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Publié le par Florian Rouanet

Préambule :
Saint Léon le Grand (vers 400-461), également connu sous le nom de Léon Ier, fut Pape de 440 à 461. Il est surtout reconnu pour ses écrits théologiques, notamment le Tome à Flavien, où il clarifie la doctrine des deux natures du Christ, divine et humaine.
Saint Léon Ier, dit « le Grand », trône parmi les figures les plus majestueuses du patrimoine spirituel de l’Europe chrétienne. Il demeura en effet l’ultime grand auteur de l’Antiquité latine, consolidant la doctrine de l’Église par son génie théologique et son autorité pontificale.
Mais avant de poursuivre, définissons un terme fondamental :
HUMANITAS, subst. fém. – Notion latine signifiant la culture de l’homme par les vertus intellectuelles et morales, la transmission du savoir et l’excellence de la civilisation gréco-latine.
Bien que ses œuvres ne traitent pas directement de la « culture antique » ou des Humanités, il fut de cette époque et la porta en lui-même. Et d’ailleurs, sa maîtrise de la rhétorique et de la théologie témoigne d’une profonde immersion dans la tradition enracinée et intellectuelle de son temps.
Dans l’un de ses sermons, d’une beauté insondable, distinguant ce qui tient de la Nature et de la Grâce, il déclare :
« La petitesse a été assumée par la majesté, la faiblesse par la force, l’asservissement à la mort par l’immortalité; et pour payer la dette de notre condition humaine, la nature inaltérable s’est unie à la nature exposée à la souffrance. C’est ainsi que, pour mieux nous guérir, le seul médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus Christ devait, d’un côté, pouvoir mourir et, de l’autre, ne pas pouvoir mourir. (…)
C’est donc dans la nature intégrale et complète d’un vrai homme que le vrai Dieu est né, tout entier dans ce qui lui appartient, tout entier dans ce qui nous appartient. Par là nous entendons ce que le Créateur nous a donné au commencement et qu’il a assumé pour le rénover. (…)
e Fils de Dieu entre donc dans la basse région du monde qui est la nôtre, en descendant du séjour céleste sans quitter la gloire de son Père (…)
De même que Dieu n’est pas altéré par sa miséricorde, de même l’homme n’est pas anéanti par sa dignité. Chacune des deux natures agit en communion avec l’autre, mais selon ce qui lui est propre : le Verbe opère ce qui appartient au Verbe, et la chair exécute ce qui appartient à la chair.
L’un brille par ses miracles, l’autre succombe aux outrages. Et de même que le Verbe ne perd pas son égalité avec la gloire du Père, de même la chair ne déserte pas la nature de notre race humaine.
C’est un seul et même être, il faut le dire souvent, vraiment Fils de Dieu et vraiment fils d’homme. (…)
»
Saint Léon le Grand, Lettre de St Léon le Grand à Flavien, 449 – Le Verbe fait chair – Vatican
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Sommaire :
I. Léon Ier, héritier d’un monde en transition
II. Un Pape doctrinaire : la lettre à Flavien et la christologie léonine
III. L’autorité pontificale réaffirmée
IV. Le défenseur de Rome face aux Barbares
V. Un legs spirituel & intellectuel inextinguible☧
I. Léon Ier, héritier d’un monde en transition
Lorsqu’il fut porté sur les fonts baptismaux, vers la fin du IVème siècle, l’Empire romain n’était plus l’indomptable Imperium de César et d’Auguste, car il était déjà sur sa fin.
Mais la Chrétienté, désormais triomphante depuis Constantin et Théodose, s’imposait comme l’âme de Rome, tandis que les menaces dites barbares se faisaient de plus en plus pressantes.C’est dans ce cadre que Léon, jeune diacre d’illustre naissance, se forgea un esprit romain, nourri par la rhétorique cicéronienne et la doctrine augustinienne.
Dès 440, élu Pape sous le nom de Léon Ier, il fit preuve d’un génie administratif, usant d’une diplomatie énergique pour consolider l’unité ecclésiale contre les hérésies qui foisonnaient en Orient et en Occident. Son œuvre majeure allait cependant résider dans la définition du dogme christologique.
