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Publié le par Florian Rouanet
Portrait, héritage transpartisan & la « violence » dans l'histoire
Résumé introductif :
Georges Sorel (1847-1922), penseur inclassable, en raison de son non conformisme à toute épreuve, marqua le tournant du XXe siècle, notamment par sa réflexion sur la violence et le rôle du « mythe » dans l’action sociale. Il théorisa une vision radicale et créative de la violence, tout en influençant des cercles variés, du syndicalisme révolutionnaire au nationalisme maurrassien.
Fils d’une mère catholique pratiquante et fervente, il lui conserva un respect pour le « catholicisme de combat », bien qu’il se détournât de toute pratique religieuse personnelle.
Sommaire :
Notes liminaires
I. Une vie entre foi maternelle et rationalité critique
II. Réflexions sur la violence : une théorie du mythe et de l’action
1. Le mythe social, moteur des révolutions
2. Une critique acerbe du parlementarisme bourgeois
3. La violence éthique et régénératrice et influence
III. Rigueur stratégique entre raison divine et ferveur révolutionnaire, ou le triptyque justice, violence et transcendance (christianisme, thomisme)
Notes liminaires
« Vous savez ce que je pense de la violence. Pour moi, elle est morale, parfaitement morale, plus morale que les compromis et les transactions; mais pour qu’elle ait en soi-même la justification de sa haute moralité, il est nécessaire qu’elle soit toujours guidée par une idée, jamais par un calcul bas ou un intérêt mesquin »
(Mussolini, influencé par Sorel, cité par Pirou, p. 54, note I).
Comme avec les révolutionnaires conservateurs, les frontières sont parfois poreuses. L’ouvrage susmentionné a influencé au-delà des clivages : des contre-révolutionnaires aux anarchistes, en passant par les « populistes ». Il a su réconcilier l’impensable entre violence et création, violence régénératrice et violence bénéfique !
Si la violence, ou du moins celle « pure » et physique, tient davantage du monde masculin, on remarquera que lui seul choisi et bâtit : il trace des routes, des arrêts de bus, des maisons et même des buildings. En comparaison, la femme, dont le rôle est tout autre, n’est qu’un coquillage mou, sans forces ni créativité suffisantes.
« Tout homme ou toute puissance, dont l’action consiste uniquement à céder, ne peut aboutir qu’à se retrancher dans l’existence. Qui vit, résiste, qui ne résiste pas, se laisse dépecer en morceaux. »
Réflexions sur la violence, Georges Sorel
Isaiah Berlin a explicité en quelques mots ses raisons de tenir cet inclassable pour une « figure originale » qui le fascinait, sans pour autant attirer sa sympathie ni provoquer son admiration :
« Il est en même temps à droite et à gauche. Il soutient Lénine et Mussolini. Il était favorable à l’Église et anti-clérical. Il est pour et contre tout. C’était un homme très intéressant, à la fois confus et doué, avec certaines idées pénétrantes et aussi un certain nombre d’idées absurdes.
Je n’en suis pas un admirateur; mais il fascine, parce qu’il est un extraordinaire penseur politique original et indépendant. […] Sorel est une figure unique de l’histoire de l’anarcho-syndicalisme français »(Berlin, 1990, p. 235).
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I. Une vie entre foi maternelle et rationalité critique
Georges Sorel naquit en 1847 dans une France tourmentée par les antagonismes entre révolution et restauration monarchique. Sa mère, catholique pratiquante, imprégna son enfance d’un attachement à la foi chrétienne. Cependant, Sorel, tout en admirant le catholicisme, lorsqu’il se fait combatif et enraciné, s’en écarta au profit d’une réflexion critique.
Cette posture illustre une tension constante dans sa pensée : un respect pour les structures solides et transcendantes héritées de la tradition, qu’il opposait à la mollesse des idéaux bourgeois, sans pour autant adhérer au dogme religieux. Ce contraste entre la piété maternelle et son absence de pratique spirituelle personnelle, donne à son œuvre une teneur singulière.
