• La tradition humaniste française avec Georges Forestier



    Ou l’universalité littéraire de nos traditions latines.

  • Voici en guise de remarque liminaire ce que Nous avions cité dans notre article précédent sur les femmes savantes de Molière :

    « Pour le Français, l’humanisme n’est pas seulement une part de son histoire, mais une part de son âme (…). La tradition latine est propre à son sang. Défendre l’humanisme c’est donc, pour le Français, se défendre lui-même. »

    Alfred Bäumler, « Politik und Erziehung », 1937.

    Cette entrée montre dûment ce qui nous caractérise, ce qui est notre point fort et qui, en même temps, dénonce certains travers propres à ce que nous sommes, en tant que français.

    Les régimes peuvent passer, démocratie ou monarchie, cette mentalité humaniste des Français [et nous n’entendons pas ici le délire humanitariste et cosmopolite de la franc-maçonnerie qui spécule sur les décombres de notre héritage], vous la verrez perdurer y compris à notre époque. Songez à ce qu’un Français, qu’il disserte ou qu’il palabre, prétendra et croira toujours bavarder au nom de l’entière humanité, que cela soit politique ou non d’ailleurs, et en flot continu. Ça ne rate pas souvent ! Emmanuel Macron lui-même le pratique urbi et orbi, et de surcroît, dans un contexte où la scène internationale se fiche éperdument de la voix française [arrivant quasiment en dixième position, derrière les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Allemagne, etc.] : ce qui ajoute du ridicule à la situation.

    Toutefois, ce principe universaliste, intrinsèque aux Français, n’est absolument pas un « faux-semblant » chez eux contrairement à ce qu’il peut incarner selon les Hébreux [nous parlons de leur soi-disant universalisme dépourvu de toute charité vraie… Leur religion étant en réalité largement parasitée par un tribalisme excessif où il devient un devoir de défendre prioritairement son frère de race, même lorsque celui-ci est dans l’erreur, même moralement, le comble !]. Notons que même l’horrible gauchisme mental généralisé chez les Blancs d’aujourd’hui est en quelque sorte la perversion de cette même pensée élogieuse envers l’individualité [philosophie grecque et occidentale en général]  et l’universalité humaine (pourtant juste à la base !). Un raisonnement donnant, ainsi, une doctrine dépourvue, du moins en apparence, de tout particularisme [Ex. : Charles Maurras en se prononçant contre la colonisation au XXe siècle, vantera objectivement l’enracinement des populations africaines et ainsi leur fixation sur leurs territoires. L’universel et le particulier s’accordent plus qu’il ne s’opposent].

    En effet, toute la culture de nos Humanités antiques est telle, et celle latine en particulier : les Romains ayant assimilé ce qui était leur était compatible chez les Grecs, soit ce qu’il y avait de plus universels dans leurs productions. Être romain c’est être humain, et non au sens talmudique (la qualité d’humain est dénié – ou relativisé – au goy) ; entendre un être accompli. Dès lors, le principe de nos Humanitas était d’évoquer non pas l’existence d’un homme particularisé et enraciné (ce qui a aussi son universalité bien sûr !), mais de l’homme en soi, tel qu’il était vraiment, en tout lieu et en tout temps, et quelques soient les races. À ce titre, sachez que même l’esprit « droit de l’hommiste » de 1789, que nous ne partageons que très modérément, était déjà en gestation – en puissance, voire en acte -, dans le Roman de la Rose du XIIIe siècle, dans lequel les passions humaines étaient personnifiées par leur nom (la Jalousie, l’Amour, etc.) et s’adresser ainsi à tous, que l’on soit français ou papou (lol).

    Et c’est lors de la seconde moitié du XVIIe siècle que culmine l’âge d’or culturel de la France, l’acmé de son histoire civilisationnelle. Au fait, le siècle de Louis XIV était, à maints égards, et selon Voltaire lui-même (que nous apprécions aussi avec modération), l’équivalent du siècle de Périclès pour les Grecs, d’Auguste pour les Romains et des Médicis pour les Italiens. Par ailleurs, tous les écrivains « classiques » en langue « françoise », avaient vécu durant le règne du Roy Soleil (à l’exception de Corneille dont la vie eut cours légèrement avant) : Boileau, Molière, La Bruyère, La Fontaine et Racine.

