• Discours sur l’universalité de la langue française – Antoine de Rivarol



    France : héritage, constitution et rayonnement.

  • Nous le disions déjà au travers de l’œuvre de Georges Forestier ou encore du Roman de la Rose, les Français, par leurs traditions littéraires latines, prétendent toujours parler au nom du genre humain – lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes en réalité. Dans notre tradition, les mots « français » et « universalité » sont vus comme des synonymes. C’est notre côté « talmudique » (une humanité vraie) si l’on veut, sauf que les susdits (les Français) le font dans une version réellement bienveillante et non hiérarchique ni discriminante (ce qui signifie Jean-Cosmopolite pour les incultes, car cela ne nous fera pas nier les réalités organiques des peuples pour autant !).

    Antoine de Rivarol vante ici le français comme étant la meilleure langue au monde, parce qu’elle serait selon ses mots plus logique et fluide que les autres. Ce discours a été tenu au XVIIIe siècle, soit à une époque où rayonnait notre culture sur tout le globe – sans qu’il ne soit question de globalisme ! L’écrivain défend notre idiome ainsi, tout en critiquant quelques autres langues étrangères, ce qui s’apparenterait à prêcher pour sa paroisse – nonobstant, l’auteur tente de demeurer objectif dans son raisonnement :

    M. de Rivarol donc, dans l’extrait en fin de page, passe successivement en revue quelques langues européennes voisines pour les renvoyer à la même insuffisance : l’allemand lui paraît «guttural et encombré de dialectes»; pour l’espagnol, dont la majesté «invite à l’enflure», «la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots» ; l’italien «se traîne avec trop de lenteur» et la langue anglaise «se sent trop de l’isolement du peuple et de l’écrivain».

    Ne dit-on pas que le français est la langue de la diplomatie ? Et pour bien réussir en diplomatie, il faut bien parler, être éloquent, subtil…

    « Antoine Rivaroli, dit de Rivarol, ou simplement Rivarol, né le 26 juin 1753 à Bagnols-sur-Cèze et mort le 11 avril 1801 à Berlin, est un écrivain, journaliste, essayiste et pamphlétaire disciple de Voltaire. Il est connu pour avoir défendu des positions monarchistes pendant la Révolution française. (…) »

    « De l’universalité de la langue française, parfois appelé Discours sur l’universalité de la langue française, est un essai, publié le 3 juin 1784, par Antoine de Rivarol. »

    Wikipedia.

    Extraits : « Il me reste à prouver que, si la langue française a conquis l’empire par ses livres, par l’humeur et par l’heureuse position du peuple qui la parle, elle le conserve par son propre génie.

    Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c’est l’ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d’abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l’action, et enfin l’objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; – voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l’objet qui frappe le premier. C’est pourquoi tous les peuples, abandonnant l’ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l’harmonie des mots l’exigeaient ; et l’inversion a prévalu sur la terre, parce que l’homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison.
    Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct, comme s’il était tout raison, et on a beau par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu’il existe ; et c’est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l’ordre des sensations : la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français ; ce qui n’est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. Pour apprendre les langues à inversion, il suffit de connaître les mots et leurs régimes ; pour apprendre la langue française, il faut encore retenir l’arrangement des mots. On dirait que c’est d’une géométrie tout élémentaire, de la simple ligne droite, et que ce sont les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre règle et conduit la pensée ; celles-là se précipitent et s’égarent avec elle dans le labyrinthe des sensations et suivent tous les caprices de l’harmonie : aussi furent-elles merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les eût absolument décriés. […]
    La prononciation de la langue française porte l’empreinte de son caractère : elle est plus variée que celle des langues du Midi mais moins éclatante ; elle est plus douce que celle des langues du Nord, parce qu’elle n’articule pas toutes ses lettres. Le son de l’emuet, toujours semblable à la dernière vibration des corps sonores, lui donne une harmonie légère qui n’est qu’à elle.

