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Publié le par Florian Rouanet
Résumé introductif :
L’Ordre des Teutons, fondé à la fin du XIIe siècle, joua un rôle déterminant dans l’expansion germanique et chrétienne vers l’Est sous l’autorité d’Hermann von Salza.
Alliant ses relations avec le Saint Empire romain germanique et l’Église catholique, cet ordre militaire-religieux marqua l’histoire par ses conquêtes, sa diplomatie et son annexion/administration des terres païennes.Citation introductive :
« Lorsque, devant un grand phénomène historique, une révolution comme le national-socialisme, l’opinion s’indigne et s’effraie, l’historien, lui, cherche à comprendre, expliquer. Mais il ne saurait se contenter d’explications immédiates. L’enchaînement des faits l’oblige à remonter aux causes les plus lointaines. Le passé n’est qu’une partie de l’histoire. Celle-ci vient de sources primitives, de sources obscures qui jaillissent du fond des temps; elle pousse sur nous les énergies du passé, elle nous entraîne avec le passé dans l’avenir. L’histoire de chaque peuple est ainsi traversée d’un bout à l’autre par quelques grandes lignes de force qui suivent des directions constantes. C’est sur elles qu’il faut replacer les événements contemporains, si l’on veut calculer leur portée et saisir leur sens. »
Gonzague de Reynold – D’où vient l’Allemagne ? (Introduction)

Sommaire :
I. Contexte historique
II. Le rôle d’Hermann von Salza et SERG
III. Relations avec l’Église catholique
IV. Conquêtes et christianisation à l’Est
V. Héritage d’Hermann von Salza et de l’Ordre Teutonique
I. Contexte historique
1. Origines de l’Ordre Teutonique
Fondé en 1190 lors du siège d’Acre pendant la Troisième Croisade, l’Ordre Teutonique naquit pour soigner les croisés malades et blessés. Reconnu officiellement par le pape Innocent III en 1199, il adopta une organisation similaire aux Templiers et Hospitaliers, combinant vocation militaire et religieuse.
Sa mission initiale s’étendit rapidement, s’orientant vers la défense et l’expansion de la chrétienté.
2. Contexte politique du SERG & Italie
À l’époque, le Saint Empire romain germanique, « l’Aigle de sable sur champ d’or » pour faire de l’héraldique, dirigé par les Hohenstaufen, vivait une phase d’expansion sous Frédéric II. Ce dernier voyait dans l’Ordre Teutonique un outil diplomatique et militaire pour asseoir son influence sur les régions de l’Europe orientale.
La dynastie des Hohenstaufen (1138 à 1254), est une famille noble d’origine souabe – sud-ouest de l’Allemagne actuelle – qui a régné sur le SERG ainsi que sur plusieurs autres territoires (espace germanique, Italie méridionale).
Il y a eu également, le rituel de la Proskynese, vieux cérémonial byzantin avec baiser, remis au goût du jour à la cour des rois de Sicile. Frédéric II était justement roi de Sicile par sa mère, descendant des rois Normands (les Hauteville) notamment.
3. Mission de christianisation et croisades à l’Est
Les terres païennes de Prusse, de Livonie et de Lituanie formaient une frontière entre le monde chrétien et des restes d’Europe encore païenne. L’Ordre Teutonique se consacra à cette mission de christianisation par les armes et l’administration, agissant en « bras séculier » de l’Église.
II. Le rôle d’Hermann von Salza et SERG
1. Un maître charismatique
En effet, Hermann von Salza (ou en français Hermann de Salza) a vécu de 1170 environ à 20 mars 1239. Il est célèbre pour avoir été le quatrième grand maître de l’Ordre Teutonique, qu’il a dirigé de 1210 à 1239.
Ainsi, élu « Grand Maître » en 1209 – mais attention non du Grand Orient maçonnique inexistant jusqu’à lors (!) -, Hermann von Salza transforma l’Ordre Teutonique en une puissance incontournable. Conseiller proche de Frédéric II, pourtant en mésentente temporelle avec l’Eglise, il usa de ses talents diplomatiques pour asseoir l’autorité de l’Ordre.
