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Publié le par Florian Rouanet
Un tracé proche du "guillotineur guillotiné" Robespierre !
Préambule :
Girolamo Savonarole fut une figure paradoxale de la Renaissance italienne. Adversaire acharné des dérives morales et esthétiques de son époque, véritables ou exagérées, il se dressa notamment contre la riche famille des Médicis et d’une prétendue corruption de la papauté, rêvant d’une cité purifiée sous la loi divine.
Pourtant, cet inquisiteur autoproclamé, prônant une rigueur évangélique des plus intransigeantes, sombra lui-même dans un excès autre, en imposant une sorte de théocratie autoritaire et visionnaire, jusqu’à son excommunication et son supplice.
Comme quoi, un « pré-contre-révolutionnaire » en apparence, peut avoir plus de choses à se reprocher qu’un homme de ladite Renaissance !

Sommaire :
I. Jeunesse et formation
II. L’ascension d’un prédicateur enflammé
III. La chute des Médicis & la naissance de la République théocratique
IV. Le Bûcher des Vanités ou l’apogée
V. Excommunication & fin tragique
I. Jeunesse et formation
Né à Ferrare en 1452, Girolamo Savonarole appartenait à une famille de la petite noblesse. De tempérament austère, dès son plus jeune âge, il fut marqué par le spectacle d’un monde en décomposition morale, qu’il dénonça dès 1475 dans un poème intitulé « De Ruina Mundi », où il annonçait la décadence de l’Italie.
Tendant à la piété, il entra en 1475 au couvent dominicain de San Domenico à Bologne, s’éloignant ainsi des aspirations profanes de sa famille.Sa formation théologique fut rigoureuse : influencé par saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, il prônait une stricte obéissance aux Écritures et rejetait radicalement les influences philosophiques humanistes, notamment la pensée néo-platonicienne florissante à Florence sous l’égide des Médicis.
II. L’ascension d’un prédicateur enflammé
Arrivé à Florence en 1482, Savonarole se fit rapidement connaître par ses sermons enflammés. Doté d’une voix puissante et d’une éloquence redoutable, il haranguait les foules depuis la chaire de la cathédrale Santa Maria del Fiore, dénonçant avec véhémence le luxe, l’impiété et la dépravation des élites.
Il s’attaqua notamment à Laurent de Médicis, alors maître de Florence, qu’il accusait d’avoir perverti la cité par le faste et la corruption, sur le thème : « Florence, repens-toi ! Ton orgueil sera abaissé, tes richesses dispersées, ton gouvernement renversé ! »
Son discours apocalyptique annonçait un châtiment divin imminent. En 1494, sa prophétie sembla se réaliser avec l’invasion de l’Italie par Charles VIII. Laurent le Magnifique mort depuis deux ans, son fils Pierre de Médicis, incapable de gouverner, fut chassé sous la pression du peuple. Savonarole s’imposa alors comme l’âme de la nouvelle Florence républicaine.
III. La chute des Médicis & la naissance de la République théocratique
Avec la fuite des Médicis, Savonarole organisa une nouvelle république fondée sur les principes religieux « stricts » que portait Savonarole. Florence devint une « Jérusalem nouvelle », où la population était censée vivre selon les préceptes de l’Évangile.
En partie inspiré de son époque et par la justice sociale, il fit voter tout de même une constitution davantage populaire, tout en imposant en parallèle une discipline rigoureuse, n’étant pas pénalisable en soi : interdisant spectacles, jeux d’argent, danses et vêtements luxueux.
Le célèbre philosophe Pico della Mirandola, autrefois protégé des Médicis, se rangea un temps à ses côtés, louant son projet de réforme morale.Mais la ferveur mystique tourna rapidement à l’inquisition morale. Les enfants, appelés « les anges de Savonarole », parcouraient les rues pour dénoncer les « pécheurs ». L’utopie républicaine se mua en un régime oppressif, s’aliénant progressivement une partie de la population.
« Cette disparition de Laurent laisse plus de liberté à Savonarole dont le ton se fortifie jusqu’à devenir visionnaire. Ainsi, au temps de l’Avent 1492 (décembre), Savonarole déclare que la voix du Christ-rédempteur s’est adressée à lui pour lui expliquer que les gouvernements des mauvais prélats sont
condamnés mais que, lui Savonarole, doit exhorter les peuples à prier Dieu pour qu’Il envoie sur terre de bons pasteurs et de bons prédicateurs. (…)Mais, après quelques semaines de silence, Savonarole remonte en chaire le 11 octobre 1495 pour y prononcer un sermon dominical qui est une sorte de déclaration de guerre à la Curie et surtout au pape. Sur un ton belliqueux, il se déclare « lieutenant du Christ-Roi » contre les ennemis de Dieu et à la tête d’une armée invincible puisqu’elle est composée des anges. »
IV. Le Bûcher des Vanités ou l’apogée
Le 7 février 1497, Savonarole organisa le célèbre Bûcher des Vanités, où furent brûlés en place publique des œuvres d’art, des livres profanes, des bijoux et des instruments de musique. Il prétendait ainsi purger Florence de ses vices, dans une purification collective.
