-
Publié le par Florian Rouanet
Incompréhensions catholiques...
Préambule :
Partant d’une intuition, cette question mérite d’être posée – et creusée incessamment, un peu comme ce Pauvre Martin dans la chanson de Geroges Brassens –, sous l’angle philosophique et historique. L’incompréhension dont nous parlons repose sur un même point nodal : la relation entre la raison humaine, la nature et l’ordre chrétien.
La Renaissance et les régimes fascistes ont été, chacun à leur manière, mal compris par leurs contemporains, et les catholiques qui plus est – sans compter l’histoire officielle… Au moins d’une façon ou d’une autre, on leur a souvent reproché une exaltation excessive de la raison humaine ou de la place tenant l’Ordre naturel, alors que leur projet, visait à restaurer une harmonie entre la nature, la foi et l’ordre divin.
Cette confusion repose sur une mauvaise interprétation de la doctrine thomiste, issue de saint Albert le Grand, qui enseigne pourtant la complémentarité entre foi et raison. Dû à cette même incompréhension, avant d’être canonisé et même attesté comme étant le premier des docteurs de l’Église, saint Thomas d’Aquin a bien été « condamné » par les clercs de l’université de la Sorbonne à Paris.
Saint Thomas d’Aquin : opposition cléricale, canonisation et hommages
Sommaire :
I. La constance de la doctrine aristotélicienne, ordre antique
II. Science, foi, raison et Dieu : l’héritage scolastique du XIIIe siècle
III. La Renaissance : une réforme intellectuelle catholique
IV. Régimes fascistes : restauration d’un ordre hiérarchique
V. Une même erreur d’interprétation
I. La constance de la doctrine thomiste et aristotélicienne
Ce qui unit ces deux époques incomprises, mais également les sociétés antiques et médiévales, est le rôle central donné à la raison humaine et à l’ordre naturel.
Aristote, dans sa « Politique », tout comme saint Thomas, dans sa « Somme théologique », expliquent que l’homme est un animal politique, destiné à vivre en société selon une loi rationnelle. Alexandre le Grand, nourri de la philosophie aristotélicienne, avait compris que la nature devait être ordonnée par la raison et que l’ordre humain n’était légitime que s’il respectait l’ordre naturel.
L’ordre antique et médiéval, d’une organisation tripartite comme chez les Indo-européens (paysans producteurs, aristocratie guerrière & clercs/religieux), n’avait pas rompu avec l’harmonie, l’équilibre sociétal, jusqu’à que ne survienne la Révolution de 1789 et ses aspects inorganiques.
II. Science, foi, raison et Dieu : l’héritage scolastique du XIIIe siècle
La relation entre science, foi et raison est pourtant au cœur de la pensée catholique traditionnelle. Contrairement aux préjugés modernes, l’Église n’a jamais rejeté la raison, ni le progrès scientifique, mais elle les a toujours subordonnés à un ordre supérieur. L’Aquinate, dans sa Somme théologique, rappelle que la raison humaine, bien qu’altérée par le péché originel, conserve une capacité à connaître la vérité. Il écrit ainsi :
« La raison humaine ne détruit pas la vérité divine, mais lui est subordonnée comme la servante à son maître. »
Somme théologique, Ia, q. 1, a. 8.Cette doctrine, fondée sur le Stagirites, affirme que la connaissance du monde naturel et l’usage de la raison ne sont pas contraires à la foi, mais en sont les alliés. C’est sur cette base que de nombreux penseurs catholiques ont soutenu le développement des sciences et de la philosophie politique tout en restant fidèles à l’orthodoxie de la foi.
Parmi eux, durant la période renaissante/classique, citons Jean de Saint-Thomas (1589-1644), commentateur rigoureux de saint Thomas, qui défendit l’idée que l’ordre politique devait refléter la loi naturelle et divine.
