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Publié le par Florian Rouanet
De Rome à l’Empire : La dictature comme remède au chaos & les fondements d’un ordre durable par la légitimité de la force !
Introduction
Celui qui ne croît pas régresse !
La dictature, dans son acception antique, ne revêt pas la connotation négative que lui attribue nos contemporains. Héritée de Rome, elle fut conçue comme un remède, nécessaire et temporaire, aux situations de chaos et de crise profonde, garantissant la survie de l’État et la stabilité de la nation par une concentration exceptionnelle des pouvoirs entre les mains d’un homme providentiel.
À Rome, la dictature était une institution républicaine accordant à un magistrat suprême la capacité d’agir sans entrave durant un laps de temps limité, en général six mois. Loin d’une tyrannie anarchique, elle visait à restaurer l’ordre en contournant les lourdeurs institutionnelles.
Cette pratique évolua, notamment avec Jules César et Auguste, aboutissant à une forme de monarchie déguisée (les rois étant mal vus) : l’Empire.Nous verrons comment cette idée d’un pouvoir personnel renforcé en période de crise a traversé l’histoire, influençant aussi bien la naissance de la monarchie centralisatrice capétienne avec Philippe Auguste, que des situations politiques plus récentes, comme l’accession au pouvoir du Maréchal Pétain en 1940 suite à la défaite militaire.
Enfin, nous replacerons cette conception dans une perspective de philosophique politique, à la lumière des réflexions de Carl Schmitt, de Donosò Cortès (articles passés) et d’Oswald Spengler, lesquels tantôt distinguent deux états dictatoriaux, et exaltent également l’action virile/conquérante, incarnée par l’épée !
I. Dictature romaine : Pouvoir exceptionnel dans l’urgence
1. Une solution républicaine en période de crise
Chez les Romains, le roi était une figure politiquement honnie, après la chute de Tarquin le Superbe en 509 av. J.-C. Pourtant, la république romaine, confrontée à des crises internes et externes, dut se doter d’un mécanisme politique permettant une réponse rapide et efficace en temps de péril : la dictature.
Ce pouvoir dit exceptionnel était attribué pour une durée limitée, souvent pour répondre à une menace militaire ou à une crise institutionnelle.
Parmi les dictateurs romains célèbres, citons :
- Cincinnatus (458 av. J.-C.), qui abandonna sa charrue pour sauver Rome avant de rendre spontanément les pleins pouvoirs une fois la menace écartée.
- Camille (396 av. J.-C.), dictateur lors du siège de Véies, qui permit à Rome de triompher d’une grande cité étrusque.
La dictature était donc un outil de sauvegarde temporaire, un devoir imposé par la nécessité, bandant au maximum les énergies nationales, mais non une prise de pouvoir illégitime, mauvaise, tyrannique, etc.
2. César : De la dictature temporaire à la dictature à vie
Jules César, en usant de la dictature, rompit avec la tradition. Après ses victoires en Gaule et sa guerre civile contre Pompée, il se fit nommer dictateur pour dix ans en 46 av. J.-C., puis dictateur à vie en 44 av. J.-C.
Cette prolongation inédite provoqua sans doute son assassinat aux Ides de Mars, ses ennemis voyant en lui un nouveau roi, un péril suprême pour ladite République.Toutefois, au-delà dudit césaro-papisme, qui n’a plus lieu d’être avec la christianisation, on voit qu’il préparait la notion de Dictature à long termes, mêlant cela avec la stabilité politique (c’est par ailleurs, ce que propose Joseph Merel).
Ainsi, en réalité, César amorçait une mutation fondamentale du pouvoir, car Rome était devenue trop grande pour être gouvernée par une oligarchie sénatoriale morcelée. Il fallait une autorité unique, concentrée et durable.
