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Publié le par Florian Rouanet
Préambule :
Le 11 février 1929, un acte d’une portée plus que symbolique et majeure est signé entre le Saint-Siège et le « Royaume d’Italie » : les accords du Latran. Cet événement marque la fin de la « question romaine », querelle née du Risorgimento et de l’annexion de Rome par l’Italie unifiée en 1870.
Au-delà du règlement juridique, cet accord scelle la rencontre entre l’Église catholique et le régime fasciste de Benito Mussolini, dont l’ambition était de redonner à l’Italie un caractère italien, impérial et religieux, tout en se réconciliant avec la foi des ancêtres.Au-delà de l’acte diplomatique, ces accords sont également une pièce maîtresse de la conception mussolinienne de la romanité, laquelle entend corriger les erreurs du Risorgimento en réintégrant la Papauté dans la trame nationale italienne.
Par-delà le pragmatisme politique, l’Italie fasciste tente ainsi une synthèse entre nationalisme, ou amour national, et catholicisme, mettant fin à une période de rupture où le libéralisme bourgeois, d’inspiration maçonnique, avait voulu marginaliser l’Église.
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Sommaire :
I. Contextualisation : contentieux entre l’Italie et le Saint-Siège
II. Mussolini et la romanité : relecture du Risorgimento
III. Accords du Latran : contenu & implications
IV. Mgr Benigni et les relations entre le Vatican et le régime fasciste
V. Conséquences et postérité☧
I. Contextualisation : contentieux entre l’Italie et le Saint-Siège
L’unification italienne, menée par les forces libérales du Risorgimento au XIXème siècle, à travers Mazzini, Garibaldi ou encore Cavour, s’est accompagnée d’une violente opposition entre le nouvel État et l’Église catholique.
L’achèvement de l’unité nationale italienne en 1870, jeune nation, avec la prise de Rome par les troupes de Victor-Emmanuel II, marque le point de rupture. Le Pape Pie IX refuse de reconnaître la souveraineté italienne sur Rome et se considère comme « prisonnier du Vatican ». Cela fera naître le courant ultramontain entre autres choses !Pendant plus d’un demi-siècle, le Saint-Siège refuse toute légitimité à l’État italien, bourgeois, libéral et maçonnique, interdisant aux catholiques de participer à la vie politique par le Non expedit de 1874. En retour, « l’Italie libérale » adopte des mesures anticatholiques, expropriant des biens ecclésiastiques, à l’instar de la Révolution, restreignant l’influence du clergé et instaurant un enseignement public marqué par le positivisme et ledit rationalisme.
Le conflit entre Rome et le Vatican devient ainsi une plaie ouverte dans la politique et l’histoire italienne. L’Italie, bien que formellement et fraîchement unifiée, demeure divisée entre une élite bourgeoise et anticléricale et un peuple resté encore plutôt profondément catholique.
Ultramontains : origine et évolution, contre le gallicanisme
II. Mussolini et romanité : relecture du Risorgimento
Dès le 21 juin 1921, Mussolini, alors en pleine ascension politique, tient un discours devant la Chambre des députés où il affirme :
Avec une absence de scrupules qui lui fait même renier l’anticléricalisme originel des Fasci di combattimento, Mussolini marqua son intention de mettre fin à la question romaine dès ce discours :
« J’affirme ici que la tradition latine et impériale de Rome est aujourd’hui représentée par le catholicisme […] la seule idée universelle qui existe aujourd’hui à Rome est celle qui émane du Vatican. […] Je pense que si le Vatican renonce définitivement à ses rêves temporels, l’Italie, profane ou laïque, devrait fournir au Vatican les aides matérielles pour les écoles, églises, hôpitaux et autres dont une puissance souveraine dispose. Le développement du catholicisme dans le monde […] est un intérêt et une fierté aussi pour nous italiens » 5 Jounals OpenEdition
(Gentile, 2003, p. 95-96 ; Gentile, 2022, p. 619-621).
5 Regno d’Italia, Atti parlamentari, Discussioni alla Camera dei Deputati, tornata di martedì 21 giugno.
Cette déclaration, qui contraste avec l’anticléricalisme virulent du Risorgimento, annonce déjà l’objectif du futur Duce : réconcilier l’Italie avec son passé catholique sans renier l’héritage patriotique, militant et nationaliste du courant dont il est issu.