II. Un Pape doctrinaire : la lettre à Flavien et la christologie léonine
L’époque médiévale se souviendrait de Léon comme d’un théologien dont l’orthodoxie doctrinale devint un pilier inébranlable, qui a permis notamment la transition vers le haut-Moyen Âge (ère des invasions germaniques et de christianisation).
Sa célèbre Lettre à Flavien déjà citée, posa en des termes limpides la double nature du Christ : vrai Dieu et vrai Homme, unis en une seule personne sans confusion ni séparation, notamment contre Nestorius, son hérésie et ses potentiels héritiers – précédemment condamné au concile d’Éphèse en 431.
Ce texte, d’une clarté doctrinale inégalée, fut acclamé au Concile de Chalcédoine (451) comme la voix même de Saint Pierre :
« […] Un grand concile convoqué en 451 à Chalcédoine, de l’autre côté du Bosphore par rapport à Constantinople. La lettre de Léon est lue en assemblée. Les pères l’approuvent en constatant que « Pierre a parlé par la bouche de Léon », et qu’il s’agit de la vraie foi, la foi des apôtres. le tome à Flavien est repris dans les actes du concile. Les thèses monophysites sont condamnées.
Chalcédoine, le plus grand concile de l’Antiquité, qui rassemble plus de cinq cents pères, formule l’union ‘sans séparation’ et ‘sans confusion’ en une même personne de la part divine et de la part humaine du Christ, de manière à se démarquer des nestoriens et des monophysites d’Eutychès (doctrine selon laquelle le Christ est de deux natures avant l’Incarnation et d’une seule nature après celle-ci, divine; doctrine opposée opposée au nestorianisme). »Thomas TANASE, Histoire de la papauté d’Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 83.
C’était là l’achèvement d’un long combat contre les hérésies nestorienne et monophysite (une seule nature attribuée à Jésus Christ, souvent divine à l’époque, tandis qu’à l’époque moderne on va au contraire trop « humaniser » le Christ), qui faussaient la compréhension du mystère de l’Incarnation.
III. L’autorité pontificale réaffirmée
Léon le Grand ne se contenta point d’exceller dans la théologie ; il consacra son règne pontifical à l’affermissement de la primauté du Siège romain. Le Pape, bien qu’Évêque de Rome, n’était pas un évêque parmi d’autres, mais bien le successeur de saint Pierre, chef visible du Christ, investi d’un pouvoir suprême sur toute la Chrétienté.
Dans plusieurs de ses lettres, il rappela que l’autorité pontificale ne se fondait pas sur un concile ou une élection populaire, mais bien sur le Christ lui-même, qui donna à Pierre et à ses successeurs les clefs du Royaume. Ainsi, la doctrine du primatus Petri se vit renforcée, jetant les bases du pouvoir spirituel qui se développerait dans l’époque médiévale.
Autrement, lors de l’année suivant en 450, l’empereur d’Occident [Valentinien III, règne : 425-455] vient s’installer à Rome et appuie la demande de Léon auprès de l’Orient.
Dans la lettre 55, la primauté de l’évêque de Rome est mise en avant :
« Le très saint évêque de la ville de Rome, à qui l’ancienneté a conféré la prééminence du sacerdoce sur tous, a le rang et la faculté de sujet sur la foi et sur les évêques ».
Philippe Henne, Léon le Grand, p. 143.
« De plus lors de ce même concile de 381 le canon 3 ne dit-il pas que « l’évêque de Constantinople ait la primauté d’honneur après l’évêque de Rome, car cette ville est la nouvelle Rome. »
Philipe A. McShane, La romanitas, p. 160.
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et la Puissance de la mort n’aura de force contre elle. Je te donnerai les clés du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur terre sera déliés aux cieux. »
Évangile selon saint Matthieu, Mt 16, 18-19.
Avant les précisions de Boniface VIII contre Philippe Lebel, nous voyons, y compris à cette époque, l’enseignement de l’infaillibilité pontificale se profiler, bien que la proclamation du dogme ne sera réalisée que lors du Concile du Vatican – ce dernier se déroulant un peu avant la guerre franco-prussienne.