II. Auguste : de la dictature au Principat, la renaissance de l’Autorité
2. Auguste : L’Empire sans le titre officiel
Son fils adoptif, Octavien, apprit des erreurs de César. Plutôt que d’imposer brutalement une dictature, il mit en place une monarchie camouflée sous les oripeaux républicains. En 27 av. J.-C., il reçut le titre d’« Auguste », signifiant « celui qui augmente, qui accroît » – un qualificatif évoquant donc la grandeur et la prospérité.
Officiellement, Rome restait une république. En pratique, Auguste concentra les pouvoirs d’Imperator (chef des armées), de tribun et de « pontife suprême », établissant un système impérial qui durerait cinq siècles.
- Imperator : Il contrôlait l’armée, ce qui lui assurait une autorité militaire incontestée.
- Princeps senatus : Il se présentait comme le « premier des sénateurs », préservant ainsi l’illusion d’une république gouvernée par le Sénat.
- Pouvoir tribunicien (tribunicia potestas) : Cela lui permettait de proposer des lois, de convoquer l’Assemblée et d’avoir un droit de veto sur toute décision.
- Pontifex Maximus : En devenant le chef de la religion romaine, il assurait également son emprise spirituelle et symbolique.
2. L’Empire : monarchie reprise dans l’histoire
Contrairement à un roi, l’empereur romain n’était pas pris comme un être de droit divin, mais comme le premier des citoyens (princeps). Il assumait néanmoins un pouvoir total, notamment en matière militaire. Rome, longtemps rétive à la monarchie, avait accepté par pragmatisme la nécessité d’un pouvoir fort contenu dans un monarque.
III. Philippe Auguste et monarchie capétienne : dictature couronnée
3. Unification et centralisation du pouvoir
Le cas de Philippe Auguste (1165-1223) est frappant. Comme son homonyme romain, il a su étendre, centraliser et consolider un État en pleine fragmentation. Héritier de Charlemagne, il imposa l’autorité capétienne sur des territoires jusque-là disputés, notamment face aux Plantagenêts côté anglais (Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre).
À Bouvines (1214), il écrasa une coalition anglo-germanique, affirmant ainsi la prééminence du roi de France sur son domaine. À l’instar d’Auguste, il ne porta pas officiellement le titre d’empereur, mais son action fut celle d’un souverain unificateur et conquérant, solidifiant le cadre (pré)national.
Le titre honorifique même d’Auguste, qui signifie « celui qui accroît », est révélateur de cet idéal. Que ce soit dans la Rome impériale ou chez des figures comme Philippe Auguste, la grandeur d’un homme et d’un chef se mesurait à sa capacité à bâtir et à unir, non à des pratiques considérées comme dégénérescentes.
3. France et Allemagne : l’héritage carolingien
Philippe Auguste, en consolidant la France, participait au grand partage issu de l’Empire de Charlemagne : d’un côté la France, de l’autre le Saint-Empire romain germanique. Ce schisme allait structurer l’histoire européenne, faisant aussi du royaume de France le continuateur de la tradition monarchique médiévale.
Saint Louis, conscient de cet héritage, maintiendra une entente avec le Saint Empire, l’Église catholique, et en même temps, il fortifiera et codifiera son royaume et participera aux saintes croisades !
IV. Dictature en temps de crise : le cas de Philippe Pétain en 1940
4. L’État français et la dictature de salut public
En juin 1940, en pleine débandade, lors de l’effondrement de la IIIᵉ République, après 70 années de service, la Chambre des députés vota les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, plaçant la France sous une forme de « dictature » institutionnelle et temporaire, militaire notamment (la Marine, les amiraux du régime) en réponse à une crise existentielle.
Onze amiraux dans l’ouragan de l’histoire – André Figueras
Sans excepter le contexte de la défaite, ce mécanisme rappelle celui de Rome : en période de péril extrême, un homme providentiel reçoit l’autorité suprême pour rétablir ou maintenir l’ordre.
