• L’humaniste Pic de la Mirandole, un itinéraire philosophique

  • « Qui atteint une chose dans sa définition, l’atteint dans son altérité »
    (troisième conclusion-paradoxe, à propos de la dialectique de l’universel et du particulier).

    Voici Jean Pic, une sommité intellectuelle de la Renaissance italienne remarquée de façon précoce par les princes et les écoles. On retrouvera chez lui la volonté de concilier le néo-platonisme chrétien (promu par Denys l’Aréopagite) et l’aristotélisme. Il est le premier grand apôtre de l’humanisme lors de la Renaissance (Discours sur la dignité de l’homme), qui n’est pas celui abstrait maçonnique contemporain, même s’il faut reconnaître honnêtement qu’il le prépare en certains aspects ésotériques. Pour le reste, il s’agit de viser l’excellence, le beau et le vrai dans l’ordre tant philosophique que naturel. Au passage, il est utile d’insister sur le fait que l’aristotélo-thomisme a toujours été privilégié par l’Église catholique en tant que doctrine officielle, face aux autres doctrines telles que l’augustinisme (école contenant parfois des tendances fidéistes) ou le scotisme (lequel volontariste, a détruit la primauté de la raison chez l’homme).

    Ceci nous amène aux sujets-chocs de « l’éclectisme philosophique » (mélange maladroit des courants philosophiques) et de ladite « kabbale chrétienne » (sorte de christianisme orientalisant, « des origines »). On pourrait certes reprocher à Pic de la Mirandole de chercher à s’inspirer de la kabbale juive en apprenant l’hébreu – en plus du grec et du latin -, mais c’est par la même occasion, que les chrétiens de ce siècle ont véritablement saisi ce que pouvait signifier la « question juive ». Après avoir publié ses 900 thèses en sous-main, il dut se rétracter sur certaines d’entre elles pour éviter l’excommunication. L’élément source est encore cette influence de la très gnostique « prisca theologica ». Une sorte de gnose qui rappelle la « tradition primordiale » de René Guenon encore très prisé par la Nouvelle droite (Dieu aurait révéler la Vérité aux hommes de l’Antiquité qui, par l’intelligence mathématique ou pythagoricienne, pourraient remonter à l’origine de la Connaissance au-delà des peuples et des religions). Il n’est pas étonnant de constater que chez nos contemporains ce mode de pensée ait dégénéré en « œcuménisme cosmopolite », ils pensent pouvoir régler la dialectique de l’universel et du particulier en les dépassant tout en les niant dans leurs réalités respectives…

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    Voici quelques passages intéressants du livre en question :

    « [Le néo-platonisme chrétien]. La rencontre du platonisme et de la pensée judaïque ne posa guère de problème immédiat, les deux doctrines, mystiques et spiritualistes, présentant, en apparence du moins, de nombreuses affinités.
    C’est ainsi qu’à Alexandrie, qui allait peu à peu se substituer à Athènes et à Rome comme métropole intellectuelle et culturelle de l’empire, Philon le Juif, contemporain exact du Christ, tentera une première réconciliation entre pensée biblique et pensée grecque, et la philosophie platonicienne semblait se prêter facilement à une telle réconciliation. »
    – « La pensée de l’Aquinate, en effet, tout comme celle d’Averroès et de tous les Grecs, (hormis, sans doute, les Sophistes), était incontestablement « ratiocentriste », la raison, ou le Logos, auquel participe l’intellect humain, se manifestant en toute la création. De là également, chez Thomas, ce penchant latent vers l’intellectualisme, penchant relatif sans doute, mais qui le démarque nettement de la tradition augustinienne et franciscaine ainsi que de son contemporain Bonaventure ; et qui, d’autre part, le relie à Averroès. »
    – Saint Albert le Grand « maître de Thomas d’Aquin (…), refusait déjà, dans toute le mesure du possible, d’opposer discours philosophique et discours théologique : il les juxtapose en une confirmation réciproque, tout en s’opposant fermement au mélange des genres. »
    – « Pour Aristote, on l’a dit, c’est dans la pure contemplation du vrai, vers laquelle la vie philosophique est naturellement ordonnée, que l’âme atteint à son plein épanouissement, et donc la félicité la plus haute, car si l’homme est un animal raisonnable, si « l’esprit en nous occupe la première place », comme la Stagirite l’expose au dixième Livre de son Éthique de Nicomaque. »

