• Qu’est ce que le Fascisme? Réponse à Umberto Eco sur sa piètre définition du Fascisme (Ugo)



    Mussolini contre les “vieillards séniles” : une révolution contre-réactionnaire

  • Introduction

    C’est assez drôle quand quelqu’un croit avoir réfuté le fascisme avec les mêmes arguments de base que nous entendons depuis que le fascisme a été conçu : « c’est réactionnaire » , « c’est capitaliste », « c’est conservateur », « c’est raciste », etc.

    Et Eco n’apporte rien de nouveau, si ce n’est de vieilles accusations, encore plus pauvres en qualité, fondées sur peu de choses sinon son imagination, voire relevant de la pure diffamation, dans le but de faire avancer son récit contre le fascisme (au lieu d’adopter une approche plus académique).

    Il faut clarifier certaines choses

    Premièrement, Umberto Eco est loin d’être un spécialiste du fascisme. De plus, il se décrit lui-même comme un antifasciste. Si l’on devait le croire sur parole, ce serait comme interroger un capitaliste sur la définition du communisme, ou inversement. Enfin, afin de dénoncer les mensonges flagrants d’Eco, je prendrai l’Italie fasciste comme exemple pour démontrer à quel point ses arguments sont peu pertinents pour la nation d’origine du fascisme.

    Cet article est une réponse complète aux 14 points d’Umberto Eco dans son essai Ur-Fascismpermettant selon lui de trouver le fascisme. Il est d’ailleurs selon lui pas nécessaire que tout les points soient présent en même temps pour que l’on puisse parler de fascisme.

    Comme pour mes articles précédents, j’essaierais de le rendre accessible à tous, afin que chacun sache désormais ce qu’est le fascisme et ce qu’il implique.

    Ur-Fascism d’Umberto Eco

    • I- Le culte de la tradition
    • II – Le rejet du modernisme
    • III – Le culte de l’action pour l’action
    • IV – Le désaccord est une trahison
    • V – La peur de la différence
    • VI – L’appel à la frustration sociale
    • VII – L’obsession du complot
    • VIII – L’ennemi est à la fois fort et faible
    • IX – Le pacifisme est collusion avec l’ennemi
    • X – Mépris pour les faibles
    • XI – Tout le monde est éduqué pour devenir un héros
    • XII – Le machisme et l’hostilité envers les sexualités non conformes
    • XIII – Le populisme sélectif
    • XIV – La novlangue

    Le culte de la tradition

    « Les vieux partis et les vieux qui continuent d’exploiter l’Italie politique de demain, comme si de rien n’était, seront balayés. La musique de demain aura un autre tempo. Ce sera un andantino sostenuto, et un fortissimo enflammé ne sera pas exclu. Il y aura aussi de nombreuses dièses dans la tonalité. C’est cette prédiction qui nous fait observer avec un certain mépris tout ce que disent et font les vieux bavards qui nous gouvernent, si pleins de présomption, de formules sacrées et d’imbécillité sénile.

    Ces gens aux cheveux gris qui s’accrochent encore désespérément à leurs vieilles habitudes sont pitoyables. Ce sont des gens qui ont raté le train. Le train est passé et ces gens sont toujours debout sur le quai de la gare, le visage grimaçant et plein de rancune. Les mots république, démocratie, radicalisme et libéralisme n’ont plus autant de sens que le mot socialisme… »

    — Benito Mussolini, Trenchocracy

    « L’époque où nous vivons ne permet plus une vie sédentaire et égoïste ; tout doit être en mouvement, chacun doit élever le niveau de son activité, tant dans les bureaux que dans les usines où le travail s’effectue (Applaudissements) — et le Gouvernement que j’ai l’honneur de représenter est le Gouvernement de la rapidité, c’est-à-dire que nous nous débarrassons de tout ce qui stagne dans notre vie nationale.

    Autrefois la bureaucratie somnolait sur des décisions différées, aujourd’hui elle doit procéder avec le maximum de rapidité. (Applaudissements.) Si nous avançons tous avec cette énergie, cette bonne volonté et cette bonne humeur, nous surmonterons la crise, qui est d’ailleurs déjà en partie surmontée.

