• Caractères des langues, rigueur analytique & impuissances chez Rivarol – David Veysseyre



    Langues anciennes et modernes d’Europe centrale et de l’ouest

  • Français, langue de la raison sans mystère, ou ennemie du style ?

    Pour ne pas donner du lard aux cochons mais à nos lecteurs : margaritas ante porcos, relayons ce propos éclairé de M. David Veysseyre, réagissant à une production nationaliste.

    -*-

    11 avril 1801 : décès d’Antoine de Rivarol

    Je ne suis pas tout à fait d’accord sur le critère de la logique érigé par Antoine de Rivarol pour établir une hiérarchie des langues. Le choix de ce critère est purement subjectif et aucunement scientifique. Ce que semble ignorer Antoine de Rivarol: ce que l’on gagne à l’un, à la logique, on le perd à l’autre, à l’éloquence et la poésie comme je vais le démontrer ci-dessous.
    On peut certes s’interroger sur l’universalité, la légitimité et la vocation du français à demeurer la langue des élites européennes, comme ce fut le cas en effet au XVIIIe siècle, mais il est hardi de n’y voir que des facteurs linguistiques. La prépondérance du français à cette époque est due tout simplement à l’hégémonie politique et culturelle française au siècle des Lumières. Hégémonie politique préparée par Louis XIV à la fin du XVIIe siècle et hégémonie culturelle ourdie par les grands classiques français à cette même époque. Il faut bien reconnaître que la France a connu sous le règne du grand roi un apogée exceptionnel. C’est la période où la civilisation française est parvenue enfin à sa maturité et un équilibre presque parfait, c’est pourquoi tous les classiques de notre littérature ont tous écrit pendant cette période, à l’instar des classiques grecs pendant le siècle de Périclès et les classiques latins pendant le siècle d’Auguste.

    Si le français est une langue de la raison comme le suggère Antoine de Rivarol, cette qualité est à attribuer simplement aux propriétés de sa grammaire qui donne à la position du mot dans la phrase une valeur grammaticale essentielle contrairement aux langues à déclinaisons comme le latin, le grec ancien et encore l’allemand aujourd’hui, lesquelles marquent la fonction grammaticale d’un mot à l’aide de désinences précises (je précise que c’est cependant l’article en allemand qui porte la déclinaison, il y a sinon les masculins dits faibles comme Junge, Bayer, Präsident, etc., pour les cas obliques, etc.). C’est pourquoi ces langues sont plus libres dans l’ordre syntaxique de la phrase et satisfont moins l’ordre logique de cette dernière, partant la raison.
    En français, le sujet ne peut venir qu’en première position, le verbe en deuxième (sauf en cas d’inversion, cela vient vraisemblablement du superstrat francique, l’inversion n’existe pas dans les autres langues romanes) et le COD ou le COI en troisième position. Les langues à déclinaison peuvent se permettre maintes licences dans cette économie de la phrase et mettre par exemple le COD en première position dans la mesure où le mot a une flexion qui doit marquer le cas du COD, l’accusatif. On peut dire indifféremment en latin « Scipion a vaincu Hannibal » : Scipio vicit Hannibalem, Hannibalem Scipio vicit ou Scipio Hannibalem vicit, l’ordre des mots n’a ici aucune importance, dans la mesure où « Hannibal » a la désinence de l’accusatif de la déclinaison à laquelle il appartient. En français, on ne peut dire « Hannibal Scipion a vaincu », ce serait attenter ici à sa syntaxe la plus élémentaire, les règles de position des mots et brochant sur le tout, ce serait incompréhensible. Mais toutes les langues modernes qui n’ont pas de déclinaison sont ainsi: le français (il existait encore en ancien français deux déclinaisons: le cas-régime et le cas-sujet), l’espagnol, l’italien, le néerlandais qui a perdu ses déclinaisons au XIXe siècle (si vous lisez les classiques néerlandais du XVIIe siècle comme Vondel, Bredero, la langue est encore pleine de déclinaisons). Cependant l’italien est bien plus libre dans l’ordre des mots de la phrase, même s’il n’a pas de déclinaison, il suffit de lire les poèmes de Giacomo Leopardi.

