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Publié le par Florian Rouanet
Europe avec la contribution de l’Occitanie, de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie !
Nouveau sujet sorti des sentiers battus : L’histoire des idées révèle parfois, en apparence du moins, d’étranges continuités, où des concepts apparemment éloignés s’enchaînent pour donner naissance à des visions du monde nouvelles, voire explosives !
Parmi celles-ci, nous retrouvons la filiation entre l’amour courtois médiéval et occitan, le romantisme allemand, et la littérature fasciste au XXe siècle. Si cela peut sembler improbable au néophyte, elle mérite d’être explorée. Chacun de ces mouvements, à sa manière, exalte une tension entre l’individu et une transcendance qui le dépasse, mais aussi une mythification (de la femme, de la patrie, les deux choses sont souvent liées), triplé d’une poésie politique de lutte désespérée, et c’est dans ce(s) dénominateur(s) commun(s), dans ce sillages, que s’inscrit la transition vers une esthétique guerrière propre au fascisme.Sommaire
I. Amor Fati, Fin’Amor, ou l’acceptation sublime depuis l’Occitanie
II. Romantisme Allemand, dialectique du Sublime et du Tragique
III. Fascisme littéraire, depuis la Grèce, entre Bunker et Transcendance
IV. Conclusion : fil conducteur sous tension

I. Amor fati, Fin’Amor, ou l’acceptation sublime depuis l’Occitanie
Le concept d’amor fati – littéralement « l’amour du destin » (d’où est tiré le mot latin Fatum) – tire ses origines de la pensée stoïcienne, avant d’être sublimé par Friedrich Nietzsche. Il désigne une posture existentielle consistant à : embrasser sans réserve tout ce que la vie offre, y compris l’adversité, comme une nécessité, qui donneront des sacrifices formant profondément notre être. Cet élan vers l’acceptation totale, résonne également dans les idéaux courtois de l’amour médiéval. Cela est porteur de valeurs universelles exigeantes.
Chez les troubadours (poètes du midi avant les félibres contemporains) et autres poètes, romanciers et littéraires, tels que Chrétien de Troyes, l’amant chevalier se voue corps et âme à un idéal inaccessible, qu’il sert sans jamais en espérer une pleine réalisation. Ce renoncement volontaire s’accompagne toutefois d’une exaltation : le dévouement à un idéal supérieur transforme l’individu, élevant ses désirs vers une beauté absolue, mythifiée.
Les professionnels médiévaux de l’amour courtois, véritables orfèvres des sentiments et de la poésie – à ne pas vulgariser pour ne pas finir complètement « simp » ! – émergent dans l’Occitanie des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles. Ces troubadours, maîtres de la fin’amor, célèbrent dans leurs vers une passion idéalisée et codifiée, où l’amour, souvent impossible, devient un art de vivre. Figures emblématiques de cette tradition : Guillaume IX d’Aquitaine, l’un des premiers troubadours connus, mêle sensualité et raffinement dans ses poèmes du début du XIIᵉ siècle, tandis que Bernard de Ventadour ou Jaufre Rudel, au siècle suivant, exaltent la beauté et la pureté de l’être aimé dans une quête généralement spirituelle. Leur poésie, à la fois lyrique et subtile, influencera durablement la littérature européenne, insufflant un souffle d’élégance et de passion notamment dans l’expression des sentiments – ils furent intégrés à la cour de France par le mariage entre Marguerite de Provence et Louis IX, futur saint Louis.
France de Napoléon 1er :
L’épopée napoléonienne en France, cette fulgurante ascension qui bouleversa l’Europe, dans une saignée inédite…, imprégna profondément l’imaginaire romantique, mêlant héroïsme, grandeur et tragédie. Portée par un patriotisme enflammé et une militarisation croissante de la société civile, cette période exaltait les idéaux de gloire, de nation et de destin individuel, tout en reflétant les tumultes de la nation. Stendhal, témoin de cette époque, en fut l’un des interprètes les plus lucides et passionnés. Dans Le Rouge et le Noir ou La Chartreuse de Parme, il dépeint avec brio les rêves de grandeur inspirés par Napoléon Bonaparte et les désillusions qui s’ensuivent. Par son réalisme teinté de romantisme, il capte l’âme d’une génération marquée par les guerres impériales, à l’identification romaine éternelle, oscillant entre ambition personnelle et fatalité historique…!
L’un des livres favoris de Napoléon est « Les Souffrances du jeune Werther » de Goethe, c’est à mentionner !
II. Romantisme allemand : dialectique du sublime et du tragique
Le romantisme allemand, quant à lui, reprit ce rapport à l’absolu sous une autre forme, mêlant introspection et quête du divin. Pour des figures comme Novalis ou Hölderlin : l’individu est déchiré entre une quête de l’unité originelle et la conscience douloureuse de son éloignement du divin ou de la nature. Cette tension, souvent traduite dans des œuvres poétiques d’une profondeur mystique, n’est pas sans rappeler la posture sacrificiel et difficile de l’amant courtois, mais elle s’y enrichit d’une ambition cosmique : retrouver un ordre perdu, qu’il soit divin, historique, amoureux ou spirituel.
C’est ici que l’analogie commence à tracer son chemin vers les premières pulsions idéologiques du XXe siècle. L’idée romantique d’un monde réconcilié par la force de l’imaginaire ou du sacrifice, exacerbée dans le contexte de la modernité industrielle, fournit le terreau pour l’apparition d’un nationalisme esthétique. Le romantisme allemand devient la matrice d’une littérature qui veut redonner un sens aux sociétés fragmentées, mais en s’appuyant sur une exaltation tragique de la lutte.