Le père de François-René de Chateaubriand, René-Auguste de Chateaubriand écrivit à propos de l’aristocratie d’épée non sans lyrisme :
« La chevalerie, cette noblesse d’épée et de sacrifice, ce reste du poème héroïque du Moyen Âge, avait pour devise l’honneur et pour loi le service. »
René-Auguste de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.2. Relations avec le Saint Empire romain germanique & Royaume de France
Hermann von Salza joua un rôle central entre l’Empire et la Papauté, cherchant à apaiser leurs tensions, un peu à l’instar de saint Louis (Louis IX), lequel a vécu durant le XIIIe siècle également. Il obtint notamment de Frédéric II le soutien nécessaire pour l’installation de l’Ordre en Prusse et en Hongrie.
En parlant de saint Louis, c’est lui qui leur a donné le droit de placer quatre fleurs de lis sur leurs armes, pour l’aide teutonique lors de la septième croisade.
3. La Bulle d’Or de Rimini (1226)
Ce document impérial confia officiellement à l’Ordre Teutonique le contrôle de la Prusse. Hermann von Salza obtint ainsi une autonomie territoriale et militaire, tout en plaçant l’Ordre sous la protection impériale.
Effectivement, cette « aristocratie d’épée », encore valeureuse et méritante, incarnait un pouvoir décentralisé, sans qu’il soit d’Etat dans l’Etat trop prononcé, ou en opposition avec le SERG. Contrairement aux Templiers face à Philippe Auguste, cet Ordre Teutonnique réussira et perdurera.
Extraits :
- Reconnaissance et légitimité de l’Ordre Teutonique :
« Nous confirmons et approuvons les droits de l’Ordre Teutonique sur toutes les terres qu’il conquiert aux païens en Prusse, pour le service de Dieu et de la chrétienté. »
- Soutien impérial :
« Nous déclarons que toutes les possessions acquises par l’Ordre dans cette guerre sainte contre les païens doivent être détenues par celui-ci à perpétuité, sous la protection et l’autorité impériale. »
- Mission de l’Ordre :
« Il appartient à l’Ordre, avec notre soutien, de convertir les païens de Prusse à la foi chrétienne par l’épée, par la foi et par la loi. »
- Autonomie territoriale :
« Les terres conquises par l’Ordre ne seront pas soumises à l’autorité de nos vassaux ou princes locaux, mais relèveront directement de notre couronne et de l’Ordre lui-même. »
- Protection impériale :
« Nous décrétons que tout attentat ou opposition contre les droits et privilèges de l’Ordre sera considéré comme un crime contre notre majesté et contre Dieu. »

III. Relations avec l’Église catholique
1. Soutien pontifical
L’Ordre jouissait donc d’un appui solide de la Papauté, qui le considérait comme un instrument de la christianisation. En 1234, il devint un État pontifical, sous l’autorité directe du pape. Il s’agit de croisés politiques.
En 1234, le Pape Grégoire IX a émis la bulle d’or de Rieti, reconnaissant la souveraineté de l’Ordre sur les terres prussiennes nouvellement christianisées.
Cette bulle pontificale a conféré à l’Ordre une autonomie complète en Prusse, assortie de nombreux privilèges.
2. Lutte pour le contrôle spirituel
Bien que fidèle à l’Église, l’Ordre conserva une indépendance dans ses stratégies, ce qui permit à Hermann von Salza de défendre des intérêts, parfois divergents de ceux de Rome.
Ainsi, l’Ordre Teutonique est devenu un État pontifical, placé sous l’autorité directe du pape, consolidant son rôle dans la diffusion du christianisme en Europe de l’Est.
Cependant, au fil du temps, des tensions ont émergé entre l’Ordre et la papauté. Par exemple, en 1339, un procès pontifical a condamné l’Ordre à restituer à la Pologne plusieurs territoires récemment conquis, tels que le duché de Pomérélie, soulignant les relations parfois complexes entre l’Ordre et le Saint-Siège.
3. Tensions entre le pouvoir impérial et l’autorité pontificale
Malgré les efforts d’Hermann pour réconcilier Frédéric II et la papauté, les rivalités demeurèrent vives, notamment après les conflits autour de la Cinquième Croisade.

IV. Conquêtes et christianisation à l’Est
1. Les croisades baltiques
L’Ordre mena une guerre acharnée contre les peuples païens vers l’Orient (en « opposition » avec Occident/Europe de l’Ouest, dans le sens Europe de l’Est et non Moyen-Orient) tels que les Prussiens, Lituaniens et Samogitiens comme déjà mentionné.