II. Réflexions sur la violence : une théorie du mythe et de l’action
1. Le mythe social, moteur des révolutions
Dans ses Réflexions sur la violence (1908), Sorel élabore le concept central de « mythe social ». Il ne s’agit pas d’un mensonge, mais d’une représentation collective galvanisante, destinée à inspirer l’action. Ainsi, la grève générale devient le symbole révolutionnaire ultime pour le prolétariat, un idéal qui transcende les divisions et les hésitations.
Selon lui, le mythe social incarne une forme d’élan vital, analogue à l’intuition créatrice d’Henri Bergson, socialiste patriote ayant influencé Charles Péguy (pas la cochonne !). Il permet de réintroduire la volonté et la ferveur dans des sociétés endormies par le matérialisme bourgeois.
2. Une critique acerbe du parlementarisme bourgeois
Sorel (et pas Soral !) rejette le parlementarisme, qu’il juge stérile et corrompu par l’esprit de compromis et de conformisme mal placé. Pour lui, les institutions démocratiques modernes sont des mécanismes de domestication du prolétariat, dénués de toute véritable force transformatrice.
Cette critique, entre autres points, rejoint celle de Charles Maurras et des cercles de l’Action Française – également, les camelots du Roi cognaient bien eux ! –, bien que les deux penseurs divergent sur leurs finalités : là où Maurras prône un retour à l’ordre monarchique, Sorel exalte le chaos régénérateur de la lutte sociale ouvrière.
« Sans pouvoir souhaiter ni espérer le mal, nous ne pouvons pas faire que tant de fautes politiques ne l’engendrent pas. Faut-il s’interdire de le prévoir ou doit-on éviter noblement d’y pourvoir ? Faut-il éviter de se dire que l’ennemi de l’intérieur pourra être un jour accablé des conséquences de ses fautes ou de ses crimes et que nous pourrons profiter d’un instant de stupeur pour nous débarrasser de lui ?
Des incidents sans gravité peuvent d’ailleurs produire tous les effets de démoralisation favorables au coup de force. Pour lui permettre de réussir avec le minimum de résistance et de difficulté, il suffirait d’une minute de distraction et d’absence parmi les défenseurs du régime. La cause ou le prétexte du détraquement spontané n’importe pas du tout. Ce peut être Sedan ou Waterloo ; ce peut être Lạng Sơn, ou la première venue de ces fausses rumeurs qui déterminèrent presque tous les mouvements populaires de la première Révolution. Que la force publique montre du flottement, les chefs civils ou militaires de l’indécision, en ces cas-là (ceci a force d’axiome en histoire, par conséquent en politique), devant un groupe d’individus résolus sachant bien ce qu’ils veulent, où ils vont et par où passer, le reste plie, le reste cède, le reste est mené, enlevé. Ce n’est pas seulement la loi de la lutte civile ou de la sédition heureuse. C’est l’éternelle condition du succès des coups de main dans toutes les guerres connues. »
IVe de couverture – Si le coup de force est possible de Charles Maurras (Kontre Kulture)
3. La violence éthique et régénératrice et influences
Au cœur de sa pensée se trouve une vision a priori paradoxale de la violence : loin d’être destructrice, elle est créatrice et éthique lorsqu’elle se déploie dans un but révolutionnaire. Sorel distingue cette violence de la brutalité étatique, qu’il associe ici à la décadence. On observe d’ailleurs, à l’échelle individuelle, chez l’homme, par la science du jour notamment, que la testostérone, est à la fois l’hormone du risque et du bonheur chez ces messieurs.
Son insistance sur la régénération par le conflit inspira des mouvements variés : du syndicalisme révolutionnaire au squadrisme italien. Ce dernier, bien que politisé par le fascisme, s’appropria certaines idées soreliennes, notamment sur le rôle cathartique de l’action directe et brutale.
En effet, Sorel entretint des relations larges et complexes avec les cercles intellectuels de son temps, notamment ceux gravitant autour de Proudhon, de l’Action Française, et du syndicalisme révolutionnaire.