    « Le jeune Pic, on le voit, avait été favorisé sur bien des plans. Apparenté aux plus grandes familles d’Italie, doué d’une intelligence particulièrement vive, d’une mémoire prodigieuse et d’une beauté physique qui attirait les regards de toutes les femmes, il devint l’hôte recherché et adulé des cercles humanistes les plus brillants. »
    « L’éducation n’aura donc pas pour mission de favoriser son libre épanouissement ; au contraire elle sera une discipline rigoureuse et sévère, destinée à vaincre la nature, à réprimer ses pulsions spontanées. »
    « Ce fut probablement dès son séjour à Ferrare que Pic prit pleinement conscience du problème que posait l’opposition apparente entre platonisme et arostotélisme, la plupart des conflits philosophiques, et bientôt théologiques, trouvant leur origine en cette dissension. D’où la résolution de Jean Pic de démontrer l’accord entre les deux grands philosophes, malgré leurs désaccords apparent, et la démonstration de cette concordance deviendra dès lors le grand dessein de sa vie intellectuelle. [voir le De ente et uno de 1491] ».
    « Une même ligne de partage court à travers la totalité de l’œuvre de Jean Pic de la Mirandole : tous ses traités proprement doctrinaux, qu’ils soient philosophiques ou théologiques, ont été écrits dans el style ecclésiastique, style clair sans doute, mais qui ne fait aucune concession aux élégances littéraires, alors que les dédicaces  ou présentations de ces mêmes traités, tout comme ses célèbres Episolæ auræ, brillent des plus vifs éclats de la langue latine. »
    « Ce respect des formes de la littérature classique devient ainsi le seul critère à l’aune duquel Barbaro va évaluer la qualité de tout écrit, même s’il s’agit de philosophie. Mais, ayant découvert et fait sien ce critère, Barbaro, en esprit de faible envergure, va l’appliquer sans nuance, non seulement sur le plan de la syntaxe et de la grammaire, mais encore sur celui du vocabulaire, ce qui conduira notre humaniste à rejeter tout néologisme que n’aurait point reçu l’oreille romaine, et alors même que ce néologisme serait justifié par son étymologie et l’universalité de son usage. »
    « Dans la splendide arrogance de sa jeunesse – il a tout juste vingt-trois ans – Pic brûle de rencontrer en une joute oratoire publique, les esprits les plus doctes de la Chrétienté. Tel est le dessin qui, dès Paris sans doute, a mûrit dans son esprit, tel est le défi qu’il va maintenant lancer. Impatient, il veut d’un coup atteindre aux plus hauts sommets de la gloire littéraire et humaniste. » (de retour à Florence, après ses longues études).
    « Gardons-nous de croire que l’humanisme ait de quelque manière que ce soit contribué à l’émancipation de la femme. Pour une Isabelle d’Este, une Catherine Sforza, combien d’autres se seraient reconnues dans le portrait qu’en traçait, à Florence, au XVe siècle, le libraire humaniste Vespiano da Bisticci, qui, renchérissant sur saint Paul, déclarait : « La première règle veut qu’elles élèvent leurs enfants dans la crainte de Dieu, et la seconde est qu’elles se tiennent tranquilles à l’église ; j’aimerais ajouter qu’elles feraient mieux de se taire ailleurs également ». »
    « A Ficin, qui demande de récupérer une traduction latine du Coran, qu’il lui avait jadis prêtée, Pic s’exclame qu’il fera un plaisir de lui rendre le volume car, dit-il, il est maintenant capable de lire Mahomet en sa langue d’origine. »
    « Il ne lui déplaisait sans doute pas de rappeler qu’il est passé par La Sorbonne, aussi va-t-il formuler ses thèses dans ce « style de Paris », ce langage technique qu’utilise l’École et qui a acquis une portée universelle. » (soit l’utilisation du mode d’expression des maîtres et des philosophes, et non l’éclat littéraire romain).
    « Malheureusement pour Pic, ce sera surtout à travers les légendes crées autour des Conclusiones que les générations postérieures allaient se souvenir de lui. C’est à ce titre que Rabelais prend Pic comme modèle de son Pantagruel, que Pascal fait allusion à lui lorsqu’il veut stigmatiser la vanité de la connaissance humaine, à ce titre encore que Voltaire le prend pour cible de ses sarcasmes ».
    « Dans son Epistola de genere dicendi philosophorum, on s’en souvient, Pic avait concédé que « qui ne se préoccupe pas d’élégance littéraire n’est pas homme raffiné (humanus), mais c’était pour ajouter immédiatement : « qui n’est pas philosophe, n’est homme (homo) d’aucune façon. ».
    « Que la philosophie soit accessible à tous, ne veut pas dire que la pratique de la philosophie soit aisée ou simple. Par un objet même – la recherche des principes des choses – la philosophie est ardue et obscure. »
    « Un néo-platonisme expurgé de ces traces païennes devenait beaucoup plus acceptable au regard des dogmes chrétiens et c’est ce type de néo-platonisme christianisé qui peu à peu se substituera en Occident au néo-platonisme d’origine. » [c’est-à-dire celui défendu par Plotin].
    Notes : « On se rappellera que le « volontarisme » est cette conception théologique qui, en Dieu et en l’homme, accorde la primauté à la volonté sur l’intellect, et donc aussi à l’action sur la contemplation. Reprise par la Réforme, cette thèse des « Modernes » prévaudra d’abord dans les pays protestants d’où, laïcisée et appliquée au domaine politique, elle deviendra une des caractéristiques les plus marquantes de notre modernité. »