Ces croisés établirent des places fortes comme Marienbourg, symboles de leur domination. Ainsi, cela incarne le premier rapprochement germanique, en même temps que les premières guerres, avec les slaves.
2. Administration des territoires conquis
Hermann von Salza introduisit le droit allemand et favorisa l’installation de colons germanophones, instaurant une structure féodale, ainsi que tous les prémisses d’un nationalisme allemand : germanisme et christianisme, tourné vers l’Est.
Ces réformes visaient à consolider la domination chrétienne, et, à germaniser la région.
3. Résistances et oppositions
Malgré ses succès, l’Ordre dut faire face à de violentes révoltes des Prussiens, ainsi qu’à des rivalités avec des puissances chrétiennes comme la Pologne ou le Danemark.
Dans La Prusse des chevaliers Teutoniques (Michel Kerautret), il est mentionné que :
« Après la perte définitive de la Terre sainte, l’ordre Teutonique pouvait s’identifier complètement à la Prusse. »
Dans Moines et guerriers : les ordres religieux militaires au Moyen Âge (Alain Demurger), il est noté que :
« La croisade prêchée en 1200 permet de conquérir un territoire assez important. […] »
Selon l’article L’ordre des chevaliers Teutoniques et la Pologne, deux représentations de la chrétienté en conflit :
« Le caractère conflictuel de la relation entre l’ordre des chevaliers Teutoniques et le royaume de Pologne avait pour origine et fut aggravé par la vente perpétuelle ou la cession temporaire de territoires polonais par leurs seigneurs. […] »
V. Héritage d’Hermann von Salza et de l’Ordre Teutonique
1. Un modèle d’État croisé
D’une réaction née en terre sainte, sous la direction d’Hermann, l’Ordre Teutonique établit un État théocratique en Prusse, jouant un rôle clé dans l’histoire politique et religieuse de l’Europe centrale, et de l’Est.
2. Influence culturelle et religieuse
La christianisation des régions baltiques eut un impact durable. L’Ordre construisit des églises, monastères et forteresses, tout en intégrant les territoires conquis dans les réseaux commerciaux européens. En effet, ces édifices religieux étaient essentiels pour l’établissement du christianisme dans les régions nouvellement conquises.
3. Déclin et transformations ultérieures
Le déclin de l’Ordre commença après sa défaite à la bataille de Tannenberg (1410) face à l’alliance polono-lituanienne. Néanmoins, il subsista comme entité spirituelle, puis administrative, jusqu’à sa sécularisation au XVIe siècle.
Quelques dates sur la suite des évènements :
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La bataille de Grunwald (ou Tannenberg) en 1410 :
Cette bataille est un tournant majeur. L’Ordre Teutonique subit une défaite écrasante face à une coalition formée par le Royaume de Pologne et le Grand-Duché de Lituanie, dirigée par le roi Ladislas II Jagellon et le grand-duc Vytautas. Cette défaite affaiblit considérablement l’Ordre, qui perd de nombreux chevaliers, des territoires et sa réputation d’invincibilité. - Le traité de Thorn (1466) :
En 1466, après une série de guerres contre la Pologne (notamment la Guerre de Treize Ans), l’Ordre signe le second traité de Thorn. Ce traité consacre la perte de la moitié de ses territoires, y compris la Prusse occidentale, au profit de la Pologne. L’Ordre devient vassal du roi de Pologne. - La sécularisation de 1525 :
Le grand maître Albert de Brandebourg-Ansbach, influencé par la Réforme protestante et Martin Luther, décide de dissoudre l’Ordre dans ses territoires prussiens. Il se convertit au protestantisme et transforme la Prusse orientale en un duché laïc sous la souveraineté de la Pologne, appelé le Duché de Prusse. Cela marque la fin de l’Ordre Teutonique comme puissance territoriale souveraine et catholique. -
Les territoires restants :
Après 1525, l’Ordre conserve des possessions fragmentées dans le SERG, notamment en Autriche et dans certaines régions d’Allemagne, mais il n’est plus une puissance militaire ou politique majeure. - Le coup de grâce par Napoléon (1809) :
L’Ordre est officiellement dissous par Napoléon Bonaparte en 1809, lors de la réorganisation de l’Europe napoléonienne. Ses biens sont confisqués dans les territoires qu’il contrôle encore. C’est la dissolution officielle, en même temps que le SERG, pour que Napoléon 1er puisse être décrété empereur « romain » depuis la France. - L’Ordre n’a jamais complètement disparu. Après sa dissolution, il s’est transformé en une organisation religieuse purement charitable et hospitalière. Il existe encore aujourd’hui sous le nom d’Ordre Teutonique, avec un rôle limité à des œuvres sociales et spirituelles, principalement basé en Autriche.
