• « Cette Rome dont le Christ est Romain », quand Dante influence le magistère pontifical contemporain



    Dante dans le magistère et le fascisme mussolinien (Empire, Église, Romanité)

  • La romanité politique et religieuse de tonton Benito :

    En tant que remarque liminaire : nous traiterons conjointement de l’utilisation Dante par le Magistère papal, de l’Empire romain et de l’Église romaine (soit, les versions impériale naturelle et religieuse comprise d’un même coup) dans la conception fasciste mussolinienne.

    Entendons bien que dans la « thèse fasciste », et en particulier celle mussolinienne, il est un devoir – nécessaire à notre survie – de réactiver la grandeur de l’Empire romain, et dans ce contexte, l’Église catholique, est ici vue comme un prolongement de ce même empire. L’Église a d’ailleurs su conserver à elle, le latin ecclésiastique issu de l’époque médiévale (d’une construction plus proche de l’italien moderne si on le compare avec le latin antique). Pour Mussolini, en quelque sorte : partout où une église est présente, il y aurait comme une petite part d’italianité – une fierté italienne -, ainsi une part de romanité et d’universalité, et donc de « fascisme ». C’est la thèse promouvant l’idée d’un ordre cosmique entièrement romanisé !

    Concernant la « réussite » de l’Eglise catholique romaine, le fond de la pensée de Mussolini averti que « si le christianisme ne s’était pas établi à Rome, il aurait été l’une des nombreuses sectes comme celle des Esséniens » (il lui fallait la « capitale mondiale » afin d’être diffus et d’exporter la vraie foi). Nombreuse sont les fois où Mussolini a promu l’idée d’un sommet littéraire italien avec Virgile, Dante ou encore saint François d’assise (au Parlement notamment). Parfois, il était question justement d’évoquer la Divine comédie.

    Il nous reste encore deux points rapides à développer avant de passer à la suite de l’article : 1) Comme l’Italie a la Papauté, les italiens bénéficient d’une documentation ecclésiastique  plus importante que la nôtre sur les thèmes d’ecclésiologie et d’histoire de l’Église en général (c’est pourquoi ici, une intervention inédite de Pie XI a été traduite par Nous). 2) Ce qu’il y a d’universel pour les européens également, c’est de chercher à devenir – par le juste labeur et la maturité du temps – un latiniste distingué, ainsi c’est comme si nous pourrions nous assimiler dans la Rome antique (celle de Trajan, des César et des Auguste !) à l’aide d’une machine à remonter le temps !

    Tout d’abord voici le vers source de Dante Alighieri dans la Divine comédie (Le Purgatoire, chant XXXII, 34)  apprécié du Magistère : « Tu séjourneras ici un peu de temps dans la forêt, puis sans fin tu seras avec moi citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain [signification : dont le Christ est Seigneur]».

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    L’introduction de Dante dans le Magistère :

    Ce n’est que petit à petit que les Papes contemporains ont donné une place honorable à Dante, il aura fallu d’abord attendre la « réactivation » du thomisme par Léon XIII dans Æternæ Patris ainsi que les hommages littéraires rendus à Dante dans la société civile au XIXe siècle ; c’est-à-dire que cela se passe longtemps après les conflits médiévaux entre les Guelfes et les Gibelins !

    Léon XIII, « réformant » la politique et la culture sur la base du thomisme était, en effet, selon la définition du Père Semeria, une « âme dantesque » (c’était pour ce Pape un loisir de lire Dante, qui fut également un homme du XIIIe siècle tout comme saint Thomas d’Aquin), en soulignant que c’était surtout par rapport à la concordance significative de sa pensée sociale avec celle l’Ancien régime (ou du catholicisme social d’un Albert de Mun). Une ligne claire de partage des eaux dans la réévaluation d’Alighieri par le magistère pontifical a d’ailleurs eu lieu avec l’encyclique In praeclara summorum (1921), écrite par S.S. Benoît XV à l’occasion de la commémoration du 6e centenaire de la mort du grand poète ; Dante y fut présenté comme un fils  favori de la foi catholique.