De même, le cardinal Cajetan (1469-1534), en tant que défenseur « néothomiste », rappela que la raison devait s’exercer sous l’autorité de la foi, sans pour autant être étouffée par elle.Saint Albert le Grand (1200-1280), maître de Saint Thomas d’Aquin, avait déjà posé les fondements de cette harmonie entre science, foi et raison. Philosophe, théologien et « naturaliste ». Il fut l’un des premiers à concilier l’héritage d’Aristote avec la doctrine chrétienne :
« Le but de toute philosophie naturelle n’est pas de produire quelque chose de nouveau, mais d’expliquer ce qui est. » (De Mineralibus)
Ainsi, selon Albert, l’étude du monde naturel mène à une meilleure intelligence du Créateur. Il insistait aussi sur la chose suivante :
« L’intelligence humaine, laissée à elle-même, peut s’égarer, mais guidée par la foi, elle parvient à la vérité. » (Commentaire sur les Seconds Analytiques d’Aristote)
Il posait ainsi les bases d’un dialogue entre raison et révélation qui influencera durablement la pensée catholique.
III. La Renaissance : une réforme intellectuelle catholique
La Renaissance, souvent décrite comme une rupture avec le Moyen Âge, fut en réalité un mouvement de renouvellement intellectuelle, avec ses excès certes (Pétrarque, Érasme, Giordano Bruno…). Les humanistes chrétiens, loin d’être des précurseurs de la modernité athée et maçonnique, cherchaient à renouer avec la sagesse antique dans un cadre catholique.
Marsile Ficin (1433-1499) et Jean Pic de la Mirandole (1463-1494), bien qu’influencés par Platon, et Aristote, ne rejetèrent jamais la foi, mais voulurent approfondir l’harmonie entre ces deux philosophes grecs, ainsi qu’entre foi et raison.
Loin de promouvoir un rationalisme débridé, la Renaissance catholique, italienne et française, encouragea les sciences en les insérant dans une vision ordonnée du monde.
Nicolas Copernic (1473-1543), chanoine et astronome, en est un exemple : bien qu’ayant bouleversé la cosmologie de son époque, il resta un homme profondément croyant et pieux.Ce qui fut mal saisi, tant par certains catholiques inquiets, que par les modernes désireux de voir dans la Renaissance un âge de laïcisation, c’est que ce mouvement visait à retrouver une analyse hiérarchique harmonieuse entre Dieu, la nature et la raison humaine.
L’homme et la femme de la Renaissance italienne (Eugenio Garin)
IV. Régimes fascistes : restauration d’un ordre naturel et hiérarchique
Les régimes fascistes du XXe siècle, ainsi le fascisme italien puis le national-socialisme allemand, et pourquoi pas également le nationalisme catholique de Salazar ou Franco, ont cherché, dans leurs situations critiques respectives, à rétablir un ordre social organique et hiérarchisé, acceptant d’être transcendé par la foi chrétienne, en opposition aux idéologies révolutionnaires (au sens subversif du terme) qui prônaient un égalitarisme absolu.
En particulier, les régimes dits « fascistes », malgré leurs imperfections et erreurs, ont tenté, sous certaines formes, de restaurer une vision organique et intégrale de la Cité, propre à l’Ancien Régime.
Dans sa grande encyclique Quadragesimo anno (1931), le Pape Pie XI, tout en rejetant les abus de l’Etatisme, reconnaît que le corporatisme et l’autorité sont nécessaires à une société bien ordonnée :
« De même que dans l’organisme vivant, la nature a disposé que les différentes parties du corps s’adaptent harmonieusement les unes aux autres, ainsi il faut que, dans la société humaine, les classes et professions s’accordent en un juste équilibre. »
Quadragesimo anno, 1931C’est dans cet esprit que les régimes nationalistes du XXème siècle défendirent l’unité nationale ou impériale, sous l’égide du catholicisme/christianisme.
L’incompréhension de ces régimes vient, en grande partie, de l’idée moderne selon laquelle toute autorité politique ferme est une oppression – marxisme. Alors pourquoi dont les catholiques s’en retrouvent influencés ?