    Je suis heureux de constater que Rome aussi se réveille et peut nous offrir des spectacles tels que ces œuvres. Je maintiens que Rome peut devenir un centre industriel. Les Romains doivent être les premiers à dédaigner de vivre uniquement de leurs souvenirs. Le Colisée et le Forum sont des gloires du passé, mais nous devons bâtir les gloires d’aujourd’hui et de demain. Nous appartenons à la génération des bâtisseurs qui, par le travail et la discipline, avec leurs mains et leur intelligence, désirent atteindre le but ultime et tant désiré : la grandeur de la nation future, qui sera une nation de producteurs et non de parasites. »

    — Benito Mussolini, discours à Rome du 19 janvier 1923

    « Il faut parfois démolir et détruire pour préparer les fondations de l’avenir. De même qu’un bâtisseur ne peut construire si le sol n’est pas pavé et débarrassé des pierres et des épines, le fascisme ne pourrait construire s’il ne détruisait pas la vieille mentalité, les vieilles cliques et les vieux intérêts égoïstes… Pour le fascisme, ce n’est pas un orgueil passif : il faut être digne de cette grandeur, ne pas en vivre, ne pas l’utiliser comme des fils dégénérés. Certains disent : “Nous sommes grands parce que nous l’avons été.” Non ! Nous serons grands lorsque le passé deviendra une impulsion, un ferment de vie. »

    — Benito Mussolini, Journal de la volonté

    « Nous devons expulser sans pitié de nos rangs et même de nos vies les conservateurs, les lâches, les timorés et les hommes d’hier. »

    — Benito Mussolini, discours à Rome du 27 octobre 1930

    C’est peut-être le point le plus drôle, et nombreux sont ceux qui y croient réellement, en dehors d’Eco ! C’est pourquoi je dois m’efforcer de le démystifier.

    On considère souvent que le fascisme était une réaction : un mouvement cherchant à combattre le communisme, car il menaçait le capitalisme.

    On prétend que le fascisme n’était pas une force révolutionnaire en soi et qu’il souhaitait préserver le gouvernement d’hier, ou du moins s’appuyer sur lui et maintenir un certain ordre.

    Bien que le fascisme ne fût pas traditionaliste, il fit appel à la tradition pour servir les intérêts de l’État, ce qui lui valut d’être perçu comme traditionnel. De même qu’il est national sans être nécessairement nationaliste, il est traditionnel sans être traditionaliste.

    Plusieurs travaux universitaires démontrent l’inexactitude de cette croyance. 

    Mussolini s’opposait au communisme pour ses convictions internationalistes, et non parce qu’il organisait des grèves ou des occupations de terres. Curieusement, Mussolini approuvait les occupations de terres et les grèves dans la mesure où elles ne portaient pas le drapeau rouge. De plus, lorsqu’il s’agissait d’aider les propriétaires terriens, ceux-ci cédaient volontairement leurs terres aux fascistes en échange de leur protection contre les communistes. Et que feraient les fascistes de cette terre ? Les donner aux paysans !

    « L’Italie fut au plus près d’une révolution socialiste à la fin de l’été 1920, même si cela ne devint évident qu’avec le recul. En juin 1920, un bataillon de l’armée s’était mutiné à Ancône après avoir refusé d’embarquer pour l’Albanie, que l’Italie occupait partiellement depuis la guerre, et les ouvriers de la ville étaient sortis en force pour soutenir les mutins. Pendant quelques jours, jusqu’à ce que l’armée étouffe la rébellion, celle-ci sembla susceptible de s’étendre. Mais début septembre, les ouvriers, surtout dans les grandes villes industrielles du Nord, commencèrent à occuper des usines et, à la campagne, les paysans prirent le contrôle des fermes. Ils mirent leurs employeurs en lock-out et gérèrent eux-mêmes les usines et les fermes. Environ un million d’ouvriers étaient impliqués. Mussolini était favorable aux occupations, écrivait-il, à condition qu’elles ne se transforment pas en une expérience bolchevique…

    En avril 1920, des ligues paysannes, majoritairement socialistes, avaient saisi 27 000 hectares de terres agricoles appartenant à 191 propriétaires et les avaient cédées à 101 coopératives ouvrières. Les autorités ne firent rien pour empêcher ces saisies, en partie à cause d’une loi décrétant que les paysans vétérans de guerre devaient se voir attribuer des baux sur des terres agricoles non cultivées. Au-dessus de chaque ville et mairie contrôlées par les socialistes flottait non pas le drapeau tricolore italien, mais le drapeau rouge de la révolution. En 1920, grèves et incendies criminels causèrent la perte d’un tiers des récoltes de foin, d’un cinquième des récoltes de céréales et d’un quart des vendanges. Dans la seule province de Ferrare, on dénombra 192 incendies criminels sur des terres agricoles en 1920, et le préfet écrivit que « des colonnes de centaines de ligueurs avaient commis de graves crimes contre les personnes et les biens ».

