans les salons, les universités, les cercles juridiques, où l’on lisait Constant, Tocqueville naissant, les constitutions espagnoles ou américaines, etc.

    Mais l’autre courant — plus profond, plus populaire, plus romantique — était celui du nationalisme ethnique, nourri de mémoire, de langue, de mythe et de foi.

    En Allemagne, les héritiers de Fichte appelaient à réveiller la Nation comme entité mystique.

    En Italie, les pré-mazziniens glorifiaient Dante, Virgile et Rome. En Hongrie, en Pologne, dans les Balkans, les poètes devenaient prophètes.

    Et c’est là que la Sainte-Alliance fut le plus aveugle : elle ne comprit point que les peuples ne réclamaient pas nécessairement la révolution jacobine, mais voulaient une patrie vivante, un ordre enraciné, une forme politique habitée par l’âme – au-delà de toute conception maçonnique dans l’absolu.

    🔹 Mais cette Europe-là, on ne la leur offrait pas. On leur imposaitle morcellement stratégique, le silence comme paix. Cela augura peu de bon : ce fut le prélude silencieux aux révolutions de 1830, puis de 1848, lorsqu’en un souffle, toute l’architecture construite à Vienne s’effondra comme un décor de théâtre vermoulu.

    Le tout fut provoqué par l’incapacité des monarques à incarner réellement la légitimité surnaturelle, à allier foi et autorité, tradition et peuple. Ils furent faibles là où il fallait être forts, sourds là où il fallait écouter.

    ⚖️ VIII – Légitimité monarchique & validation de la modernité : paradoxe & compromission

    Le plus grand paradoxe du Congrès de Vienne, le plus accablant, fut sans doute celui-ci : en prétendant restaurer la monarchie légitime, les puissances validèrent plusieurs des structures mêmes de ladite modernité révolutionnaire française.

    Que resta-t-il, en effet, des fondements de l’Ancien Ordre ?

    — Les trônes furent rétablis, mais désacralisés.
    — Les constitutions furent bannies, mais le droit civil napoléonien perdura.
    — L’absolutisme fut revendiqué, mais soumis aux bureaucraties modernes.
    — L’Église fut sollicitée, mais point « rétablie » dans sa plénitude.
    — L’ancienne hiérarchie fut célébrée, mais neutralisée par les équilibres diplomatiques.

    L’on parlait de « légitimité », mais point de droit divin effectif. L’on proclamait le retour à l’ordre, mais sur des bases rationalistes. L’on refusait les républiques, mais non les principes sous-jacents de la souveraineté populaire…

    De l’écorce sans la sève

    Et ce compromis — sans vertu — installa l’Europe dans une fausse paix, d’apparence stable, mais intérieurement minée. L’édifice de 1815, fruit d’un conservatisme sans grâce, engendra tout autant les soulèvements de 1830 que les empires profanes de 1871 !

    ⚜️ Scellement tactique

    Ainsi s’achève cette fresque doctrinale, historique et géopolitique.

    Le Congrès de Vienne, longtemps loué pour sa « paix durable », apparaît comme l’acte fondateur d’une Europe malade, prisonnière de ses contradictions, lâche de renouer pleinement avec ses sources baptismales.

    En voulant restaurer sans convertir, équilibrer sans enraciner, gouverner sans sanctifier, les artisans de Vienne ont préparé la ruine qu’ils prétendaient éviter. Ils ont ranimé des trônes sans trinité, protégé des peuples sans leur donner d’âme, orchestré la paix sans Dieu, et cela augura, derechef, le chaos.

    En ne restaurant pas la Chrétienté, en refusant l’intégralité du politique ordonné au spirituel, le Congrès de Vienne échoua à redonner au monde un cœur battant. Il ne bâtit point l’ordre ancien actualisé ; il accoucha d’un ordre nouveau déguisé, au visage double, prélude aux catastrophes futures.

    Mais de ces ruines peut renaître une fidélité : celle qui ne pactise point avec le faux, mais rétablit l’ordre naturel et chrétien dans toute sa splendeur.

    Que l’on cesse les compromis. Qu’on cesse de vouloir bâtir un monde catholique avec des principes subversifs ou des faussiles.

    N.B. : C’est la leçon souveraine du XIXᵉ siècle : toute restauration qui n’est pas doctrinale est vaine.
    Et tôt ou tard, elle s’effondre.

    — La Rédaction


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