Mussolini ne partage d’abord guère la foi catholique per se, sa conversion interviendra plsu tard sous l’impulsion du Padre Pio, mais il comprend que le catholicisme est l’âme de l’Italie et un facteur d’unité nationale. Son objectif est double :
- Corriger le Risorgimento, qu’il voit comme une révolution inachevée, menée par des élites libérales et franc-maçonnes ayant tourné le dos aux traditions du peuple italien.
- Refonder la romanité en intégrant le catholicisme comme i, élément essentiel de l’identité nationale, tout en maintenant la primauté temporel de l’État fasciste.
Ainsi, là où Cavour et Garibaldi avaient marginalisé l’Église, Mussolini la réintègre dans l’édifice national et européen.
III. Accords du Latran : contenu & implications
Le 11 février 1929, après de longues négociations entre le cardinal Pietro Gasparri, secrétaire d’État du Vatican, et Mussolini, un accord est signé :
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Le traité politique reconnaît la souveraineté du Saint-Siège sur l’État de la Cité du Vatican, mettant fin à la question romaine.
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La convention financière indemnise le Vatican pour les pertes subies en 1870.
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Le concordat fait du catholicisme la religion d’État officielle et public de l’Italie, introduisant l’enseignement religieux obligatoire dans les écoles, les crucifix et reconnaissant le mariage canonique.
Bien que le territoire du Saint-Siège soit drastiquement réduit, il gagne une reconnaissance diplomatique et une liberté d’action inédite sous un régime pourtant « dictatorial ».
Comme le souligne un ouvrage du Gouvernorat du Vatican, ces accords lui garantissent « un espace de liberté à l’intérieur d’un régime autoritaire, liberté indispensable pour conduire de manière indépendante son action propre sur la scène internationale ».

le plafond de l’église Notre-Dame-de-la-Défense, dans le quartier de la petite Italie, à Montréal
IV. Mgr Benigni et les relations entre le Vatican et le régime fasciste
Parmi les figures de cette époque, Mgr Umberto Benigni occupe une place singulière. Ancien collaborateur de saint Pie X et fervent anti-moderniste, au Sodalitium pianum, il dénonce d’abord le nationalisme païen du fascisme, puis voyant son évolution contre-révolutionnaire, fini par voir dans le fascisme, un rempart de laïcs catholiques contre le bolchevisme.
Benigni, bien qu’écarté des sphères dirigeantes sous Pie XI, illustre cette frange du clergé favorable à un rapprochement avec le régime italien, y voyant un allié dans la lutte contre les forces dissolvantes du siècle aux échelles nationales et internationales.
Et si Pie XI demeure prudent et veille à préserver l’indépendance de l’Église, la réalité est que le Vatican et le régime fasciste partagent des ennemis communs : la franc-maçonnerie, le socialisme et l’individualisme libéral.
Mgr Umberto Benigni et fascisme (Concordat, 1929) 2/3 – Sodalitium
V. Conséquences et postérité
Les accords du Latran offrent une stabilité inédite aux relations entre l’Italie et le Saint-Siège. Ils permettent au fascisme en contrepartie de consolider son pouvoir en obtenant le soutien tacite d’un clergé jusqu’alors hautement méfiant. De l’autre côté, l’Église retrouve un rôle central dans la vie italienne.
Toutefois, avec la Seconde Guerre mondiale, la chute de Mussolini et le fameux « Vatican d’eux », ces accords seront révisés en 1984, supprimant le catholicisme comme religion d’État.
Σ
Le Duce se pose en architecte d’une nouvelle romanité, antique, catholique et fasciste. Il comprit néanmoins que l’Italie ne pouvait exister sans Rome, & que Rome ne pouvait être sans le Vatican. En refermant la plaie du Risorgimento, il sut faire de la religion catholique non plus un adversaire, mais un pilier du renouveau italien.
Approfondir
- Il y a 93 ans, la signature des Accords du Latran – Vatican News
- Il y a 90 ans, l’Italie et le Saint-Siège signaient les Accords du Latran – Portail catholique suisse
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