    Rivarol n’est donc pas assez polyglotte pour identifier le caractère si analytique qu’il prête au français, dans la mesure où cette langue est vraisemblablement de toutes les langues modernes la langue la plus analytique, elle décompose au maximum le sens, tous les rapports dans le temps ou l’espace sont marqués par des prépositions; les infinitifs ne peuvent pas être substantivés comme en espagnol, en italien et en allemand (mais c’est l’espagnol qui tire la plus grande richesse de cette proposition infinitive comme ici, c’est très littéraire : « el decir yo francamente la verda a mis padres », « le fait que je dise franchement la vérité à mes parents »); le français ne possède pas non plus de proposition infinitive (grande richesse de l’espagnol, au premier chef les propositions infinitives à valeur circonstancielle : « de poderlo, no iría », si je le pouvais, je n’irais pas »); les propositions participiales, certaines à valeur circonstancielle, comme le participe passé absolu en italien (« terminato il lavoro, poterono mangiare », ayant terminé leur travail, ils purent manger); la proposition participe en espagnol (« terminada la ceremonia, salieron », une fois la cérémonie terminée, ils sortirent ») ou le génitif absolu en allemand (« er ging gesenkten Hauptes », il marchait la tête baissée), la valeur circonstancielle est moins présente dans le genif absolu allemand. Il ne possède pas également de proposition gérondive comme en espagnol avec souvent des valeurs circonstancielles, il faut trouver soi-même ladite valeur circonstancielle, alors que le francais n’admet ici aucun caractère synthétique, il emploie obligatoirement une conjonction  de subordination (c’est la grande richesse de cette langue également, c’est magnifique, savourez cet exemple donné par Pierre Gerboin dans sa Grammaire de l’espagnol: « el primer trabajo que recuerdo haber prestado, es el de paje de la señorita, siendo yo de seis años de edad », le premier travail que je me rappelle avoir effectué, c’est celui de page de mademoiselle Clarabella, alors que j’étais âgé de six ans), ainsi que toutes ces périphrases verbales qui font la richesse de l’espagnol (l’italien en a quelques unes aussi, mais elles sont bien moins nombreuses), càd toutes ces constructions très précises comme ir + gérondif, venir + gérondif, seguir + gérondif, andar + gérondif, llevar + gérondif, tener + participe passé accordé avec COD, llevar + participe passé, dejar, quedar, venir + participe passé, traer + participe passé, etc. Toutes les structures que je viens de citer ci-dessus donnent aux langues considérées et au premier chef à l’espagnol un caractère synthétique en plus d’un caractère analytique propre à toutes les langues modernes.

    Pour bien entendre la différence entre langue synthétique et langue analytique, il faut considérer le caractère synthétique des temps du latin et du grec ancien, ils concentrent en un mot à la fois le procès et le temps. Pour exprimer le présent du passif « il est aimé », il faut trois mots en français, qui décompose; l’allemand également : « er wird geliebt »; en latin, il en faut un: amatur. Tous les tours susmentionnés ont un caractère synthétique dans la mesure où ils ne disent pas tout, si vous souffrez l’expression. Dans la proposition gérondive espagnole suscitée, il faut deviner que le « siendo yo de seis años de edad » a une valeur circonstancielle de temps: « alors que j’avais 6 ans ». Le français est beaucoup plus clair, il n’admet pas ce genre de proposition, il marque en l’occurrence le caractère circonstanciel de la proposition par une conjonction de subordination à valeur temporelle. Cette proposition gérondive espagnole est équivalente également à l’ablatif absolu latin, c’est une construction très littéraire qui donne beaucoup de relief à une assertion, ce que l’on perd en précision, on le gagne en éloquence et en expression.

