• « Humanisme et Théologie », saint Thomas d’Aquin par le professeur Werner Jäeger



    L’hellénisme germanique contemporain est le plus grand.

  • « Humanisme et Théologie » du professeur Werner Jäeger est un livret qui retranscrit une conférence qui a été donnée à l’Aristotelian Society aux États-Unis, laquelle fêtait alors saint Thomas d’Aquin aux alentours du 7 mars 1943. L’auteur fut un helléniste allemand abouti, agissant au cours du XXe siècle. Il est « catholique d’éducation » seulement notamment par le collège qui l’a formé ; et vis-à-vis du régime national-socialiste allemand il n’a été ni franchement hostile, ni un soutien assidu.

    Ces passages sont une mine d’or, car tout y est : humanisme concret et « thomiste » contre celui abstrait dit philanthropique (école de rhétorique, franc-maçonerie, relativisme moderne) ; tout en vantant l’humanisme classique (gréco-romain, humanitas) avec celui moderne (italien d’origine, allemand d’excellence).

    Mots clés : saint Thomas d’Aquin, Dante Alighieri, Virgile, écoles présocratiques et socratiques, nature humaine ou sophisme, Renaissance italienne ; culture, histoire, philosophie, théologie, etc.

    1. Distinctions/points communs entre le théocentrisme thomiste/médiéval et l’humanisme dit « renaissant » :

    « Le problème des rapports de l’humanisme et de la théologie s’est spontanément présenté à mon esprit lorsque l’Aristotelian Society me demanda de donner cette année l’Aquinas Lecture (…). Il va sans dire que ce n’est pas la première fois dans ma vie d’étude que j’aborde saint Thomas, le disciple chrétien d’Aristote, et je dois avouer que j’éprouve une admiration pour ce maître inégalé de la pensée chrétienne médiévale. (…) [le but premier est d’élucider] le problème de la vision théocentrique du monde proposé par saint Thomas et de ses rapports avec l’idéal grec de la culture et de la tradition classique, base fondamentale de tout humanisme [Partant, cette différenciation entre théologie chrétienne et éducation culturelle chez les Grecs (Paideia) et chez les Romains (Las Humanitas)].

    [Les études d’Erasme] ont montré le caractère à la fois chrétien et antischolastique des débuts de l’humanisme. (…) Bien qu’il y eût un grand nombre de païens parmi les poètes-humanistes de la Renaissance. [L’humanisme Italien qui est à l’origine de l’humanisme moderne baignait dans le christianisme et s’en retrouvait généralement  imprégné malgré le conflit interne au sein de l’Église militante, en dehors des cas professant le paganisme].

    « Ils [les humanistes du XVe siècle] seraient bien étonnés de constater combien « médiévaux » ils nous paraissent quelques fois aujourd’hui et combien le moyen-âge nous semble moderne. » [Affirmation très vraie que l’on n’a pu constater que rétrospectivement, et le terme dépréciatif « medio evo » fut inventé par les « renaissants » qui étaient partisans de la culture classique. Cela dit, il y a quelque chose qui tient de la « renaissance » durant la période médiévale du XIIIe siècle comme nous allons le voir].

    « Je voudrais essayer d’esquisser le tableau qui permettrait de situer l’humanisme par rapport à la tradition médiévale et à la théologie. [Jäger différencie deux humanismes entre celui théocentrique de saint Thomas et celui historique, Florentin].

    « Par l’expression « vision théocentrique du monde », j’entends cette idée commune à tous les théologiens du moyen âge et à l’ensemble des fidèles chrétiens, selon laquelle tous les éléments de la vie humaine et plus généralement tous les aspects de la réalité sont envisagés en référence à Dieu en tant qu’il est la règle absolue de perfection et le principe suprême de l’être. ».