IV. Le défenseur de Rome face aux Barbares
Par ses actes de gouvernement, il affirma la primauté romaine, forgea l’orthodoxie doctrinale et se dressa, tel un roc, contre les invasions barbares menaçant l’Urbs – mot latin qui signifie « ville », donnant urbanisme. Loin d’être un simple chef temporel, il incarna le modèle du « pontife-roi », tenant dans une main la crosse pastorale et, dans l’autre, l’épée spirituelle contre l’hérésie et la décadence.
L’un des événements les plus emblématiques du règne de Léon Ier demeure sa confrontation avec Attila en 452. L’Empire romain, déjà exsangue, semblait condamné lorsque les hordes hunniques (mongoloïdes) approchèrent des remparts de Rome.
Pourtant, dans un acte d’une hardiesse légendaire, Léon s’en alla à la rencontre du « Fléau de Dieu » et le persuada, par la seule force de sa parole, d’épargner l’Urbs.« La rencontre du pape Léon et du roi hun reçoit ainsi une interprétation miraculeuse : Attila aurait renoncé à poursuivre sa marche sur Rome, car il a vu apparaître au-dessus du pape un homme brandissant une épée, qui n’était autre que saint Pierre, et qui le menaça de le faire périr avec tous les siens s’il n’obéissait pas à la demande du pape. La peinture de Raphaël dans les galeries du Vatican donne une dimension grandiose à cet événement. »
Attila entre l’histoire et la légende par Edina Bozoky
« Le 8 juillet 452, le pape Léon 1er sort en grande pompe de Rome et va au-devant d’Attila. Le roi des Huns cède à sa prière et renonce à envahir Rome. Il regagne la Pannonie (la Hongrie actuelle) où il va mourir peu après. L’année précédente, il a épargné la ville de Troyes devant les supplications de l’évêque Saint Leu. Il s’est aussi détourné de Paris où Sainte Geneviève animait la résistance. »
Trois ans plus tard, en 455, lorsque les Vandales de Genséric mirent Rome à sac, Léon parvint encore à limiter le carnage, obtenant du roi arien que l’on préservât les vies humaines. Ce Pape, sans légions ni troupes armées, sut protéger la Ville mieux que bien des généraux romains.
« Juste après la mort de Maxime, s’ensuivit la captivité de Rome, digne de beaucoup de larmes, et Genséric prit la ville privée de toute défense, pendant que le saint évêque Léon allait à sa rencontre hors des portes. Par l’intervention divine, sa prière l’apaisa si bien que, même si tout était à sa merci, Genséric s’abstint d’incendier, de massacrer, de torturer. Pendant quatorze jours, Rome fut donc dépouillée de ses richesses, fouillée méticuleusement et librement et des milliers de prisonniers furent amenés à Carthage, comme il plut à chacun selon leur âge ou leurs habilités, avec l’impératrice et ses filles. »
Extrait de Prosper d’Aquitaine, Chronica (latin). Traduction de Heather Peter, op. cit., p. 480
https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2023/06/05/le-sac-de-rome-en-455/?utm_source=chatgpt.com
V. Proclamé Docteur de l’Église en 1754 par le pape Benoît XIV
L’Église, sous Léon Ier, affirmait la vérité doctrinale avec une précision dogmatique qui fit de ce Pontife, à la bonne littérature, un Docteur de l’Église. En effet, il a été proclamé tel en 1754 par le Pape Benoît XIV.
Ce titre honorifique reconnaît l’autorité exceptionnelle de ses écrits théologiques et pastoraux, qui ont grandement contribué à la défense de la foi et de la doctrine chrétienne. Parmi ses œuvres notables, on compte 173 lettres et 97 sermons, dans lesquels il aborde des sujets tels que le mystère de l’Incarnation et le rôle du Souverain Pontife, comme déjà mentionné.