Concernant la bataille de Grunwald, l’historien Norman Davies écrit dans God’s Playground: A History of Poland :
« Grunwald fut une victoire écrasante qui sonna le glas de l’hégémonie teutonique sur les rives de la Baltique. »

Conclusion générale
Europe germanique et catholique :
Hermann von Salza demeure une figure centrale de l’histoire médiévale, par son habileté à unir pouvoir spirituel et temporel au service de la chrétienté. Sous son égide, l’Ordre Teutonique devint un acteur majeur de l’expansion européenne vers l’Est. Sa vision stratégique et son héritage perdurèrent, influençant les rapports entre l’Église, l’Empire et les nations orientales.
À cet ordre, sainte Élisabeth de Hongrie était leur sainte patronne, car son mari, le margrave Louis de Thuringe était un grand bienfaiteur de l’Ordre.
Pistes complémentaires :
Enfin, cette fascination pour l’Est n’a cessé de croître et marquer l’histoire allemande, jusqu’à des époques modernes où la Prusse et l’Allemagne contemporaine continuèrent de tisser des liens avec ces territoires, en témoignent les influences culturelles et géopolitiques toujours palpables, des Allemands des Sudètes du temps d’Hitler par exemple.
Emergence d’un nationalisme allemand :
Le début d’une prise de « conscience nationale » allemande, bien qu’encore embryonnaire, fut significativement accéléré par l’action du grand maître de l’ordre Teutonique, Hermann von Salza, auprès de l’empereur Frédéric II au XIIIᵉ siècle. C’est l’affirmation de l’identité allemande tout en ménageant les relations avec Rome qui étaient d’ailleurs compliquées depuis le croisé Frédéric Barberousse.
Von Salza, habile diplomate et fidèle conseiller, joua un rôle crucial dans le renforcement de l’autorité impériale et dans l’expansion de l’influence germanique à travers les croisades baltiques. Sous son impulsion, l’ordre Teutonique devint un vecteur de colonisation et de christianisation en Europe de l’Est, forgeant ainsi un sentiment d’identité collective autour de la mission impériale et de la défense de la foi.
Ce processus contribua à poser les jalons d’une conscience nationale allemande, mêlant l’idée de mission civilisatrice et de solidarité ethnique et culturelle sous l’égide impériale.
« Au début de notre millénaire, presque tous les fils cadets des meilleures lignées allemandes entraient au service de l’Église comme prêtres et princes de l’Église, suivant ainsi le commandement de l’Église. Une infinité prit la Croix et mena le chemin de croix du meilleur sang en Extrême-Orient, dans le désert et le sable.
Une partie de ces chevaliers croisés partirent comme prêtres chevaliers dans les divers ordres de chevalerie. Ils y apportaient le courage allemand, l’art du commandement et l’intégrité allemands et, au sein de la structure de l’Église romaine, suivirent l’école de l’obéissance, de la subordination et de l’autorité étatique qui existait déjà bien avant l’Église chrétienne.
Et ainsi, cet ordre de chevalerie participa à la création du premier État moderne fondé sur les principes de l’administration étatique et de l’obéissance autoritaire, celui de Frédéric II en Sicile.
Riche de ces connaissances, l’ordre émigra vers l’Est allemand dans la première moitié du 13ème siècle, grâce à l’intelligence étatique du noble germanique Hermann von Salza. Il construisit l’État allemand de l’ordre teutonique dans l’espace oriental que vous connaissez bien. Pour la première fois, l’obéissance fut facile à imposer dans l’espace allemand.
Parallèlement au règne absolu de la religion chrétienne, une chevalerie comprenant les plus nobles lignées sélectionnées par le combat à partir du meilleur sang et devenue la classe dirigeante de peuples qui n’avaient pas la même valeur que nous, se mélangea racialement avec eux. Ceci entraîna que, mis à part l’obéissance religieuse, se manifesta une chute de valeur de la personnalité et des performances. »
(Heinrich Himmler, dans l’article « Die Schutzstaffel als antibolschewistische Kampf-organisation », du journal Das Schwarze Korps, 1936).

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