    Pour cette conclusion d’article, Nous citerons, assez longuement, mais cela est nécessaire, une partie du début de l’ouvrage de Georges Forestier sur « L’introduction à l’analyse des textes classiques » (un 1er « épisode » qui augure une série à venir !) :

    « Si l’excès de richesse de la langue de Ronsard rend quelquefois sa poésie inaccessible, il semble qu’on ait guère plus souvent recours au dictionnaire pour lire une comédie de Molière, une tragédie de Racine, une fable Racine, une fable de La Fontaine ou La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette, que pour aborder Balzac, Baudelaire, Proust, Le Clezio ou Houellebecq. (…)

    (…) depuis quelques décennies, les ouvrages et les manuels consacrés à l’histoire de la littérature française ont progressivement abandonné leur perspective traditionnelle : ils ont cessé de se contenter de louer et d’admirer les œuvres du passé pour entrer dans l’ère de l’explication. (…)

    Au nom de l’absolue liberté du « génie », et en invoquant de nouveaux critères – la sincérité et la spontanéité -, les romantiques ont fait table rase des règles d’écriture classiques, jugées étouffantes, stérilisantes et artificielles – ce qu’elles étaient effectivement devenues à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. L’art littéraire était désormais conçu non plus comme un art, au sens originel du terme, c’est-à-dire comme une technique, mais comme la libre expression d’une pensée et d’une psychologie individuelles, l’une et l’autre au service aussi bien de l’épanchement du moi que de la représentation de l’homme et du monde dans toute sa complexité. Cette révolution esthétique a été lourde de conséquences sur le plan de la réception des œuvres littéraires classiques, puisque les critères de spontanéité et de sincérité ont servi en même temps à faire le départ entre les auteurs et les œuvres des auteurs des siècles précédents. (…)

    Or ces principes en premier lieu de cette technique générale du discours efficace, que les Grecs ont nommé rhétorique. Si la littérature relève de cette technique, c’est qu’elle veut éblouir, séduire, émouvoir, instruire ne serait-ce qu’un lecteur ou spectateur, sans lequel elle n’a pas de sens. De telle sorte qu’un court poème et une grande tragédie sont avant tout des discours, et, à ce titre, impliquent de mobiliser les mêmes ressources techniques que tout autre discours. (…)

    À cause du sens originel du mot (ce qui doit être étudié dans les classes), les expressions « auteur classique » ou « théâtre classique » ont commencé à s’appliquer aux auteurs et aux œuvres de l’Antiquité, donc dignes d’être étudiées et reproduites à leur tour. Car les hommes du XVIIIe siècle ont estimé que les meilleures productions littéraires du siècle précédent étaient dignes d’être comparées aux chefs-d’œuvre de l’Athènes ou de la Rome antiques (…) la notion de littérature classique a été forgée aux XVIIIe et XIXe siècles pour désigner l’ensemble des œuvres littéraires du « siècle de Louis XIV » (1638-1715) – en gros de Corneille à La Bruyère – (…), auxquels on a prêté la volonté de se laisser guider par les mêmes principes : une littérature soumise à des règles, reposant sur la primauté du goût et tendant à l’universel humain. (…)

    La « littérature classique«  a été opposée par la critique du XXe siècle à la « littérature baroque », désignant par là les œuvres qui dès 1630, et de plus en plus après 1640, mirent en avant les idées fondamentales « d’imitation des anciens », « imitation de la nature », et de vraisemblance, et recherchèrent la régularité, la concentration, l’équilibre, l’épuration des événements, la vraisemblance psychologique, etc., rejettent progressivement à la périphérie de la norme culturelle dominante (…), la production, le faste, le spectaculaire et la théâtralité, la diversité, le mouvement extérieur, les effets de surprise et d’éblouissement. C’est à ce titre qu’on parle souvent des versants baroque et classique de Corneille, où d’un Corneille baroque (Clitandre, Médée, L’Illusion comique, et même Le Cid) acceptant à partir d’Horace l’essentiel des principes classiques. (…) [en référence] à l’ensemble de la littérature française du XVIIe siècle, jusqu’à la mort de Louis XIV (1715) ; selon cette acception large [extension du plan chronologique et des caractéristiques esthétiques], la littérature classique est encadrée d’un côté par la littérature de la Renaissance, de l’autre par la littérature des « Lumières ».