« Prenant appui sur un passage des Actes des apôtres (19,1) où il est dit que saint Paul a fait brûler les livres de magie dans la ville d’Éphèse, et reprenant une tradition franciscaine de brûler les instruments du Diable, Savonarole invite tous les fanciulli présents à se répandre dans la ville et à réclamer auprès des Florentins …et surtout des Florentines… ces objets qu’il nomme des vanità ou des anatemi. L’opération est un succès car les Florentins abandonnent, par conviction ou par crainte, les tableaux « lascifs » (sont déclarés comme tels toutes les images non religieuses, y compris les portraits), les objets d’art et les meubles précieux, les cartes à jouer, les instruments de musique, les livres « malhonnêtes » (dont les œuvres de Dante, Boccace et Pétrarque), les vêtements obscènes et/ou luxueux, les objets de toilette, les parfums, … et même les poupées qui sont soupçonnées d’entretenir les petites filles dans un amour détourné, etc. On dit que Botticelli, qui a été piagnone, aurait jeté au feu une grande partie de ses œuvres. »
V. Excommunication & fin tragique
Peu après, les soutiens du dominicain commencèrent à se détourner de lui. Ses critiques ouvertes envers le Vatican provoquèrent une réaction brutale. Cette radicalité parfois mal placée inquiéta le Pape Alexandre VI, qui voyait d’un mauvais œil l’influence croissante de ce moine rebelle.
Dès 1495, Savonarole s’en était pris au Pape Alexandre VI, l’accusant de simonie et de corruption. Mais en 1497, le Pontife frappa fort :
« Nous déclarons et proclamons que ledit frère Girolamo Savonarole est excommunié et retranché du sein de l’Église. »
Ce décret affaiblit son autorité, et en mai 1498, un soulèvement éclata contre lui. Capturé, il fut torturé durant plusieurs semaines, contraint de signer des aveux sous la douleur.
« Du 4 au 18 mars 1498, Savonarole poursuit ses commentaires de l’Exode qu’il associe à des allusions à la politique contemporaine qui aboutissent généralement à des critiques du pape auquel il refuse d’obéir. Pendant ce temps, l’irritation pontificale va croissant devant la résistance de Savonarole : en conséquence, un bref renouvelle les menaces contre celui qui est excommunié pour désobéissance et qui doit impérativement venir à Rome pour y être jugé de son « orgueil arrogant », de sa « pernicieuse témérité » et de ses « vaines et fallacieuses argumentations ». L’épreuve de force est engagée. (…) »
Le 23 mai 1498, il fut pendu et brûlé sur la Piazza della Signoria, au même endroit où s’étaient consumées les vanités qu’il haïssait tant :
« Nous le livrons aux flammes, comme il a livré Florence à la terreur. »
Ses cendres furent jetées dans l’Arno, afin d’éviter toute vénération posthume. Pourtant, son souvenir resta vivace : Luther lui-même, quelques décennies plus tard, le qualifia de « martyr de la vérité ». Cette dernière revendication nous paraît déplacée, sauf dans le taux évident de désobéissance inacceptable envers la papauté.
Conclusion :
Savonarole incarna à la fois la critique légitime des excès de la Renaissance et l’illustration des dangers d’un ultra-rigorisme hétérodoxe. Il dénonça probablement avec justesse une relative corruption de certains clercs et l’orgueil des princes de son époque, mais sombra dans un radicalisme qui le perdit.
Son parcours témoigne d’une vérité historique récurrente : certains hommes, partis d’un combat juste, s’égarent dans des extrêmes qui les rendent semblables à ceux qu’ils condamnaient. De pourfendeur du vice, il devint lui-même une figure de l’excès, et annonçant, par sa révolte contre la Rome du Pape, certains aspects des mouvements protestants dits réformateurs du XVIᵉ siècle.
Son existence illustre ainsi cette maxime d’Aristote : « La vertu est un juste milieu entre deux vices, l’un par excès, l’autre par défaut. »
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