    « L’idée de théologie signifiait à l’origine toute façon de poser rationnellement le problème de Dieu. Les philosophes chrétiens ont pris l’habitude d’appeler cette théologie « philosophie première » au sens d’Aristote, ou théologie « naturelle » par opposition à la théologie supra-naturelle. Pourtant si la théologie chrétienne culmine en théologie révélée ou supra-naturelle, elle n’exclut d’aucune manière la théologie rationnelle ou naturelle des philosophes antiques. C’est un fait que les théologiens ont pris sur ce problème des positions extrêmement variées, mais ce qui caractérise la théologie de saint Thomas, c’est l’accent très marqué qu’il a mis volontairement sur l’aspect rationnel du travail théologique, aspect qui se trouvait, juste au même moment, éclairé d’une façon surprenante par la découverte des principales œuvres d’Aristote jusqu’alors restées inconnues des nations occidentales du monde médiéval.  (…) Il est vrai que saint Thomas distinguait fermement la philosophie au sens grec du mot et la théologie comme révélation chrétienne. Mais cela ne l’a pas empêché d’utiliser à plein poumon cet allié inattendu qui arrivait du camp des anciens philosophes grecs. Le « nouvel Aristote » offrait au monde étonné le spectacle d’une théologie élaborée par le moyen de la seule raison, d’une admirable cohérence logique et d’une puissance architectectonique considérable. » [Le nom du courant donné par les Grecs est celui de Théogonie, il remonte à Xenophane (≅ -570/-475) qui déjà osa penser le « Dieu unique » des philosophes rationnels, une idée qui sera reprise et développée par Aristote sur le principe du « Premier moteur » des choses (l’Essence des êtres, le principe de Causalité, etc), mettant ainsi à mal la mythologie polythéiste en faveur du monothéisme].

    « Pour saint Thomas d’Aquin, le christianisme et la philosophie ne s’excluaient nullement. »

    « Le cas de la Métaphysique d’Aristote démontrait par l’exemple que ce désir inée de savoir, quand il s’exprimait correctement dans une tête bien faite, aboutissait en fin de compte à la connaissance de Dieu comme le degré suprême de réalité et de perfection. Ceci explique pourquoi Dieu a créé la nature humaine en la dotant du désir de savoir, car une connaissance vraie devait ramener l’homme vers lui. (…) Avec Aristote, saint Thomas enseigne que tout être tend naturellement vers la forme. » « Ce concept aristotélicien de l’homme comme étant raisonnable ne fait pas seulement sentir son influence dans l’attitude de saint Thomas en métaphysique. Il la considérait, nous l’avons dit, comme une branche des études théologiques distincte de la théologie sacrée. » [Et avec ça l’Église voit dans la « théologie naturelle » une étape menant aux saints Évangiles ; en ajoutant que ces enseignements doivent prédominer dans nos vies)].

    « Le point de départ de tout humanisme doit être cherché dans sa manière propre de concevoir la nature humaine. Ce concept est un héritage des Grecs que saint Thomas et l’humanisme ont en commun. D’autre part, saint Thomas et l’humanisme ont encore en commun cette façon d’appréhender rationnellement le réel et même la réalité de Dieu ; ceci aussi est un héritage des Grecs. La nature humaine et la raison sont les colonnes de la culture grecque. Toutes deux sont devenues des concepts fondamentaux pour saint Thomas à travers Aristote. Par conséquent, nous devons dire au moins qu’il existe chez saint Thomas un élément important d’humanisme : non seulement en effet il est héritier de la tradition classique qui a exercé une influence profonde sur lui, mais aussi, en un sens particulier, sa pensée est un effort pour mettre en œuvre méthodiquement la raison, car il a fait sien le concept classique de la nature humaine comme nature d’un être vivant doué de raison. » [Jäeger pense pouvoir intégrer en partie saint Thomas dans l’humanisme historique et « renaissant » par sa conception aristotélicienne – ou rationalisante – de l’homme contre tout fidéisme].

    1. La « renaissance » de l’humanisme au XIIIe siècle (Thomas d’Aquin et Dante) :

    « Le mot « humanisme » lui-même n’est pas bien vieux. Il a été forgé par les historiens du XIXe siècle qui étudiaient les « Humanistes » des XVe et XVIe siècles. Ceux-ci devaient leur nom au fait que l’objet de leurs efforts avait été de donner une nouvelle vie à la littérature et à la culture de la Grèce et de Rome que l’on venait de redécouvrir et qui tournaient autour d’un idéal pouvant s’exprimait d’un seul mot : humanitas. L’idée elle-même venait de l’une des plus hautes autorités de l’antiquité en matière culturelle, Cicéron. » [Ainsi, relève donc de l’humanisme classique tout ce qui réactive le monde gréco-romain en général].