    [Un exemple thématique de vraisemblance] L’œuvre d’art ne doit retenir aussi que ce qui est bienséant, c’est-à-dire ce qui est conforme à la logique interne des choses. Introduire un vieil homme dans une histoire sérieuse, c’est lui prêter de bout en bout un comportement conforme à ce qu’on attend d’un vieillard selon la typologie des caractères issue de la tradition rhétorique : retenue, sagesse, avarice éventuellement ; en aucun cas on ne lui prêtera de l’amour, puisqu’il s’agit d’une passion réservée à la jeunesse (a moins de faire expressément d’un vieillard le personnage ridicule d’une comédie). [C’est pourquoi que le Cid de Corneille fut condamné par les théoriciens en 1637, car il est invraisemblable qu’une fille épouse le meurtrier de son père, soit que Chimène épouse Rodrigue]. (…)

    L’un des dogmes classiques les plus souvent affirmés était : instruire et plaire.

    Or l’on « n’instruit » bien qu’en choisissant de reproduire le général, l’acceptable, le cohérent ; en somme ce qui est immédiatement reconnaissance. Et l’on « plaît » bien lorsqu’on évite le monstrueux, le choquant, l’immoral, etc., et lorsqu’on cherche à offrir au public ce qui est délicat, fin, bien construit et gracieux.

    En conclusion, l’art classique est un art qui se veut naturaliste, ou même réaliste, mais son réalisme est un réalisme médiatisé par la raison. Cela signifie-t-il qu’il récuse l’extraordinaire ? Oui, si l’extraordinaire est laissé à l’état brut, ou s’il est pris en tant qu’extraordinaire. Non, si l’extraordinaire est adapté au goût que l’on prête au public et filtré par le vraisemblable. (…)

    [De l’esthétique à la rhétorique] Le but n’est pas de surprendre, mais d’emporter l’adhésion.

    La rhétorique, c’est un art de la parole persuasive issu des pratiques judiciaires et politiques de l’antiquité grecque. C’est donc une technique qui envisage toujours le but de la parole comme une entreprise de conviction. Qu’il s’agisse de plaider une cause, de conseiller un auditoire, ou d’instruire une salle [à travers les trois fonctions du discours persuasif], c’est toujours d’emporter l’adhésion du destinataire de la parole qu’il s’agit.

    Si le théâtre tragique de Corneille dans son entier a été qualifié de « sublime », c’est que le principe esthétique clé de son esthétique dramatique a constamment été de susciter l’admiration étonnée du spectateur du moment où il ne s’y attend pas [idem dans l’Iphigénie de Racine, l’auteur donne à voir au spectateur quelque chose qui le dépasse pour enfin reconstituer la cohérence postérieurement !].

    Au XVIIe siècle, le concept de littérature n’existe pas au sens moderne, qui est aujourd’hui réduit aux arts de la fiction (roman, théâtre) et du lyrisme (poésie). Au XVIIe siècle la littérature (en latin res litteraria = la « chose littéraire ») englobe tous les types de discours travaillés : poésie, théâtre, roman, mais aussi histoire, physique, plaidoyers, sermons… Il y a une différence entre ce qu’on appelait alors la poésie (qui recouvre ce qu’on appelle aujourd’hui littérature : lyrisme, théâtre, épopée, roman) et le reste de la prose, mais ce n’est pas une différence de nature. (…)

    [Classicisme et baroque] Mais cela ne signifie pas que les écrivains que l’on qualifie aujourd’hui de « baroques » ignoraient la rhétorique, bien au contraire (…)

    Les baroques privilégient l’hyperbole ; d’autre part, les baroques n’ont pas de théorie esthétique organisée ; c’est même le seul point par lequel on peut les réunir : au nom de la liberté, ils récusent toute règle, ignorant en particulier les principes de vraisemblance et de bienséance. »

    Georges Forestier, Introduction à l’analyse des textes classiques.


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