L’un des moments clés de la relation entre le régime fasciste et l’Église catholique est la signature des Accords du Latran en 1929, qui ont reconnu le catholicisme comme religion d’État en Italie. Ces accords ont mis fin à la « Question romaine » et ont établi la souveraineté du Vatican.
Il a été a alors signé et déclaré :
« L’État fasciste proclame la conciliation historique entre le Royaume d’Italie et la Sainte Église. »
« Sa Sainteté le Souverain Pontife Pie XI et Sa Majesté Victor-Emmanuel III, roi d’Italie, ont résolu de stipuler un traité […] permettant à ce même Saint-Siège de reconnaître résolue d’une façon définitive et irrévocable la « Question romaine », née en 1870 de l’annexion de Rome au royaume d’Italie sous la dynastie de la Maison de Savoie. »
« L’Italie reconnaît et réaffirme le principe consacré dans l’article premier du statut du royaume en date du 4 mars 1848, en vertu duquel la religion catholique, apostolique et romaine, est la seule religion de l’État. »
Accords de Latran, 11 fevrier 1929, Digitheque MJP
Ces accords, négociés par Benito Mussolini et le cardinal Pietro Gasparri, illustrent l’entente pragmatique entre le fascisme et l’Église catholique, qui perdura jusqu’à la chute du régime en 1943, puis de la République de Salò en 1945.
Mgr Umberto Benigni et fascisme (Concordat, 1929) 2/3 – Sodalitium
V. Une même erreur d’interprétation
Que reproche-t-on à la Renaissance et aux régimes fascistes ? Dans les deux cas, on les accuse d’avoir exalté la raison humaine contre l’ordre chrétien. Cette accusation est fausse. La Renaissance cherchait à réconcilier la foi et la science, tandis que les régimes fascistes voulaient rétablir l’ordre et la hiérarchie contre les idéologies dissolvantes, justement antichrétiennes.
Les catholiques fidèles qui ont soutenu ces mouvements ne l’ont jamais fait dans un esprit de rupture – et n’ont pas été excommuniés pour -, mais dans celui d’une restauration. Pie XI, saint Thomas d’Aquin, Cajetan, Jean de Saint-Thomas, les Médicis, Mgr Umberto Benigni : tous ont insisté sur la nécessité de maintenir une relation harmonieuse entre raison, foi et ordre politique, entre nature et Grâce.
L’erreur de jugement vient d’un prisme moderne déformant : celui des Lumières, qui rejette toute hiérarchie, et de la Révolution française, qui prétend que seule l’émancipation individuelle est légitime.
« L’ordre est la première loi du ciel. »
John Milton, Le Paradis perdu (1667).Ainsi, ce que l’on présente souvent comme des ruptures historiques étaient en réalité des tentatives de retour à un ordre naturel et chrétien, conforme à l’enseignement de saint Thomas d’Aquin et d’Aristote.
Conclusion :
L’incompréhension qui entoure la Renaissance et les régimes fascistes repose sur un même malentendu : une incapacité de leurs contemporains – et de nos contemporains, pratiquants catholiques semi-conformistes compris -, à saisir, plus largement, la complémentarité entre essence humaine et Divine, entre foi et raison, temporel et spirituel, laïcité et clergé, autorité et liberté, science et ordre divin, hiérarchie et liberté, principes de responsabilisation, etc.
Loin d’être des révolutions subversives, ces mouvements étaient au contraire une tentative de restauration d’une sagesse ancienne, objective, aujourd’hui encore trop souvent méconnue et méprisée.
Au final, nous n’avons entrepris et esquissé qu’une réflexion concise à ce sujet…, affaire à suivre !
-*-
Le fascisme et ses résultats par Herman de Vries de Heekelingen
Durée des régimes nationalistes en Europe de l’Ouest au XXème siècle
Un clerc fascisant, Mgr. Benigni et son triptyque anti-maçonnique
Aristote et saint Thomas : importance des définitions pour penser

5 commentaires
Réagissez à cet article !