    « Cicéron attribue à l’esprit grec une influence « humanisante » : il aide l’homme à découvrir son vrai moi et à former ainsi sa personnalité. » [C’est que les Romains en assimilant l’hellénisme mettront de côté tout ce qui est proprement « grec », et le dépouillant ainsi de toute particularité, ils ont pu pour mieux l’élever au rang de l’universalité. Le but ici est de former et d’améliorer en bien chaque être humain]. 

    « Lorsque les savants du XVe siècle eurent redécouvert nombre d’auteurs anciens, grecs et latins, inconnus du moyen âge, à travers leur enthousiasme pour ces grands auteurs anciens, ils firent l’expérience dans leur propre vie intellectuelle de cet effet de Dante sur leur culture personnelle, que Cicéron avait reconnu dans l’humanitas grecque. C’est pourquoi, dans les œuvres de cette période qui marque pour nous l’aurore de la civilisation moderne, nous trouvons tant de références au concept cicéronien d’humanitas. (…) Les Humanistes ont essayé de dire comment ils entendaient se situer par rapport aux anciens. Ils reprirent le vocabulaire médiéval du mot chrétien dont le sens originel était à peu près « naître à nouveau spirituellement », renascentia ou renovatio, et ils l’appliquèrent à la renaissance des lettres et des arts de leur temps. » [La course à la connaissance a irrémédiablement dégénéré et c’était chose presque inévitable (hélas contre la scholastique alors sclérosé sur ces sujets) ; tout en étant chose en partie délétère, ça a réactivé notre civilisation tout en faisant naître la discipline historique].

    « Et nous parlons trop peu d’un autre exemple, celui du IVe siècle après Jesus-Christ, au cours duquel se produisit dans l’Orient grec chrétien un renouveau complet de la littérature et de la pensée grecque classique, et dans le monde occidental une renaissance de la littérature latine dont le meilleur représentant est saint Augustin. Il y a encore des gens qui ne semblent pas avoir compris que ce double monde de la fin de l’empire Romain nous offre l’une des périodes les plus créatrices que l’histoire des civilisations ait jamais connues. Cette époque effectua une synthèse de la religion chrétienne et de la culture gréco-romaine, qui a son tour devint classique pour le moyen âge et est encore aujourd’hui classique pour d’innombrables millions d’hommes. » [Le grand représentant – paganisant – du côté grec qui a permis de sauver en partie cette littérature fut Plotin (pour le coup au IIIe siècle de notre ère). Du côté latin, saint Augustin  a dit qu’il ne se serait jamais converti au christianisme s’il n’avait pas lu préalablement les principes moralistes « pré-chrétiens » de Platon].

    « [La traduction des textes grecs par les Arabes provoqua] la redécouverte d’Aristote au temps de saint Thomas [qui] ne fut qu’un aspect, mais au combien important, de ce mouvement général. » [Les musulmans d’alors, moins fidéistes qu’aujourd’hui, s’étaient nourris de la sagesse grecque/antique avant de l’abandonner à cause des dangers qu’elle pouvait représenter à l’égard des « monothéismes »].

    « (…) On est en droit d’affirmer que le rationalisme du temps de saint Thomas fut un puissant facteur d’unité dans la vie de cette période si profondément marquée par le travail de la science théologique, et qu’il jeta les fondations pour tout le développement ultérieur, sacré et profane, de la pensée rationnelle. Sans lui, la Renaissance du XVe siècle n’aurait sûrement pas été ce qu’elle fut » [La Renaissance loin d’être hérétique a été initiée dans ses limites par le docteur Angélique].

    « Les poètes de la Renaissance ont surtout considéré le monde antique comme un repoussoir pour leurs propres productions éphémères et centrées sur elles-mêmes, et non comme l’objet d’un amour qui exige l’oubli de soi et une certaine connaturalité. C’est seulement au XIXe siècle que le vieil idéal médiéval de l’explication de texte et du commentaire a retrouvé sa place dans le domaine des études classiques et l’estime des savants. » [L’hellénisme moderne porté par les Allemands a paradoxalement élevé le tout là où les Florentins étaient encore bloqués sur quelques chimères, bien qu’ils en fussent les initiateurs (de l’humanisme moderne avec ça). L’Europe du Sud – ou Méditerranéenne – a été la première à s’élever à un haut niveau de civilisation, mais pas forcément la dernière].