« Saint Augustin, sainte Hildegarde de Bingen, saint François de Sales… découvrez qui sont les 37 Docteurs de l’Eglise. Ils sont des chrétiens que l’Eglise reconnaît pour leur autorité en matière de doctrine théologique (Eminens Doctrina). (…)
Léon 1er, dit le Grand (406-461), pape italien, déclaré docteur en 1754. »
Les docteurs de l’Eglise – Hozana &
Saint Léon le Grand : sa vie, le concile de Chalcédoine et ses prières – HozanaVI. Un legs spirituel & intellectuel inextinguible
La postérité de Léon Ier dépasse largement les limites de son siècle. Son œuvre théologique demeure une clef de voûte de la doctrine catholique, tandis que son action pontificale fit de la Papauté la colonne vertébrale de l’Occident médiéval.
Sa liturgie, notamment ses sublimes Sermons et Lettres, façonna la piété romaine pendant des siècles, affirmant la splendeur de la foi catholique & de la langue latine.
Léon le Grand n’est point seulement un Pape ; il est un phare dans la tempête des temps barbares, une figure impériale et religieuse qui incarne l’essence même de Rome chrétienne.
Par sa plume comme par son action, il s’imposa comme le dernier grand auteur de l’Antiquité latine, mais aussi le premier véritable Pontife médiéval.
« Bien-aimés, si nous comprenons à la lumière de la foi et de la sagesse les débuts de notre création, nous découvrions que l’homme a été fait à l’image de Dieu (cf. Gn 1, 27) pour imiter son auteur et que notre dignité naturelle consiste en ce que la ressemblance de la bonté divine brille en nous comme un miroir. Cette ressemblance, la grâce du Sauveur la restaure tous les jours en nous, car ce qui est tombé dans le premier Adam est relevé dans le second.
Or le motif de notre restauration n’est autre que la miséricorde de Dieu ; nous ne l’aimerions pas s’il ne nous avait aimés le premier (cf. Jn 4, 19) et n’avait, par la lumière de sa vérité, dissipé les ténèbres de notre ignorance. C’est pourquoi, en nous aimant, Dieu nous restaure à son image et, afin de trouver en nous la ressemblance de sa bonté, il nous donne le moyen de faire nous-mêmes ce qu’il fait ; il allume, en effet, le flambeau de nos intelligences et nous enflamme du feu de son amour, pour que nous l’aimions, et non seulement lui, mais aussi tout ce qu’il aime. »
— Léon le Grand, 1er Sermon sur le jeûne du 10e mois, 1, trad. R. Dolle, Paris, Cerf, coll. « Sources Chrétiennes » 200, 1973, p. 151-153.
« Aux occupations du monde, soustrayons-nous, et dérobons un peu de temps qui nous serve à acquérir les biens éternels. Tous, en effet, comme il est écrit, nous commettons des écarts, et souvent (Jc 3, 2). Sans doute les dons que Dieu nous fait tous les jours nous purifient de bien des souillures ; cependant des tâches assez grossières demeurent le plus souvent imprimées sur les âmes négligentes, tâches qu’il faudrait laver au prix d’un soin plus attentif et effacer à plus grands frais. Or, on obtient la remise la plus totale des péchés lorsque la prière de l’Église entière est une.
C’est, aux regards du Seigneur, une chose grande et fort précieuse, bien-aimés, que le peuple entier du Christ s’applique ensemble aux mêmes devoirs et que les chrétiens de l’un et l’autre sexe, à tous les degrés et dans tous les ordres, collaborent dans un même sentiment : qu’une seule et même détermination les anime tous à éviter le mal et à faire ce qui est bien.
Rien n’est demandé à personne qui soit pénible, rien qui soit difficile et rien ne nous est imposé qui excède nos forces, qu’il s’agisse de se mortifier par l’abstinence ou de se montrer généreux dans l’aumône. Chacun sait ce qu’il peut et ce qu’il ne peut pas. À chacun d’estimer sa propre mesure. »
— Sermon 75, 3-5, trad. R. Dolle, Paris, Cerf, coll. « Sources Chrétiennes » 200, 1973, p. 95-97.
Vive l’Église, vive l’Histoire, vive la Latinité !
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