    C’est pour se libérer de cette tyrannie que le fascisme rural a vu le jour. Il a fait du fascisme rural une force d’importance nationale pratiquement du jour au lendemain. Sa croissance explosive et sa violence allaient transformer le fascisme à jamais. En janvier 1921, Mussolini exposait sa position sur la question agricole dans Il Popolo d’Italia. « Face au problème agraire, la position du fascisme est généralement la suivante : la terre à celui qui la travaille et la fait fructifier. Pas de “socialisation de la terre”, une expression vide de sens, et surtout pas d’État agricole. » En échange du soutien des squadristes contre les socialistes, les fascistes persuadèrent les propriétaires terriens de céder de vastes étendues de terre aux paysans par le biais de baux emphytéotiques, notamment en Émilie-Romagne. La politique agraire fasciste visait à remplacer, chaque fois que possible, le travail salarié par des baux ou la propriété de petites parcelles. Le programme agraire fasciste publié en juin 1921 stipulait que « la terre doit appartenir à celui qui la travaille ». »

    — Nicholas Ferrel, Mussolini: Une nouvelle vie 

    Le fait que le fascisme se soit aligné sur les traditionalistes de droite perd de son importance si l’on considère qu’à ses débuts, il comptait également parmi ses principales ailes les futuristes de gauche. Ces derniers étaient connus pour leur antitraditionalisme extrême et exigeaient une avancée totale vers l’avenir, sans attaches avec le passé. Les futuristes seraient, bien sûr, déçus par les concessions que Mussolini accepterait, mais les traditionalistes de droite le seraient tout autant lorsqu’ils comprendraient que le fascisme avait ses propres projets.

    « Le fascisme était prêt à impliquer l’État dans des activités économiques complexes si cette intervention était jugée nécessaire pour promouvoir l’un ou l’autre engagement idéologique fondamental. Dans ces circonstances, au fil du temps, il devint de plus en plus difficile de distinguer les questions purement économiques de celles qui étaient politiques et qui relevaient de la compétence d’une administration prétendument manchesterienne.

    En conséquence, durant les premières années du régime, conservateurs et révolutionnaires, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du parti fasciste, se disputaient les positions et les avantages. Dans ces circonstances, les théoriciens fascistes masquaient souvent les tensions en affirmant que la révolution était disposée à « conserver » tout ce qui avait de la valeur du passé. Cela semblait satisfaire la classe des « compagnons de route » qui imaginaient que le fascisme servirait leurs intérêts conservateurs ou libéraux. Ils choisissaient de comprendre le fascisme comme un régime transitoire, destiné à restaurer l’ordre économiquement et politiquement libéral antérieur.

    Avec l’assassinat de Matteotti en juin 1924, les conservateurs et les libéraux qui s’étaient ralliés au fascisme avant la Marche sur Rome commencèrent à s’éloigner. Parallèlement, la valeur des actions s’éroda brutalement. L’appréhension grandit parmi les classes aisées – beaucoup retirèrent leur soutien – et la presse d’opposition se ligua contre le gouvernement. On assista à des défections massives, notamment dans les milieux d’affaires et financiers, ainsi qu’à un nombre important de défections au sein des syndicats fascistes. Pour aggraver les difficultés, l’opposition politique officielle fit sécession du Parlement, indignée, et chercha à mobiliser l’opinion publique et la Couronne contre le gouvernement. C’est tout le système qui était menacé. »

    — A. James Gregor, Mussolini’s Intellectuals

    Julius Evola est un parfait exemple du virage à droite contre le fascisme. Il s’agissait d’une figure que beaucoup (comme Eco) considèrent comme l’un des penseurs fascistes les plus importants. Pourtant, à y regarder de plus près, non seulement le gouvernement fasciste se méfiait de lui, mais les désaccords entre le fascisme et le traditionalisme évolien se manifestaient déjà sous le régime fasciste italien. Pour Evola, le fascisme était utile au traditionalisme et non l’inverse. Autrement dit, Evola ne voyait aucune valeur dans la doctrine du fascisme en elle-même et ne la considérait que comme un outil pour promouvoir ses propres intérêts.