    « Saint Thomas se montra aussi véritable humaniste dans le souci qu’il eut d’aller de l’Aristote des commentateurs arabes à l’Aristote authentique et dans les efforts qu’il multiplia pour remplacer les vieilles versions arabo-latines par de nouvelles traductions faites directement du grec original. » [Saint Thomas d’Aquin s’est efforcé de faire des traductions à partir du grec ancien en évitant soigneusement les traductions arabes par pure précaution. Et c’est en particulier lorsqu’il fait ses commentaires sur Aristote, que saint Thomas initie le courant humaniste historique, car il y retraçait fidèlement la pensée du philosophe afin de mieux la comprendre avant d’exposer ses thèses propres].

    « Il est indéniable que la Grèce ancienne dans son aspect le plus personnel n’a été connue qu’au XVe siècle, après la redécouverte d’Homère et de la tragédie attique. (…) L’importance du rôle que joue Virgile dans La divine comédie de Dante montre que la poésie latine classique tenait le rôle qu’aurait joué Homère dans un tableau historiquement complet de la civilisation grecque. Dante seul peut nous présenter dans son entier l’esprit de ce temps. Et plus qu’aucun autre il nous faut toucher du doigt la pleine signification humaniste de la philosophie de saint Thomas et de la renaissance aristotélicienne. Comment pourrait-on imaginer l’univers de ce prince des Humanistes italiens sans la philosophie de saint Thomas et d’Aristote qui assure dans le poème de Dante la mise en place harmonieuse du terrestre et du céleste ? (…).  La philosophie d’Aristote soutient la pensée et le poème de Dante à la fois dans son organisation générale et le poème de Dante à la fois dans son organisation générale et dans de nombreux détails ; c’est d’ailleurs une chose tout à fait naturelle à cette époque pour un poète comme Dante, qui possédait une forte culture philosophique et classique. (…) Le profane qui voudrait se persuader de la position qu’occupe Aristote dans l’univers dantesque, n’aurait qu’à lire le Convivio pour y trouver presque à chaque page des citations d’Aristote. » [Dante Alighieri, cet autre grand humaniste italien et chrétien – à cheval entre le XIIIe et le XIVe siècles – qui fut influencé par Aristote et Virgile, soit la culture classique qu’il n’hésita pas à mettre clairement en avant.  Dante dans sa Divine comédie nomme Aristote « Celui qui sait » (sic)].

    Citation – « L’homme ne doit pas, comme les poètes nous le recommandent, parce qu’il est homme ne penser qu’aux choses humaines, ni parce qu’il est mortel ne penser qu’aux choses mortelles, mais autant qu’il le peut, il doit se diviniser. » Aristote, Éthique a Nicomaque. [« Diviniser » verbe transitif de l’Ancien Grec signifiant « vivre une vie divine », et pour Aristote, la partie la plus noble de l’homme est l’intellect].

     

    1. Précision à propos du « vrai et du faux » humanisme :

    « Certains voudront peut-être m’objecter que cette attitude de saint Thomas et de Dante n’a rien de commun avec l’humanisme au sens spécifique du mot, qu’elle en est tout le contraire. L’humanisme, diront-ils, c’est cette humble sagesse qui consiste à ne jamais outrepasser les limites de la nature humaine. Et leur notion de la nature humaine leur fait dire que saint Thomas et Dante, ainsi que tous les systèmes théologiques, dépassent ces limites par le fait même qu’ils essaient d’entrer dans le domaine de l’inconnaissable. Un petit nombre de philosophes modernes [les modernistes de l’humanisme] ont adopté le mot « humanisme » dans ce sens nouveau d’une philosophie agnostique. Sans entrer dans de plus amples discussions sur cette notion de la nature humaine, nous pouvons leur répondre brièvement qu’ils réduisent la connaissance à la perception sensible immédiate du milieu naturel et social de l’homme. Dans la mesure où ils doivent admettre l’existence de certaines idées religieuses et de règles morales, prétendant dépasser les frontières du monde matériel, ils les traitent non pas comme des vérités objectives mais comme les résultats de l’expérience pratique de la vie, pures expressions symboliques jugées utiles pour rendre la vie supportable. Une telle théorie n’implique pas nécessairement la négation absolue de la religion comme non-vraie ; au contraire elle contribue aux valeurs humaines reconnues comme les plus élevées et aux symboles religieux une espèce de vérité « pragmatique ». Mais elle refuse avec éclat la possibilité de cet accès rationnel au domaine de l’invisible, qu’avec Platon, Aristote ou saint Thomas, nous appelons philosophie. » [Ici est dénoncé le philantropisme abstrait – sophiste, relativiste, individualiste et subjectiviste – dont les francs-maçons et la philosophie contemporaine se portent garants maintenant depuis deux siècles. Le cas s’est agravé à notre époque avec le personnalisme de Vatican II par exemple].