    Si on ne lui trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure est plus mâle. Dégagée de tous les protocoles que la bassesse inventa pour la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle en est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les âges ; et, puisqu’il faut le dire, elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue humaine : et voilà pourquoi les puissances l’ont appelée dans leurs traités ; elle y règne depuis les conférences de Nimègue, et désormais les intérêts des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus fixe ; on ne sèmera plus la guerre dans des paroles de paix . (…)

    Si nous avions les littératures de tous les peuples passés, comme nous avons celle des Grecs et des Romains, ne faudrait-​il pas que tant de langues se réfugiassent dans une seule par la traduction ? Ce sera vraisemblablement le sort des langues modernes, et la nôtre leur offre un port dans le naufrage. L’Europe présente une république fédérative composée d’Empires et de royaumes, et la plus redoutable qui ait jamais existé. On ne peut en prévoir la fin, et cependant la langue française doit encore lui survivre. Les États se renverseront, et notre langue sera toujours retenue dans la tempête par deux ancres — sa littérature et sa clarté — jusqu’au moment où, par une de ces grandes révolutions qui remettent les choses à leur premier point, la nature vienne renouveler ses traités avec un autre genre humain ».

    Discours.

    Courrier des lecteurs d’octobre 2018  de David Veysseyre, corrigeant l’idée d’une « pureté » de notre langue afin de rétablir la balance :

    Dans le numéro de Rivarol du 26 septembre 2018, Michel Fromentoux a derechef écrit un bel et instructif article dans lequel il s’interroge sur la légitimité et la vocation du français à demeurer la langue des élites européennes, comme ce fut le cas en effet de la seconde moitié du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe siècle. Pour asseoir sa thèse, il recourt aux arguments linguistiques et philosophiques de très bon aloi produits par l’éponyme de notre feuille préférée dans son fameux Discours sur l’universalité de la langue française, dissertation qui valut à l’illustre honnête homme d’être le récipiendaire du prix de l’Académie de Berlin en 1784. M. Fromentoux cite à raison de longs passages du discours susdit, mais sans considérer ensuite les avantages des langues où les règles de dépendance et d’accord autorisent une plus grande liberté dans l’ordre de la phrase. Je m’explique. Ce bel article de M. Fromentoux m’a fait relire un petit ouvrage d’un grand helléniste français du XIXe siècle: Emile Egger: Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir à l’étude des trois langues classiques. Les trois langues classiques traitées étant le français, le latin et le grec. Egger revient justement sur les avantages, mais aussi sur les inconvénients du français par rapport aux autres langues, notamment le grec, le latin et l’allemand, lesquels autorisent une liberté bien plus grande de l’ordre des mots dans la phrase grâce à leurs règles de syntaxe basées sur les déclinaisons. Vous ne trouverez malheureusement pas cet ouvrage sorti en 1880 réédité dans vos librairies, mais chez des bouquinistes. E. Egger appartient à cette classe de grands professeurs et de savants complètement disparus aujourd’hui, mais qui surtout avant d’être des savants et des professeurs, étaient tout d’abord des gentilshommes et des honnêtes hommes à la culture universelle, tout le contraire des imposteurs incultes qui dépravent l’intelligence de la jeunesse et galvaudent les sciences humaines en Europe de l’Ouest aujourd’hui dans nos universités.

    Si le français est une langue de la raison comme le suggère Antoine de Rivarol, c’est dû simplement aux propriétés de sa grammaire qui donne à la position du mot dans la phrase une valeur grammaticale essentielle contrairement aux langues à déclinaisons comme le latin, le grec ancien et encore l’allemand aujourd’hui, lesquelles marquent la fonction grammaticale d’un mot à l’aide de désinences précises. C’est pourquoi ces langues sont plus libres dans l’ordre syntaxique de la phrase et satisfont moins l’ordre logique de cette dernière, partant la raison. Le français est en effet une langue très analytique, elle décompose au maximum le sens, tous les rapports dans le temps ou l’espace sont marqués par des prépositions, les infinitifs ne peuvent pas être substantivés comme en espagnol par exemple (autre langue romane avec ordre des mots strict) et ses temps sont très peu synthétiques à l’inverse du latin et du grec qui concentrent en un mot à la fois le procès et le temps. Pour exprimer le présent du passif “il est aimé”, il faut trois mots en français, qui décompose; l’allemand également : “er wird geliebt”; en latin, il en faut un: amatur. La syntaxe du français ne souffre aussi aucune liberté et ambigüité dans la position des mots: les règles de position sont tout aussi importantes que les règles d’accord et de dépendance. En français, le sujet ne peut venir qu’en première position, le verbe en deuxième (sauf en cas d’inversion, cela vient vraisemblablement du superstrat francique, l’inversion n’existe pas dans les autres langues romanes) et le COD ou le COI en troisième position. Les langues à déclinaison peuvent se permettre maintes licences dans ce domaine et mettre par exemple le COD en première position dans la mesure où le mot a une flexion qui doit marquer le cas du COD, l’accusatif. On peut dire indifféremment en latin “Scipion a vaincu Hannibal” : Scipio vicit Hannibalem, Hannibalem Scipio vicit ou Scipio Hannibalem vicit, l’ordre des mots n’a ici aucune importance, dans la mesure où “Hannibal” a la désinence de l’accusatif de la déclinaison à laquelle il appartient. En français, on ne peut dire “Hannibal Scipion a vaincu”, ce serait attenter ici à sa syntaxe la plus élémentaire, les règles de position des mots et brochant sur le tout, ce serait incompréhensible.