    La syntaxe du français ne souffre donc aucune liberté et ambigüité dans la position des mots, mais aussi dans l’expression, ce qu’oublie de dire Rivarol.
    Rivarol fait cependant œuvre scientifique et il a raison de considérer les avantages des langues où les règles grammaticales autorisent une plus grande liberté dans l’ordre de la phrase. Il faudrait relire un petit ouvrage d’un grand helléniste français du XIXe siècle: Emile Egger: « Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir à l’étude des trois langues classiques », les trois langues classiques traitées étant le français, le latin et le grec. Egger revient justement sur les avantages, mais aussi sur les inconvénients du français par rapport aux autres langues, notamment le grec, le latin et l’allemand (il était d’origine autrichienne), lesquels autorisent une liberté bien plus grande de l’ordre des mots dans la phrase grâce à leur syntaxe fondée sur les déclinaisons. Vous ne trouverez malheureusement pas cet ouvrage sorti en 1880 réédité dans vos librairies, mais chez des bouquinistes. E. Egger appartient à cette classe de grands professeurs et de savants complètement disparus aujourd’hui, mais qui surtout avant d’être des savants et des professeurs, étaient tout d’abord des gentilshommes et des honnêtes hommes à la culture universelle, tout le contraire des imposteurs incultes qui dépravent l’intelligence de la jeunesse et souillent les sciences humaines en Europe de l’Ouest aujourd’hui dans nos universités.
    Mais est-ce que cette nature analytique du français et ce « besoin de clarté qui est la première loi de notre idiome » comme le dit Egger et le pense Rivarol, rendent notre langue supérieure aux autres, parce qu’elle serait, dit-on, plus humaine et rationnelle? Voilà un peu ce qui me gêne et ce que sous-entend Antoine de Rivarol. La linguistique et la philosophie nous ont apporté ici un grand secours. Avec ce que j’ai exposé plus haut, l’on peut intégralement donner raison à Antoine de Rivarol : le français est une langue très analytique, elle a certains avantages que l’analyse logique a mis au jour, une aptitude particulière à suivre les lois de la logique et de la raison, notre langue possède donc une plus grande faculté à exprimer les conceptions de la raison, par conséquent de la philosophie et les vérités de la science. Mais ce que Rivarol feint d’oublier, c’est qu’elle est en même temps moins apte à exprimer les beautés de la poésie et de l’éloquence, lesquelles font appel à d’autres qualités. Le français a donc des déficiences et des insuffisances que n’ont pas le grec et le latin et dans une certaine mesure l’allemand, l’italien et surtout l’espagnol qui est une langue à la fois synthétique et analytique. Ce qu’ Antoine de Rivarol dans un passage de son Discours cité diligemment par l’article nomme ironiquement la « sensation qui nomme le premier objet qui frappe » si contraire au raisonnement et à l’ordre logique, c’est justement la loi de la poésie et de l’éloquence. Ces dernières obéissent à d’autres lois que les exposés didactiques. Ces lois peuvent être qualifiées à la fois d’aristocratiques et artistiques, elle visent à transporter, à faire illusion, à convaincre et non à démontrer quoi que ce soit. Des langues dont la syntaxe et la nature synthétique (qui concentre le sens) autorisent à nommer « le premier objet qui frappe » sont donc bien supérieures aux langues analytiques (qui décompose le sens) comme le français n’ayant pas cette liberté. C’est pourquoi le latin et le grec, qui possèdent un ordre de la phrase bien plus libre et qui sont en plus des langues très synthétiques propices aux brachylogies se prêtent bien mieux à l’expression des beautés de l’éloquence et de la poésie, dans la mesure où comme le précise Emile Egger, des pensées énergiques et profondes semblent gagner quelque chose à la concision un peu obscure du langage. L’insuffisance du français dans ce domaine a été attesté pendant longtemps, jusqu’au XIXe siècle, dans ce qu’on appelle le style lapidaire. Le français est peu propre au style des inscriptions, qui a besoin de brièveté pour frapper vivement l’esprit. On ne s’étonnera donc pas que l’usage se soit perpétué chez nous de rédiger en latin les légendes des médailles commémoratives et les inscriptions des monuments publics.

    Pour moi la langue la plus belle, la plus majestueuse, la plus aristocratique (la plus artistique, je n’ai pas le temps de parler de tout, j’y reviendrai un autre jour, c’est l’italien bien entendu, notamment à cause de l’accentuation des mots, du rythme de la phrase et des règles euphoniques régissant la liaison des mots), celle qui réunit le mieux les avantages des langues synthétiques et analytiques, est l’espagnol. Par son caractère analytique, le castillan conjure le côté trop synthétique, confinant parfois même à la brachylogie, des langues classiques; par son caractère synthétique, ses nombreuses constructions littéraires que j’ai exposées plus haut, elle donne à la langue une majesté, une poésie, une amplitude et une incertitude en même temps, qu’une langue très analytique comme le français est incapable d’avoir.


    Charlemagne, cador de la Chrétienté & fléau des païens

    Distinguer martyr, martyre & martyrium en français

    Langue française piégeuse, précise, diplomatique & exigeante

    Microbes & maladies, ou l’art de ne pas sombrer dans la fascination morbide du Mal

    Le “nouvel indo-européen” pour unir les “Aryens” ?

    Les racines de 5 langues européennes de l’Ouest

    La Tour de Babel et l’éclatement des langues par cosmopolitisme

    Discours sur l’universalité de la langue française – Antoine de Rivarol

    Adversus Haereses (“Telegramus”) aut adversus caritatem et intelligentiam


  • Vous avez aimé cet article ? Partagez-le sur les réseaux sociaux !

    [Sassy_Social_Share]

  • 1 commentaire




    […] Caractères des langues, rigueur analytique & impuissances chez Rivarol – David Veysseyre […]


    Répondre