    (…) Le fondateur de ce nouvel « humanisme » fut l’oxonien F.C.S. Schiller avec son livre Humanism Philosofical Essays, Londres, 1912. Schiller se réfère au pragmatisme de William James comme à la source immédiate de sa pensée, mais d’autre part son humanisme veut remonter jusqu’à la Critique de la raison pratique de Kant, le livre qui a établi contre la tradition philosophique classique de la métaphysique théorétique la primauté de la raison pratique, William James, autant que je sache, n’a jamais désigné sa philosophie du nom d’humanisme. » (…) « Aujourd’hui nombre de savants croient que l’humanisme authentique implique cette vision anthropocentrique. Aussi considèrent-ils les Sophistes et leurs contemporains, les vieux professeurs de rhétorique, Gorgias, Isocrate et plus près de nous Quintilien, comme les véritables pères de l’humanisme. » [Il s’agit donc d’un faux humanisme et d’une véritable escroquerie, mais c’est aussi un retour aux premiers Sophistes grecs, en particulier à Protagoras d’Abdère (présocratique), qui vivait au temps de Périclès (Ve siècle avant Jesus-Christ). Le sens agnostique de sa doctrine ressort clairement de ces mots qui ouvrent son traité Sur les dieux : « Touchant les dieux, je n’ai aucun moyen de savoir s’ils existent ou s’ils n’existent pas ». Ceux qui se disent progressistes- ou philologues – ont en réalité une ancienneté poussiéreuse et parfois déconcertante].

    « À la paideia des Sophistes et des rhéteurs (…) s’oppose à la paideia de Socrate, Platon et Aristote ». « A la lumière des dialogues socratiques de Platon, l’humanisme des Sophistes n’apparaît pas du tout comme un sommet, mais comme le signe du déclin de la civilisation. Ils inaugurèrent une période de désintégration intellectuelle et sociale. » « Lorsque Socrate, Platon et Aristote vinrent à leur tour pour tenter par tous les moyens de rebâtir une vie pleinement humaine, ils connaissaient bien les faiblesses de leur temps, et cependant comprirent que, pour aboutir à une solution, il leur fallait poser le problème sur le terrain même où les Sophistes l’avaient transporté, celui de la pensée rationnelle. (…) [Ils] rétablirent  Dieu comme principe suprême de l’ordre naturel et social, ils ne voulaient pas revenir en arrière à l’âge mythologique, mais ils entendaient retrouver cette réalité secrète et inébranlable que la religion a son stade primitif avait symbolisé sous forme de mythe. » [À partir du Ve siècle (av. J-C) la décadence de la Grèce est effective, et les Sophistes ont dilapidé le reste d’héritage qu’ils avaient reçus d’une longue tradition archaïque et païenne pour enfin revendiquer un nouvel « anthropocentrisme » abstrait qui sera combattu justement par « l’école socratique » et ses déclinaisons].

    « Le mot de théologie se rencontre pour la première fois dans République, (…) où Platon entreprend ses « esquisses pour une théologie » (…). C’est la tâche de la théologie philosophique de chercher la nature de Dieu. (…) Saint Augustin le célèbre avec raison comme le père de la théologie [De civitate Dei] et Maître Eckhardt l’appelle « le grand théologien. »

    « C’est un préjugé tenace, qui date du XIXe siècle, que la théologie est une chose orientale parce que la religion grecque ne connaît « absolument aucun dogme ». Évidemment, la religion populaire des Grecs ne connaissait aucun dogme, mais dogme et doctrine, bref toute théologie rationnelle, viennent pourtant des Grecs, plus précisément de la philosophie grecque. Or il ne faut pas oublier que, historiquement, la philosophie grecque fut une plus grande œuvre de l’esprit grec dans le domaine religieux. Elle a survécu à la religion populaire des Grecs depuis des milliers d’années et sous cette forme le génie grec durera probablement aussi longtemps que l’humanité elle-même. » [La Nouvelle droite paganisante reprendra parfois cette dialectique pour s’opposer au christianisme ; en plus de l’idée invoquant la présence d’un Dieu consolateur à « l’orientale » en son sein].