Nous pouvons étendre le fait aux fascismes et au Cassus belli, mais ici il est bien plus question de la dictature souveraine que de la de la dictature commissaire/temporaire.
V. Oswald Spengler : Suprématie de l’Épée sur le Livre
Le philosophe allemand Oswald Spengler, dans Le Déclin de l’Occident, oppose deux figures historiques :
- Le « prêtre » et l’intellectuel, homme du livre, vu comme contemplatif.
- Le chef de guerre, homme de l’action, incarnant la volonté virile et conquérante.
Spengler exalte l’épée comme instrument fondamental de l’histoire, rejoignant l’idée que seule la force de la volonté (certes informé de la spiritualité, comme la forme influence la matière) crée l’ordre. Cette vision trouve une résonance évidente dans l’héritage romain, où le pouvoir militaire fut toujours le fondement ultime de l’autorité.
C’est en tout cas ce que l’on constatera historiquement entre la force spartiate et l’intellectualité athénienne : la première gagne, tandis que la seconde influence davantage la culture et le niveau social – ce qui fonctionne aussi entre la Grèce et Rome ou avec le Midi et les Francs.
VI. Carl Schmitt : Dictature en deux modes
Dans son ouvrage intitulé La Dictature, Carl Schmitt explore l’évolution historique et conceptuelle de la notion de dictature, en distinguant principalement deux formes : la dictature commissaire et la dictature souveraine.
- La dictature commissaire trouve son origine dans l’institution de la République romaine. Dans ce cadre, le dictateur est un magistrat extraordinaire désigné pour une durée limitée, généralement six mois, avec pour mission de rétablir l’ordre en période de crise.
Schmitt souligne que cette forme de dictature vise à préserver l’ordre constitutionnel existant sans le modifier fondamentalement.
« Le dictateur reçoit la mission de rétablir l’ordre républicain dans un temps limité. » - La dictature souveraine, quant à elle, est une conception moderne où le dictateur exerce un pouvoir illimité dans le but de créer un nouvel ordre.
Cette forme de dictature ne se contente pas de restaurer l’ordre ancien, mais cherche à instaurer une nouvelle légalité.
Schmitt analyse cette transition en observant que la dictature souveraine vise à établir un nouvel ordre juridique et politique, dépassant ainsi les limites de la dictature commissaire.
« La dictature ‘souveraine’, spécifiquement moderne, est quant à elle illimitée et vise à créer un nouvel ordre. »
À l’origine, la dictature est une institution de la République romaine. Le dictateur reçoit la mission de rétablir l’ordre républicain dans un temps limité à six mois. La dictature « souveraine », spécifiquement moderne, est quant à elle illimitée et vise à créer un nouvel ordre.
L’ouvrage de Schmitt n’est pas seulement une remarquable analyse historique des usages de cette institution destinée à faire face à l’état d’exception. Si l’expérience ultérieure du XXe siècle a disqualifié la notion de dictature, l’interrogation sur les situations où l’État de droit est confronté à ses limites n’a rien perdu de son actualité : les mesures « antiterroristes » aussi bien que les difficiles « transitions » consécutives au renversement d’autocraties militaires en attestent aujourd’hui.
Conclusion : vers une dictature du mérite et de l’Ordre ?
L’histoire nous enseigne que, face à une crise, un pouvoir fort devient la seule issue viable. De Rome à la France capétienne, de César à Philippe Auguste, la « dictature de salut public », avouée ou non, a permis le redressement des nations en péril, ou encore l’agrandissement et l’accroissement de celles-ci.
Aujourd’hui, alors que les systèmes démocratiques modernes se montrent souvent paralysés et inefficaces, balançant entre libéralisme libertaire et libéralisme sécuritaire, l’idée d’un pouvoir personnel restaurateur, fondé sur le mérite, la discipline et la force, retrouve une pertinence indéniable. Comme les Auguste l’ont montré, un empire ne se bâtit pas avec des débats, mais avec l’autorité et l’épée !
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