    Ensuite est venu la réutilisation que S.S. le Pape Pie XI a fait de son travail, en rapportant dans ses documents officiels un riche ensemble de citations. Cela est particulièrement évident lorsque l’on réfléchit à la romanité de l’Église, car le pape Ratti résout définitivement la « question romaine » en affirmant la nécessité d’une collaboration mutuelle entre le pouvoir spirituel et le pouvoir civil (cf. Les accords du Latran ; plus largement, un thème dantesque omniprésent donc). La ville de Rome devient alors le symbole de cette collaboration : c’est la résidence de la Papauté et l’ancienne capitale de l’Empire romain ! Une figure toute trouvée est celle où la cité des hommes s’élève en face de la « cité de Dieu », selon l’exégèse la plus canonique de la page XXXII, 102 ; favorisée et mentionnée à plusieurs reprises par le pontife. Avec Pie XI, le cas Dante se prête pour la première fois – et de manière significative – à être dépoussiéré et lu de manière critique. En effet, le pape Ratti consacre la Divine Comédie comme une œuvre de foi et l’utilise avec auctoritas pour appuyer l’argumentation de ses discours [Au passage, le duo maître de Virgile et de Dante, présent dans la Comedia, était le summum littéraire du fascisme historique italien. Cette vague sera donc amplifié au sein de la société civile pendant le Ventennio, mais le phénomène préexistait].

    La Romanitas est un thème évoqué de temps en temps par le Magistère du Pape, comme une incise, mais rarement en y consacrant tout un document. On peut ainsi mentionner Pie XI, qui, s’adressant le 21 novembre 1922 aux « élèves du Sanctuaire » (L’Osservatore Romano, 23 novembre 1922), c’est-à-dire aux étudiants du collège de la Propagande (séminaire romain créé pour les missions étrangères dépendant de la Congrégation de la Propagande), le Pape y affirmait :

    FR – « Votre présence Nous dit que votre aspiration suprême, comme celle des pasteurs qui vous ont envoyé ici, est votre formation romaine. Que cette Romanité que vous êtes venu chercher dans cette Rome éternelle et dont le grand Poète – qui est non seulement italien, mais pour le monde entier […] – a proclamé le Christ Romain, se fasse la dame de votre cœur […]. Que cette romanité vous possède, vous et votre œuvre, afin qu’en retournant dans vos pays vous puissiez être ses maîtres et ses apôtres. »

    IT – « la vostra presenza Ci dice che la vostra suprema aspirazione, come quella dei vostri Pastori che qui vi inviarono, è la vostra formazione romana. Che questa romanità che siete venuti a cercare in quella Roma eterna della quale il grande Poeta – non solo italiano, ma di tutto il mondo […] – proclamava Cristo Romano, si faccia signora del vostro cuore […]. Che questa romanità vi possieda, voi e l’opera vostra, così che tornando nei vostri paesi ne possiate essere maestri ed apostoli ».

    Son successeur le Pape Pie XII (et accessoirement dernier Pape légitime de l’Église avec tout ce que cela implique) continuera dans cette lancée en parlant d’une « citoyenneté romaine » (sic), « mêlant » ainsi le naturel et le surnaturel. Idem pour le secrétaire d’État sous Pie XII qui reprendra la formule susmentionnée (du Christ Romain) de Dante, textuellement.

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    Nous terminons cet article en vous donnant ces quelques références dont tout d’abord les extraits de l’encyclique, précédemment nommée, qui rendait hommage à Dante :

