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Publié le par Florian Rouanet
Tractatus pacis toti Christianitati fiendae Traité de paix à conclure pour toute la Chrétienté
🕊️ Projet de confédération chrétienne en Europe occidentale
⁂ Arène de justice
Ô lecteur studieux,
Dans les nuits bruyantes des guerres civiles, des conquêtes et des croisades, certaines voix s’élevèrent à rebours des fracas : celle d’un roi hussite de Bohême, Georges de Podiebrad, lequel, en l’an de grâce 1464, osa esquisser la forme politique d’une paix durable entre princes chrétiens.
Point par pacifisme, mais par prudence ; non par mollesse, mais en stratège. Son « Traité de paix à instituer à toute la Chrétienté » se voulait bouclier contre le Croissant, digue contre les guerres intestines, et béquille d’une Europe encore féodale.
Deux siècles plus tard, sous Henri IV, son ministre le duc de Sully reprit cet héritage, lui donnant une ampleur régalienne dans le fameux « Grand Dessein » : là encore, un concert des puissances, une paix surveillée, un embryon de droit des gens. Ainsi, ces projets anciens, nés dans la Chrétienté divisée, préfigurèrent le vieux rêve européen, avant l’heure des technocrates et « architectes » maçons.

P-.S. En effet, L’unité papale qui cherchait à rassembler par les croisades, notamment face à la tourmente de l’Empire ottoman, suscita quelques émules politiques, et ce bien avant que n’existassent les pacifistes transnationaux béats de l’Union Européenne 2.0.
☒ Bandage lexical
TRAITÉ DE PAIX PERPÉTUELLE : Accord multilatéral visant à fixer entre États chrétiens une paix d’ordre juridique, par opposition à la paix temporaire ou à la trêve.
CONFÉDÉRATION CHRÉTIENNE : Alliance politique entre souverains chrétiens, transcendant les particularismes nationaux, au nom d’un intérêt commun spirituel et diplomatique.
GRAND DESSEIN : Projet géopolitique de Sully sous Henri IV visant à instituer un « Conseil chrétien des États » pour garantir un équilibre des puissances en Europe.
DROIT INTERNATIONAL : Ensemble de règles juridiques régissant les rapports entre États souverains, fondé sur le consentement mutuel, visant la coexistence pacifique, la résolution des conflits et, dans sa version chrétienne, l’ordre moral des nations.
RES PUBLICA CHRISTIANA : Conception médiévale d’un ordre politique unifié des peuples chrétiens d’Europe, placé sous l’autorité morale du Pape et animé par l’unité de foi, en vue de la concorde spirituelle et temporelle des royaumes.
CROISADE : Expédition militaire déclarée au nom de la foi catholique, généralement sanctionnée par le Pape, destinée à défendre ou reconquérir des territoires sacrés, ou à protéger la chrétienté contre des menaces extérieures et infidèles.
☕ Vielle leçon létale
« Comme jamais Projet plus grand, plus beau, ni plus utile n’occupa l’esprit humain que celui d’une Paix perpétuelle et universelle entre tous les peuples de l’Europe, jamais auteur ne mérita mieux l’attention du public que celui qui propose des moyens pour le mettre en exécution. (…) S’il y a quelque moyen de lever ces dangereuses contradictions, ce ne peut être que par une forme de gouvernement confédérative, qui, unissant les peuples par des liens semblables à ceux qui unissent les individus, soumette également les uns et les autres à l’autorité des lois. (…) Les puissances de l’Europe forment déjà un certain système qui les unit par une même religion, un même droit des gens, les mœurs, les lettres, le commerce, et par une sorte d’équilibre qui est l’effet nécessaire de tout cela… »
— L’abbé Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, édition d’Utrecht, 1713 ; extrait publié par Jean-Jacques Rousseau en 1761.
« Le peuple français a taillé dans un granit indestructible et posé, au milieu même du vieux continent monarchique, la première assise de cet immense édifice de l’avenir, qui s’appellera un jour les États-Unis d’Europe ! »
— Victor Hugo, Intervention à l’Assemblée législative, séance du 14 janvier 1850 (débat sur la liberté de l’enseignement)
Σ Plan d’attaque par manche
I. 📖 Georges de Podiebrad et le climat de 1464
II. ⚖️ Contenu du « Traité de paix à toute la Chrétienté »
III. ✎ Portée politique immédiate et postérité idéelle
IV. ⚙️ Le « Grand Dessein » de Sully : écho à deux siècles
V. ⛰️ Précurseurs d’une Europe des princesRoyaumes d’Ancien Régime et "utopies diplomatiques européennes" Droit international, République chrétienne universelle
I. 📖 Georges de Podiebrad et le climat de 1464
Georges de Kunštát, dit Podiebrad, roi de Bohême depuis 1458, régnait sur une terre blessée par les guerres hussites et divisée entre factions catholiques et utraquistes. Ayant pacifié les tensions internes par soucis de justice, prudence et habilité, il tourna dès lors son attention vers l’horizon plus vaste des conflits entre chrétiens et infidèles.