III. Rigueur stratégique entre raison divine et ferveur révolutionnaire, ou le triptyque justice, violence et transcendance (christianisme, thomisme)
L’héritage de Sorel est marqué par des ambiguïtés. Si ses idées sur le mythe et la violence furent reprises par certains courants fascistes, elles restent avant tout ancrées dans une logique d’émancipation sociale, transcendant les idéologies de son époque. Toutefois, cette rigueur trouve un écho dans le thomisme, Sorel croit en une rationalité transcendante ; mais là où le premier inscrit cette raison dans un ordre divin, le second la lie à la ferveur créatrice des masses. Particulièrement, cela le rapproche d’une « justice verticale » fondée sur des lois objectives et immuables, propre à la foi chrétienne et au thomisme. Dans les deux cas, il s’agit de dépasser l’ordinaire pour atteindre la racine du réel – qu’elle soit divine ou révolutionnaire/populaire.
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Évangile et le thomisme : la violence existante
Voici une sélection de citations des passages de l’Évangile, ainsi que de la Somme théologique, portant sur les thèmes mentionnés ou connexes. Ces textes, choquant profondément l’homme moderne et parfois difficiles à saisir, reflètent des enseignements profonds sur la justice, l’ordre divin, et la condition humaine selon théologie et philosophie chrétiennes.
Passages évangéliques de la traduction de l’abbé Augustin Crampon
Le Royaume des cieux appartient aux violents :
« Depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu’à présent, le royaume des cieux est pris par violence, et ce sont les violents qui s’en emparent. »
(Évangile selon Matthieu 11,12)Je suis venu apporter l’épée :
« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. »
(Évangile selon Matthieu 10,34)Signe de contradiction :
« Voici, cet enfant est destiné à être un signe de contradiction. »
(Évangile selon Luc 2,34, trad. Crampon)On suit ou on est contre le Christ :
« Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ; et celui qui ne rassemble pas avec moi, disperse. »
(Évangile selon Matthieu 12,30, trad. Crampon)La Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin
La nécessité de la souffrance :
« Il fallait que la souffrance précède la gloire. »
(STh III, q.46, a.3)« Dieu permet parfois que des justes souffrent des épreuves dans cette vie afin de purifier leurs péchés ou de les fortifier dans la vertu. »
(STh I-II, q.87, a.7)Souffrance comme instrument de la justice divine :
« La souffrance temporelle est ordonnée par Dieu pour le bien éternel des âmes. Ainsi, par la douleur, l’homme est conduit à réfléchir sur son péché et à retourner à Dieu. »
(STh III, q.85, a.5)Le rôle du châtiment dans l’ordre divin :
« Le châtiment est une conséquence de la justice divine, et la justice divine est bonne. Ce n’est pas la cruauté qui pousse Dieu à punir, mais un ordre parfait où les péchés sont corrigés. »
(STh I, q.21, a.4)Les peines éternelles :
« Le châtiment éternel est juste parce que l’offense à Dieu, qui est infini, mérite une peine infinie. »
(STh I-II, q.87, a.3)La subordination de la femme à l’homme :
« L’homme est le chef de la femme, non pas en raison d’une dignité intrinsèquement supérieure de l’homme, mais en raison de l’ordre établi par Dieu, où chacun a sa place. »
(STh I, q.92, a.1)« La femme est soumise à l’homme dans l’ordre domestique, tout comme l’âme sensible est soumise à l’âme rationnelle. »
(STh I, q.92, a.2)La dépendance totale de l’homme envers Dieu :
« Toute créature, quelle qu’elle soit, est un effet de la volonté divine et ne peut subsister indépendamment de Lui. »
(STh I, q.44, a.1)« L’homme ne possède rien par lui-même, mais tout ce qu’il a, il le doit à la grâce et à la volonté de Dieu. »
(STh I, q.103, a.5)Réflexions sur la violence et autres textes – Kontre Kulture
https://integralisme-organique.com/2024/12/renouveau-conservatuer-avec-armin-mohler-ego-non/
Compte-rendu sur «Réflexion sur la conduite de la vie» d’Alexis Carrel

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