    – Dedans, le Saint Père oriente le chapitrage comme suit : « DANS LA GLORIEUSE LIGNÉE des génies dont l’éclatant renom fait l’honneur du Catholicisme et qui, soit dans tous les domaines, soit plus spécialement dans les lettres et les beaux-arts, ont, par les immortelles productions de leur talent, magnifiquement servi à la fois la société et l’Église, une place de choix revient à Dante Alighieri, mort il y aura bientôt six cents ans. DANTE. (…) Gloire commune de l’humanité, ” Dante est avant tout nôtre “. Dante est redevable au catholicisme de sa culture, du fond doctrinal et de l’austère beauté de ses œuvres. Le dogme catholique dans l’œuvre de Dante. Son efficacité apostolique. L’étude de Dante est un remède au naturalisme de l’éducation actuelle. (…) ».
    « Ce n’est pas seulement l’Italie, justement fière de lui avoir donné le jour, qui se prépare avec enthousiasme à chanter sa mémoire (…) Or, ce chœur si magnifique de voix autorisées, il convient d’y unir Notre voix ; bien plus, Nous devons en quelque sorte le diriger : n’est-ce point à l’Église, sa mère, de réclamer, la première et bien haut, l’Alighieri pour son enfant ? (…) Dante, parmi la grande variété des opinions, prit pour guide principal Thomas d’Aquin, Prince de l’Ecole. C’est à ce maître, dont le génie intellectuel a été caractérisé par le titre d’angélique, qu’il doit presque tout ce que lui révélèrent la philosophie et la spéculation théologique (…) De fait, la Divine Comédie – divine, le mot est très juste – n’a pour but, en définitive, même en ses éléments de fiction et d’imagination et dans les réminiscences profanes qu’elle renferme en de nombreux passages, que d’exalter la justice et la providence de Dieu, qui régit le monde dans le temps et dans l’éternité, qui distribue aux individus et aux sociétés récompenses ou châtiments suivant leurs mérites.
    Aussi ce poème chante-t-il magnifiquement, et en parfaite conformité avec les dogmes de la foi catholique, l’auguste Trinité du Dieu un, la Rédemption du genre humain par le Verbe de Dieu Incarné, l’immense et généreuse bonté de la Vierge Marie, Mère de Dieu et Reine du ciel, la béatitude céleste des élus, anges et hommes, et, en un saisissant contraste, les supplices des impies dans les abîmes ; enfin, entre le paradis et l’enfer, la demeure des âmes qui, une fois consommé leur temps d’expiation, voient le ciel s’ouvrir devant elles. Et l’on constate, à travers tout le poème, que le sens le plus averti préside à l’exposé de ces dogmes et des autres dogmes catholiques. (…) Ses propres infortunes et des abus réels excusent la dureté des invectives de Dante. (…) Aussi appelle-t-il l’Église romaine ” la Mère très tendre ou l’Epouse du Crucifié ” ; Pierre, il le proclame le juge infaillible de la vérité divinement révélée, auquel tous sont obligés de se soumettre avec la plus entière docilité en tout ce qu’on doit croire ou pratiquer pour assurer son salut éternel. C’est pourquoi, encore qu’il professe que la dignité de l’empereur vienne directement de Dieu, cette ” vérité “, dit-il, ” ne doit pas se prendre dans un sens si absolu que le Prince Romain n’ait pas sur tel ou tel point à se soumettre au Pontife Romain, étant donné que la prospérité mortelle d’ici-bas est en quelque sorte ordonnée au bonheur éternel ” (De Monarquia) (…) Dès lors, si Dante est redevable à la foi catholique pour une si grande part de sa gloire et de sa grandeur, ce seul exemple suffit, sans parler du reste, à prouver que, loin de lui alourdir les ailes, l’hommage de l’esprit et du cœur à Dieu développe et enflamme le génie. (…) Puissent les fêtes de ce centenaire avoir ce résultat d’assurer à Dante, partout où l’on se consacre à l’éducation littéraire de la jeunesse, l’honneur qu’il mérite et d’en faire pour les étudiants un maître de doctrine chrétienne, lui qui n’eut en vue, en composant son poème, que ” d’arracher les mortels d’ici-bas à leur condition misérable “, celle du péché, ” pour les conduire à l’état du bonheur “, celui de la divine grâce (9). 

    Quant à vous, chers Fils, qui avez la joie de vous livrer, sous la direction de l’Église, à l’étude des lettres et des beaux-arts, continuez, comme vous le faites déjà, à entourer d’un culte fervent ce poète, que Nous n’hésitons pas à proclamer le plus éloquent des panégyristes et des hérauts de la doctrine chrétienne. (…)

    Puisque Dante a, pour ainsi dire, assis tout l’édifice de son poème sur le fondement de la religion, il n’est pas étonnant qu’on y trouve comme une mine précieuse d’enseignement catholique, la quintessence de la philosophie et de la théologie chrétienne, comme aussi la synthèse des lois divines sur le gouvernement et l’administration des États. Même pour justifier l’agrandissement de son pays ou pour flatter les princes, l’Alighieri n’était pas homme à déclarer que l’Etat puisse méconnaître la justice et les droits de Dieu, car il savait parfaitement que le maintien de ces droits est le premier et le plus sûr fondement de la cité. (…)