L’Europe s’effritait : l’Empire ottoman menaçait les Balkans, les royaumes se heurtaient à coups de prétentions dynastiques. Le Pape Pie II, partisan d’une croisade romaine centralisée, refusait toute autonomisation de la diplomatie princière. C’est dans cette étroit couloir historique que Georges tenta sa percée : il proposa, par la plume de Marini, un projet de paix pérenne, par-delà les différences de rite ou de langue.
Il y avait déjà ce soucis d’éviter les querelles intestines, d’unir par des moyens financiers, mais également de châtier les princes se faisant artisans de malheur en Europe :
« …Le culte de la paix ne pouvant exister sans la justice, ni la justice sans la paix, puisque c’est de la justice que la paix prend naissance et garde en vie, que nous et nos sujets ne pourrions vivre en paix sans la justice, ainsi associons-nous la justice à la cause de la paix. »
« Nous avons décidé de sceller, dans la forme qui suit, un pacte établissant union, paix, fraternité et concorde inébranlable… »
Article I : « Les princes contractants promettent entre eux une fraternité pure, véritable et sincère ; nul d’eux ne pourra recourir aux armes contre un autre, toute querelle devant être portée devant le tribunal commun de l’Union. »
Article VIII : « Quiconque soutiendrait un violateur de la paix sera passible de la même peine que l’agresseur. »
Article XVIII : « Les États verseront chaque année au trésor commun un dixième de leurs revenus pour ‘le maintien de la paix’. »— Antoine Marini, secrétaire français et sa rédaction latine du Tractatus pacis toti Christianitati fiendae
II. ⚖️ Contenu du « Traité de paix à toute la Chrétienté »
Le texte connu sous le nom latin de Tractatus pacis toti Christianitati fiendae, bien qu’à la rédaction lacunaire et tardivement conservée, offre un canevas diplomatique d’une rare précision. Il prévoyait :
- Une union permanente entre princes chrétiens occidentaux, quels que fussent leur confession ou leur rite, autour de la défense commune contre les Turcs ;
- Un conseil fédératif, doté de pouvoirs délibératifs, capable d’arbitrer les conflits et de voter des mesures communes ;
- Une armée confédérale, financée par un trésor commun, à lever en cas de guerre extérieure ;
- Un tribunal arbitral, préfiguration d’une cour de justice internationale, permettant de trancher les différends internes sans recourir aux armes ;
- Un réseau d’ambassades permanentes, fondement à peine voilé du futur droit diplomatique.
Cela fait écho à l’Empire de Carolus Magnus, toutefois se faisant à coups de traités — et non de guerres d’Empire — à l’instar de ce qui suit :
« [Le souci a été de] préserver les générations futures du fléau de la guerre ».
« Les hommes peuvent vivre en paix… S’ils étaient assez sages, ils verraient souvent que l’intérêt qui tend à les tenir unis est bien plus grand que l’intérêt qui tend à les diviser. »— Abbé Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Projet de paix perpétuelle, 1713.
III. ✎ Portée politique immédiate et postérité idéelle
Bien qu’il n’eût jamais reçu d’approbation générale, le projet fut transmis à Louis XI, à Philippe le Bon, à Frédéric III et à Matthias Corvin. Tous saluèrent la noblesse de l’intention, mais nul ne s’y engagea hélas, car les rivalités étaient encore trop vives, les ambitions trop concurrentes…
Sans que cela soit nécessairement « conciliariste », une défiance envers la « centralité pontificale », dans ce texte : c’est la Chrétienté temporelle des rois qui parle, et non directement celle de Rome. Mais une Europe politique, non ecclésiale, commençait à s’articuler.
Ce fut un grand échec médiéval, partagé tant par la Maison des Bourbon que celle des Habsbourg, bien que les premiers aient réussi à faire naître l’État centralisé pré-moderne, et les seconds, le principe ou les prémisses d’une confédération européenne.
N.B. : Cela fait écho en outre à la Grande Europe des fascismes d’Europe occidentale.
« Réfléchissant et repassant en notre esprit le récent concile général du Latran, et désirant que la République chrétienne puisse reprendre souffle, nous voulons — et ordonnons — que les princes chrétiens, quittant leurs dissensions et leurs guerres civiles, tournent d’un même accord leurs armes contre les Turcs et les autres infidèles.