    Louis Valcke, Pic de la Mirandole, un itinéraire philosophique.

    « Un homme supérieurement intelligent, un excellent philosophe, un amant de la vérité, tel que je n’en ai jamais rencontré de semblable en notre temps. »
    Del Medigo, De substancia orbis (décrivant Pic).

    « Je nomme philosophe celui qui, ayant appris et connaît des choses utiles pour le genre humain, arrache sa science hors de l’obscurité académique pour la rendre efficace dans la pratique des affaires publiques. »
    Philipp Mélanchton (il affirme la prédominance de l’éloquence – où de la rhétorique – sur la philosophie, c’est-à-dire qu’il professe la pensée pratique contre Pic par machiavélisme).

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    Voici deux émissions qui valent ce qu’elles vaux au regard des intervenants, mais qui permettent de se cultiver un peu sur sa vie et ses idées.

    https://youtu.be/mEDsX0Z4Px8https://youtu.be/Xuzizii_wwQhttps://youtu.be/oV7bCZnK6Sg

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  • 2 commentaires




    […] Le premier volet de cette vidéo, qui nous intéresse pour conclure, est le fait que Papy Ploncard, dès la 12ème minute, raconte que d’évidence je « manque de culture » pour avoir soutenu le « sataniste et gnostique Pic de la Mirandole » (sic). En référence et en opposition, soit à ma conférence sur les Humanités gréco-latines soit à cet article rédigé après la lecture de « Itinéraire philosophique ». […]


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    […] Théologie de Werner Jaegger ; « Judaïsme, Christianisme et Germanisme » du cardinal Faulhaber, Itinéraire philosophique sur Pic de la Mirandole, Souvenirs & Pensées de Dom Lou, […]


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