    Par suite, si l’œuvre poétique de Dante nous ménage d’exquises jouissances par sa perfection, elle n’est pas moins riche en féconds enseignements pour l’initiation artistique et pour la formation à la vertu ; à condition, toutefois, que l’esprit qui l’aborde se dépouille de tous préjugés et ne s’inspire que de l’amour de la vérité. Si l’on compte bon nombre d’excellents poètes catholiques qui remportent, comme l’on dit, tous les suffrages en joignant l’utile à l’agréable, que dire de Dante ? S’il captive par une extraordinaire variété d’images, l’éclat des couleurs, la puissance de la pensée et du style, il use de ce charme pour amener le lecteur à l’amour de la vérité chrétienne ; au reste, comme chacun sait, Dante a déclaré ouvertement qu’il se proposait, en composant ce poème, de fournir à tous les esprits comme un aliment de vie. C’est ainsi que, sans remonter bien haut, nous savons quelques âmes, éloignées du Christ sans l’avoir toutefois renié, qui, alors qu’elles avaient principalement en vue de lire et d’étudier l’œuvre de Dante, ont d’abord, par un effet de la grâce divine, contemplé avec admiration la vérité de la foi catholique pour entrer ensuite avec allégresse dans le sein de l’Église. – Nous en avons dit assez pour montrer que l’élite des chrétiens a le devoir, à l’occasion de ce centenaire, de resserrer les liens qui l’unissent à la foi, protectrice des arts, puisque, si la vertu de foi a jamais brillé d’un grand éclat, c’est bien chez Alighieri. Ce qui, chez ce poète, force l’admiration, ce n’est pas seulement la puissance de son génie, mais encore la grandeur comme infinie du thème que la religion divine a fourni à son chant ; l’esprit si pénétrant que lui avait donné la nature s’affina longuement par l’étude approfondie des œuvres de l’antiquité, mais trouva plus d’acuité encore, comme Nous le disions, au contact des écrits des Docteurs et des Pères de l’Église ; c’est là ce qui ouvrit au vol de sa pensée un champ bien plus vaste et plus élevé que s’il se fût cantonné dans les limites toujours étroites de la nature. Voilà pourquoi Dante, séparé de nous par tant de siècles, semble être presque notre contemporain ou, au moins, bien plus rapproché de nous que tels chantres actuels de cette antiquité que le Christ a éclipsée par son triomphe sur la Croix.
    Chez l’Alighieri et chez nous, mêmes aspirations de piété, mêmes sentiments religieux, mêmes voiles revêtant ” la vérité qui nous est venue du ciel pour nous élever à de si sublimes hauteurs “. La plus belle louange qu’on puisse lui décerner, c’est d’avoir été un poète chrétien, c’est-à-dire d’avoir trouvé des accents comme divins pour chanter les institutions chrétiennes, dont il contemplait de toute son âme la beauté et la splendeur, qu’il comprenait merveilleusement et qui étaient sa vie. Ceux qui osent lui refuser cet éloge et ne voient dans la trame religieuse de la Divine Comédie qu’un roman d’imagination, sans fond de vérité, ravissent incontestablement à notre poète son plus beau laurier et ce qui fonde ses autres titres de gloire. »

    S. S. Benoît XV, lettre encyclique In præclara summorum, 30 avril 1921, a l’occasion du 6ième centenaire de la mort de Dante Alighieri.
    – « Le Testament ancien et nouveau, promulgué pour l’éternité, dit le prophète “, contient des ” enseignements spirituels qui dépassent l’entendement humain “, donnés ” par le Saint-Esprit, qui, par les prophètes et les écrivains sacrés, par Jésus-Christ, Fils de Dieu et co-éternel à lui, ainsi que par ses disciples, a révélé la vérité surnaturelle et nécessaire à nos âmes »
    Le De Monarquia de Dante cité par le Magistère.

    – « La vision’ dell’Alighieri, oggi brilla in tutti i cuor’ » [La vision d’Alighieri brille aujourd’hui dans tous les cœurs].

    In. Giovinezza, l’hyme du Ventennio Fascista corrobore notre propos.


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  • 1 commentaire




    […] Ceci rappel notre article précédent à propos du grand poète. Il est heureux de constater que l’Église, longtemps après les conflits des guelfes et des gibelins, pardonne à un de ses fils ses choix parfois passionnels, en plus de se « l’approprier » à bon escient. Les paragraphes sont soulignés par Nous. […]


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