• Napoléon Bonaparte : temporel & spirituel, Église & État



    Entre national et universel : critique de Civitas !

  • Préambule :

    Napoléon, au-delà de sa personne, incarnait une tension constante et complexe entre les deux ordres, temporel et spirituel.

    Et pour employer une période hypothético-concessive : si le champ politique est la priorité de ce qui s’affirme temporel, et qu’il est légitime dans ses actions propres sur la Cité, et si l’Empereur rétablit officiellement le catholicisme en France, ainsi qu’une partie de l’héritage monarchique et romain, il voulut néanmoins soumettre l’Église à l’État.

    Nous avons parlé précédemment de sa relation avec le Pape Pie VII et nous relayerons cette analyse dialectique en fin d’article.


    Sommaire :

    I. Ordres spirituel & temporel : distinction & complémentarité
    II. Napoléon & l’Église catholique, alliance trop intéressée
    III. La tension par rapport aux juifs et à l’Église catholique
    IV. L’héritage napoléonien face à la question religieuse


    I. Ordres spirituel & temporel : distinction & complémentarité

    La distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel fut longuement débattue au fil des siècles. Dante, dans sa Divine Comédie, exprimait la nécessité pour César de reconnaître la primauté de Pierre tout en respectant l’autonomie des deux sphères :

    « Je dis que le royaume temporel ne reçoit pas son essence du royaume spirituel ; il n’en reçoit pas non plus son attribut, ni son moyen de réalisation matérielle ; mais il reçoit le moyen d’agir avec la vertu la plus grande, à la lumière de la grâce que la bénédiction du Souverain Pontife dispense au scier sur la terre. (…)

    Que César donc témoigne à Pierre ce respect que le fils aîné doit à son père, parce qu’il est éclairé par la lumière de la bonté paternelle ; que cette lumière brille avec le plus grand éclat sur le monde, dont César n’est le chef que par la puissance de celui qui gouverne le royaume temporel. »
    Dante, Divine comédie, Livre III.

    Ainsi, la distinction entre les ordres ne signifie point leur séparation. L’État, bien qu’indépendant dans sa gestion des affaires terrestres, a besoin de la lumière du spirituel pour orienter ses lois vers le Bien commun.

    Les Papes contemporains, dont Léon XIII, entre autres, dans ses encycliques, rappela à notre mémoire cette harmonie naturelle, que l’on pourrait résumer en substance comme suit :

    La distinction des ordres naturel et spirituel ne signifie pas séparation, car il y a une complémentarité entre les deux ordres.

    Or, Napoléon usa de cette complémentarité de manière désordonnée, oscillant entre protection et subordination. En effet, l’Église a également une juridiction sur la Cité, en matière de foi et de mœurs, ainsi que sur ses propres clercs, quelle que soit leur nationalité.


    II. Napoléon & l’Église catholique, alliance trop intéressée

    Bonaparte comprit l’importance du catholicisme pour assurer la stabilité de la France post-révolutionnaire. Cela dit, c’est justement pour cette raison essentielle que l’Action française de Charles Maurras sera condamnée sous Pie XI – « l’Église c’est l’Ordre ! ». Mais c’est ainsi qu’il négocia avec Pie VII le Concordat de 1801, rétablissant l’exercice du culte catholique en France.
    « CEPENDANT » (comme dirait François Asselineau !), cette paix fut précaire, car l’Empereur exigea que l’Église fût un instrument de son pouvoir – alors que son régime se mêlait de principes subversifs issus de la Révolution, dans un alliage parfois contre-nature.

    Dès 1804, il forçait le Pape à se rendre à Paris pour sacrer son couronnement à Notre-Dame, mais s’octroyait lui-même la couronne, signifiant par ce geste qu’il tirait son autorité non du Pape, mais de lui seul…
    Le 2 décembre de la même année, il fit de la religion un outil du pouvoir impérial, dans une logique dite césaropapiste, qui sera reproché plus tard dans l’étatisme du fascisme mussolinien.

    La rupture s’accentua lorsqu’il fit arrêter Pie VII en 1809, après l’annexion des États pontificaux. Le souverain pontife, privé de sa liberté, resta prisonnier jusqu’en 1814, refusant obstinément de céder aux pressions non-catholiques de l’Empereur.

    Ainsi, Napoléon 1er, en stratège politique, se servit de l’Église catholique lorsqu’elle consolidait son règne, mais la réprima dès lors qu’elle s’opposait à son absolutisme et à ses défauts.