Le romantisme, ce mouvement littéraire et artistique fondamental, trouve ses prémices dans les tourments de la fin du XVIIIe siècle, où il s’érige en réaction contre la froide rationalité des Lumières et l’exaltation classique. Paradoxalement ou non, courant puise ses fondations dans les aspirations de liberté, d’émotion et de nature, si chères à Jean-Jacques Rousseau, à qualifier de préromantique par excellence – car il était en avance sur son propre temps. Son œuvre, marquée par l’introspection et le retour à une nature idéalisée, notamment dans Les Rêveries du promeneur solitaire ou encore Julie ou la Nouvelle Héloïse, pose les bases d’un rapport original entre l’homme et le monde, empreint de nouveauté, pour le meilleur et pour le pire ! En effet, Rousseau, en particulier, par sa dénonciation des artifices de la société et son exaltation de la passion, annonce déjà les accents vibrants du romantisme à venir.
En Allemagne, le romantisme s’affirme avec une coloration particulière, alliant patriotisme, esprit militaire et aspirations civiles, dans une quête d’unité nationale et d’idéalisation culturelle. Ce romantisme, profondément imprégné d’un souffle philosophique, s’épanouit grâce à des figures majeures et modernes comme Johann Wolfgang von Goethe, dont le chef-d’œuvre Les Souffrances du jeune Werther marque l’imaginaire européen, et Friedrich Schiller, auteur de Les Brigands. Ces deux auteurs posent les jalons d’une littérature romantique allemande où la passion, l’héroïsme et la réflexion sur le destin collectif se mêlent. À leurs côtés, les frères Schlegel, figures éminentes du romantisme théorique, célèbrent la poésie et la philosophie comme un tout indissociable, tandis que Novalis, dans Hymnes à la nuit, exalte le mysticisme et l’infini. Enfin, Heinrich Heine, dans son Livre des chansons, incarne une facette plus intime et mélancolique du romantisme allemand, conférant à ce mouvement une richesse d’expression encore inégalée.
III. Fascisme littéraire : depuis la Grèce, entre bunker et transcendance
Mais encore (!), la tragique gloire et la lutte désespérée, si magnifiquement chantées par Homère dans l’Antiquité grecque, trouvent un véritable écho dans les combats idéologiques et violents du XXᵉ siècle, notamment chez les squadristes italiens et les phalangistes espagnols – que l’on songe aux formules de José Antonio Primo de Rivera sur le « paradis implacable » (sic).
Chez Homère, les héros comme Achille ou Hector se jettent dans la bataille avec une conscience aiguë de la mort inéluctable, sublimant leur destin par une quête de grandeur et d’immortalité par la renommée.
De manière similaire, les mouvements tels que le fascisme italien et le phalangisme espagnol s’entourèrent d’une « poésie politique et militante« , exaltant patriotisme et violence sacrificielle, ou encore l’honneur comme des vertus suprêmes, faisant de la lutte armée un rite à la fois tragique, désespéré et glorieux. Ces combattants contemporains, à l’instar des héros homériques, se voyaient comme les acteurs d’une épopée, prêts à embrasser le désespoir d’un combat incertain pour atteindre et retrouver une transcendance, un idéal supérieur, réinventant ainsi un imaginaire antique dans un contexte de brutalité contemporaine.
La littérature fasciste italienne, en particulier dans sa phase militante, hérite de ces deux traditions. Augusto Turati, pour le citer, dans ses lettres écrites « sous les bombes », s’approprie cette fusion d’exaltation et de tragique. Loin de n’être qu’un simple instrument de propagande, cette littérature vise à réactiver un idéal national et européen fondé sur le dépassement de soi et sur une unité spirituelle, perçue comme perdue d’avance dans les chaos démocratique, communiste et matérialiste.
Et si les troubadours modernes sont pour les allemands, Dante et Pétrarque sont pour les italiens…
La tanière puis le bunker d’Adolf Hitler, symbole ultime de la défense d’une vision à tout prix, devient ainsi l’écrin final d’un amor fati militarisé : l’acceptation du destin tragique, mais cette fois dans une posture guerrière, non plus contemplative : la vision prenant acte !
Les écrivains militants fascistes reprennent l’héritage romantique en le radicalisant : la lutte n’est plus seulement intérieure ou esthétique, elle devient physique, politique, historique et incarnée. L’idée même de l’amour courtois, avec son idéalisation de l’inaccessible (tryptique : couple, famille, patrie), trouve une résonance dans le « culte » fasciste, des morts, de l’héroïsme et du sacrifice pour un ordre supérieur, pour la « cause ». Là où le romantisme cherchait la rédemption par la poésie ou la philosophie, la littérature fasciste veut inscrire cette quête dans les actes concrets, jusque dans la guerre sanguinaire et sanguinolente.
Conclusion : un fil conducteur sous tension
Ainsi, de l’amour courtois à la littérature fasciste et phalangiste, en passant par le romantisme allemand, mais aussi les épopées aristocratico-militaires napoléoniennes, une ligne commune apparaît : celle d’un idéal supérieur, sublimant l’individu par son arrachement à lui-même.
Si chaque époque nourrie de cette tension, s’approprie et enrichie ce rapport à la transcendance selon ses propres logiques, il est frappant de constater que la quête du sublime, qu’elle soit d’ordre poétique ou guerrière, reste une constante de l’histoire civilisationnelle européenne. À travers ces analogies, le fascisme littéraire se pose à la fois comme une rupture brutale et comme un héritier paradoxal d’une longue tradition esthétique et spirituelle.
Brrraaa !

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