    Mais est-ce que cette nature analytique du français et ce “besoin de clarté qui est la première loi de notre idiome” comme le dit Egger et le pense Rivarol, rendent notre langue supérieure aux autres, parce qu’elle serait, dit-on, plus humaine et rationnelle? Voilà un peu ce qui me gêne et ce que sous-entendent Antoine de Rivarol et M. Fromentoux. La linguistique et la philosophie nous ont apporté ici un grand secours. Avec ce que j’ai exposé plus haut, l’on peut intégralement donner raison à Antoine de Rivarol et M. Fromentoux: le français est une langue très analytique, elle a certains avantages que l’analyse logique a mis au jour, une aptitude particulière à suivre les lois de la logique et de la raison, notre langue possède donc une plus grande faculté à exprimer les conceptions de la raison, par conséquent de la philosophie et les vérités de la science. Mais ce que Rivarol et Monsieur Fromentoux feignent d’oublier, c’est qu’elle est en même temps moins apte à exprimer les beautés de la poésie et de l’éloquence, lesquelles font appel à d’autres qualités. Le français a donc des déficiences et des insuffisances que n’ont pas le grec et le latin et dans une certaine mesure l’allemand. Ce qu’Antoine de Rivarol dans un passage de sonDiscours cité diligemment par Michel Fromentoux nomme ironiquement la “sensation qui nomme le premier objet qui frappe si contraire au raisonnement et à l’ordre logique”, c’est justement la loi de la poésie et de l’éloquence. Ces dernières obéissent à d’autres lois que les exposés didactiques. Ces lois peuvent être qualifiées à la fois d’aristocratiques et artistiques, elle visent à transporter, à faire illusion, à convaincre et non à démontrer quoi que ce soit. Des langues dont la syntaxe et la nature synthétique (qui concentre le sens) autorisent à nommer “le premier objet qui frappe” sont donc bien supérieures aux langues analytiques (qui décompose le sens) comme le français n’ayant pas cette liberté. C’est pourquoi le latin et le grec qui possèdent un ordre de la phrase bien plus libre et qui sont en plus des langues très synthétiques propices aux brachylogies se prêtent bien mieux à l’expression des beautés de l’éloquence et de la poésie, dans la mesure où comme le précise Emile Egger, des pensées énergiques et profondes semblent gagner quelque chose à la concision un peu obscure du langage. L’insuffisance du français dans ce domaine a été attesté pendant longtemps, jusqu’au XIXe siècle, dans ce qu’on appelle le style lapidaire. Le français est peu propre au style des inscriptions, qui a besoin de brièveté pour frapper vivement l’esprit. On ne s’étonnera donc pas que l’usage se soit perpétué chez nous de rédiger en latin les légendes des médailles commémoratives et les inscriptions des monuments publics.


  • Vous avez aimé cet article ? Partagez-le sur les réseaux sociaux !

  • 2 commentaires




    Merci !


    Répondre

    […] dans la droite ligne de nos Humanitas, il y a bien deux autres textes à connaître, outre les envolées lyriques d’Antoine de Rivarol à propos de l’universalisme français, déjà mentionnée dans nos […]


    Répondre