    III. La tension par rapport aux juifs et à l’Église catholique

    Le paradoxe napoléonien réside aussi dans son rapport aux minorités religieuses, notamment le judaïsme. S’il convoqua le Grand Sanhédrin en 1807, afin d’organiser l’intégration des Juifs à la nation française, puis dans l’Empire, il exigea d’eux également une soumission aux idéaux de l’État républicain.

    Ce faisant, d’un côté, il favorisait l’émancipation des Juifscontinuité avec la ligne de Louis XVI, du gallicanisme au jacobinisme (!) – en abolissant les restrictions anciennes, et d’un autre, il leur demandait de renoncer à toute juridiction séparée, leur imposant une sorte d’assimilation/absorption totale dans la société laïque, pour ne pas dire laïciste, cosmopolite et œcuménique.

    « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
    Évangile selon saint Matthieu XXII, 21.

    Mais Bonaparte, loin de respecter cette distinction, tendait à absorber (ou prétendait pouvoir le faire) également l’Église dans son système impérial, niant l’indépendance spirituelle que Notre-Seigneur Jésus-Christ revendiqua pourtant clairement :

    « Mon royaume n’est pas de ce monde. »
    Évangile selon saint Jean XVIII, 36.

    L’Empereur voulut être à la fois le chef de l’État & le garant du spirituel, oubliant que l’ordre naturel doit se soumettre à l’ordre divin, pour se légitimer d’autant plus :

    « (Allez, les apôtres,) enseigner toutes les nations, les baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit». Mt XXVIII, 19.

    Cet excès politique se traduit dans des citations qui lui sont attribuées, réduisant son propos en substance telles que « Je suis la Révolution », ou « l’État c’est moi ».


    IV. L’héritage napoléonien face à la question religieuse

    Les débats soulevés par le corse Napoléon Bonaparte, au sujet de l’Église et de l’État trouvent un écho jusqu’à nos jours. La loi de 1905 sur la séparation des deux pouvoirs découle, en partie, de la volonté impériale d’une Église subordonnée à l’État – et voire même Vatican II dans l’absolu !

    Certes, Napoléon réconcilia temporairement la France avec son héritage catholique – et vendéen pourquoi pas, en recherchant la vérité sur le massacre de masse des chouans et vendéens -, mais ce fut au prix d’une instrumentalisation du spirituel, au profit du temporel. Éloigné de la doctrine catholique traditionnelle, laquelle prône la complémentarité des deux ordres, il tenta d’asservir l’un à l’autre.

    Or, le surnaturel dépasse les capacités de la nature humaine et l’État ne jouit pas de la même assistance du Saint-Esprit, contrairement au Pape et à l’Église. L’Église est infaillible dans l’enseignement de sa foi, de ses mœurs et nous lui devons obéissance par sa juridiction universelle.
    La question morale influe sur le politique, ce dernier se composant de la loi naturelle, voulue par Dieu.

    L’abbé Gabriel Billecocq, pour contrebalancer toutefois, et ne pas devenir un sociopathe, résume bien cette nécessaire harmonie du politique :

    « Nous vivons hélas des temps compliqués où les erreurs se côtoient au point de laisser peu de place à la vérité. Il n’est pas rare de rencontrer dans nos milieux les erreurs que Notre-Seigneur fustige dans l’épisode que nous avons commenté. Cléricalisme, laïcisme, désengagement politique, surnaturalisme voire manque de bons sens sont monnaies courantes chez les traditionalistes.

    Plus que jamais, la société et l’Église ont besoin de laïcs qui s’engagent fermement et pleinement en politique, sans concession aucune sur les principes. Mais plus que jamais aussi, la société et l’Église ont besoin de clercs qui soutiennent et encouragent publiquement les laïcs dans leur œuvre politique. »

    Abbé Gabriel Billecocq, Rendez à César. Revue Civitas nº68, juin 2018.

    Napoléon incarna donc cette subtilité christique permanente entre César et Dieu, entre la souveraineté terrestre et l’autorité céleste. S’il comprit que l’ordre social ne pouvait subsister sans une religion d’État, il oublia que la religion ne pouvait être travestie ou soumise aux volontés humaines.

    La leçon qu’il nous laisse est celle d’une prudence nécessaire : distinguer pour mieux unir, collaborer sans confondre, respecter l’autorité divine sans la réduire à un simple instrument politique.

    L’Empereur, au-delà de toutes les incompréhensions, reste toutefois une incarnation intéressante d’un ordre à la fois traditionnel et moderne, faisant une nouvelle aristocratie d’épée par la militarisation patriotique de la France et incarnant ainsi un prélude aux contextes fascistes en Europe.

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