    « (…) La véritable éducation comporte quelque chose de plus que le simple dressage de l’esprit. Elle exige un but que l’action humaine doit regarder et une conviction au sujet du bien qu’elle cherche à accomplir. Le dire de Protagoras selon lequel l’homme est lui-même la mesure de toutes choses n’est, de ce point de vue, que la mise en faillite de la culture humaine. » [Une philosophie ne vaut que lorsqu’elle dit vrai comme l’affirmait Louis Jugnet ! L’humanisme philosophique est pour nous tout ce qui a attrait à la nature humaine dans sa réalité concrète, comprenant non seulement sa matière (physique) mais aussi sa forme (raison). Tandis que l’humanisme historique est tout autre, mais tout en étant plus ou moins complémentaire].

     

    1. De la renaissance philosophique grecque au christianisme :

    « Socrate découvrit à ses contemporains leur âme et il explora la structure et les lois de ce monde intérieur de l’homme. Partant de l’existence des désirs humains, il s’élève à la quête de l’objet désiré et du désir absolu, qu’il appelle le « Bien en soi ». (…) La véritable paideia, qu’elle soit éducation et législation, doit se fonder sur Dieu comme règle suprême. Elle est – pour reprendre un mot de la République II – « conversion » du monde de l’illusion sensible au monde du seul être vrai qui est le Bien absolu et seule désirable. Ou encore, comme le dit Platon [« le plus grand disciple de Socrate »] dans le Théétète, la véritable excellence de l’homme est l’assimilation à Dieu. » [L’idée de Bien commun pensée par les Grecs est claire à partir de Socrate et depuis elle aura été conservée et développée dans la doctrine sociale de l’Église].

    « L’architecture sociale que Platon présente comme l’état idéal semble n’avoir d’autre raison d’être que l’éducation et la direction spirituelle de l’homme, et en ceci il ressemble davantage à l’Église qu’à la cité grecque traditionnelle. (…) Platon, République IX, dit que son état idéal n’existe qu’au ciel. Sa paideia est la « conversion » de l’âme individuelle du monde du relatif vers la réalité de l’absolu, qui est le centre de cet état idéal. » « À la fin du paganisme antique, le Néoplatonisme imposait à tout le monde gréco-romain sa philosophie toute centrée sur le problème de Dieu. (…) Ce fut dans ce climat spirituel que le christianisme sortit des catacombes après les périodes de persécution, pour proposer triomphalement son message »

    « L’accueil dans la pensée de l’Église de la théologie philosophique des Grecs, pour autant qu’elle était compatible avec la religion chrétienne, et le développement, dans le christianisme, d’un corps de doctrine théologiques ne répondaient pas seulement à un propos apologétique. (…) c’était pour un grec la manière la plus naturelle de recevoir la foi dans sa civilisation hellénique. » « Comme le dit saint Augustin dans ses Confessions [littérature phare de la chrétienté], le premier mouvement vers la conversion lui vint non pas de la lecture de la Bible mais d’un livre de Cicéron où celui-ci avait reproduit un ouvrage platonicien du jeune Aristote, le Protreptique ou exhortation a la Philosophie. Ils sont nombreux ceux qui sont venus au christianisme de cette façon-là. » [Après ces efforts, il n’est ainsi pas étonnant d’observer dans l’histoire le fait que le monde byzantin ait – plus vite que l’Empire romain d’Occident – abandonné le polythéisme pour le monothéisme chrétien].

    « Marquons seulement que le lien originel entre la théologie et l’idée de culture (paideia) continue à l’époque chrétienne. (…) La théologie a toujours été considérée par les auteurs chrétiens comme le principe d’une nouvelle culture et non pas comme un irrationalisme religieux inconsistant. » [Le platonisme a répondu par la naissance de la théologie suite à la crise de l’idéal grec causée par les Sophistes qui l’ont précédé, c’est une réparation par le haut au sein de la « paideia » (qui deviendra « las humanitas » de Cicéron et du cercle des Scipions pour enfin être dans nos « humanités »). Ajoutons que Saint-Paul, à l’Aréopage d’Athènes in. les Actes des Apôtres, cite quasiment à la virgule près le poète grec Aratus « Nous sommes aussi de la race de Dieu » [D’ailleurs l’Évangile fut rédigé en ancien grec, bien qu’il comprenne des expressions – ou des tournures de phrases – hébraïques].


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