En conséquence, nous établissons et commandons que des trêves de cinq ans soient religieusement observées entre tous les peuples chrétiens, sous peine d’excommunication…
De plus, à tous ceux qui se croiseront pour cette sainte expédition contre les ennemis de la foi, nous accordons, par la teneur des présentes, la rémission plénière de leurs péchés, une fois en vie et à l’heure de la mort… »— Léon X – Bulle « Considerantes ac animo revolventes generale Concilium » (6 mars 1518, publiée solennellement le 14 mars dans la basilique S. Maria sopra Minerva)
IV. ⚙️ Le « Grand Dessein » de Sully : écho à deux siècles
Sous Henri IV, le ministre Maximilien de Béthune, duc de Sully, reprit cette intuition fédérative dans ce que l’on appela le « Grand Dessein » (vers 1603) : modernisé, il se proposait de diviser l’Europe en quinze puissances de poids équilibré, soumises à un Conseil des États chrétiens chargé de maintenir la paix par voie diplomatique et militaire.
Le modèle reposait là encore sur un budget commun, des troupes en coalition et des représentants siégeant en permanence. L’idée, bien que restée à l’état de programme, influencera nombre de penseurs européens contemporains, de l’abbé de Saint-Pierre à Kant lui-même.
On repérera ici le trait d’une géopolitique moderne concernant l’orient, mais également un type d' »oecuménisme » politique pour la paix, en France et en Europe, à rebours desdites guerres de religion donc :
« Sire, V. M. m’a souvent confié qu’elle visait à l’établissement d’une forme de république ou monarchie dite Très-Chrétienne, composée des princes catholiques et protestants qui voudraient “vivre en bonne paix, justice et amitié les uns avec les autres”, sous la garde d’un Conseil général de trente-six commissaires. […] Elle y joindrait la formation et l’entretien continuel d’armées suffisantes pour recouvrer le reste des provinces de l’Europe que les Infidèles ont envahies ; et, ce fait, convertir cet effort commun en une guerre durable “contre le Turc et autres ennemis du nom chrétien”. »
« Restera à diviser les pays conquis et à attribuer “aux princes et aux républiques une part en rapport avec les sacrifices faits par chacun : mais, dit spirituellement La Noue, il vaut mieux attendre à départir le gasteau, quand nous l’aurons entre mains, qu’en discourir en vain à présent”. »
« V. M. avait fait, plus soigneusement que La Noue, le devis des forces de ladite ligue :
– 117 vaisseaux,
– 220 000 fantassins,
– 53 800 cavaliers,
– 217 pièces d’artillerie ;
chacun des États devant fournir un contingent proportionné “à ses facultés et revenus”. »« Il était stipulé que l’on n’attaquerait pas simultanément tous les Infidèles ; on se garderait bien d’en assaillir deux à la fois. “Au contraire, il faudrait tâcher de prendre intelligence avec tous les autres” : c’est-à-dire se concilier le roi de Perse, le roi de Maroc et maints princes musulmans contre le Grand-Seigneur. »
— Ministre Maximilien de Béthune (sous Henri IV) dit le duc de Sully, le « Grand Dessein » (vers 1603), Œconomies royales.
V. ⛰️ Précurseurs d’une Europe des princes
Pour une néo-aristocratie internationale catholique !
En ces projets désarmés, mais ardents, réside la mémoire vive d’une Chrétienté non plus seule théologie, mais véritable corps politique. De Podiebrad à Sully, c’est un même souffle qui parcourt les siècles : celui d’un ordre supranational — non dégénéré contrairement à notre temps —, reposant non point sur l’abstraction républicaine, mais sur une paix armée entre rois chrétiens, en dépassant des conflits plus ou moins légitimes et surtout très chaotiques.
Leurs traités, quoique morts-nés, résonnent comme des cloches d’avant-garde : la Chrétienté savait, avant l’Europe, penser l’unité politique sans renier la souveraineté.
N.B. : En outre, cela fera hautement écho en outre à la Grande Europe des fascismes d’Europe occidentale.
🔍 Frappe chirurgicale inflige KO
Le « Traicté de Podiebrad » et le « Grand Dessein » de Sully, écartés par les jeux de forces, demeurent des pierres d’angle théoriques pour quiconque souhaite comprendre la généalogie d’une idée européenne, ancrée dans la Chrétienté monarchique et non dans le laïcisme marchand. Le précurseur tchèque comme le ministre gascon dessinèrent les contours d’une paix sans république : paix par l’ordre, non par l’égalité ; paix par la Foi, non par les droits abstraits.
Post-Scriptum : à l’heure où l’on discourt d’Europe sans frontières ni autels, souvenons-nous qu’une véritable paix ne saurait se déployer qu’enracinée dans l’unité morale.
📚 Pour approfondir
- https://journals.openedition.org/chretienssocietes/68
- Johannes Beckmann, Das europäische Projekt Georgs von Podiebrad, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1977.
- « A History of the Hussite Revolution », University of California Press, 1967.
- Antonín Rezek, Geschichte der Politik König Georgs von Podiebrad, Prague, 1878. (Ouvrage ancien mais fondamental)
La Rédaction / Pugiliste lettré
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