    « Pour Evola, le fascisme, tel qu’il s’était manifesté dans la révolution de Mussolini, était une chose matérielle, sans âme. C’était une révolution qui avait mobilisé une partie de la lie de la société. Elle était née de compromis, nourrie de rhétorique et des ambitions mesquines de gens mesquins. Le système étatique qu’elle avait construit était incertain, mal conçu, violent, obscur et sujet à équivoques. Ce dont le fascisme avait besoin, c’était d’une âme – d’être gouverné non par des dirigeants choisis au hasard ou par la popularité, mais par ceux animés par la « véritable Sagesse » des « Maîtres cosmiques ». Ce n’est que dans ces circonstances que les gens se répartissaient spontanément en castes – comme ce fut le cas dans l’Antiquité en Chine, en Perse et en Égypte – pour ainsi structurer un « véritable État ». Un système de castes offrirait une « liberté inconditionnelle » à ceux qui sont imprégnés de sagesse cosmique et de pouvoir illimité, capturant ainsi « l’essence rationnelle » du véritable libéralisme…

    Il condamnait le caractère « socialiste » et « démocratique » du corporatisme fasciste. La seule façon pour le fascisme d’espérer sa délivrance était de s’imprégner de la « calme illumination » de cette véritable « Sagesse » issue du « silence hermétique et pythagoricien » méditerranéen, confirmant sa « Vérité » par des « actes de pouvoir », résonnant avec les « vibrations du sang », plutôt que par la fourniture de pâles « arguments » et la rédaction de livres. Ce n’est que si le fascisme parvenait à trouver sa « lumière » dans la Bhagavad-gita qu’il pourrait devenir véritablement révolutionnaire, restaurer l’« ordre traditionnel des choses » dans un monde moderne décadent.

    Dans tout cela, peu de choses du fascisme de Mussolini, hormis une partie de son vocabulaire, échappèrent à l’épreuve. Près de quarante ans plus tard, Evola devait répéter la même série d’objections et exprimer sa conviction que Mussolini n’avait jamais été suffisamment « spirituel » pour en comprendre quoi que ce soit. En effet, pour le jeune Evola, le fascisme, tel qu’il était, n’avait que très peu de vertus immédiates et évidentes. Début 1925, son intention était de transmettre tout cela en entreprenant des actions expressément antifascistes. Il se réconcilia cependant rapidement avec le fascisme, apparemment pour l’utiliser comme un moyen de transmettre à son élite la « sagesse traditionnelle » de ses « maîtres invisibles » – afin qu’ils l’aident à monter une révolution contre la décadence anti-traditionnelle du monde moderne post-médiéval…

    Evola n’a jamais été un fasciste, quelle que soit l’interprétation du terme. Il a donné un sens particulier à chacun de ses principaux concepts, cherchant sincèrement à promouvoir les intérêts de cette sagesse tantrique et védique obscure qu’il avait fait sienne. Concernant le fascisme, il prônait un rejet total de toute notion d’« État totalitaire » reposant sur un nationalisme exigeant obéissance et engagement. Des termes devenus familiers aux fascistes, tels que « hiérarchie », « leadership », « élitisme », « État », « impérialisme » et « mythe », ont tous vu leur signification transfigurée dans le lexique de la vision méditerranéenne traditionnelle d’Evola…

    Evola considérait clairement Mussolini et le fascisme comme un simple spectacle « hypnotique » pouvant servir à communiquer les réalités profondes d’un monde transcendant à ceux qui en ont la capacité de comprendre. Il semble évident que, tout au long de sa vie, Evola a cherché à utiliser les instruments du fascisme pour former une élite véritablement « spirituelle » chargée de restaurer les vertus « traditionnelles » du monde antique…

    Evola cherchait à créer un mouvement qui ne militerait ni pour le fascisme ni pour le national-socialisme, mais pour une « droite véritablement traditionnelle ». Ce fut le mouvement politique qui survécut à la guerre. Il n’avait que très peu à voir avec le fascisme. Pour l’histoire de la doctrine fasciste, il est significatif que la quasi-totalité des intellectuels qu’Evola fréquentait s’opposaient explicitement à Giovanni Gentile, tant comme figure politique que comme « philosophe du fascisme ». Anti-gentiliens, Evola et ceux avec qui il s’identifiait le plus rejetaient l’humanisme de l’actualisme de Gentile, ainsi que son opposition morale à l’antisémitisme et au racisme biologique. »

    — A. James Gregor, Mussolini’s Intellectuals

    Le fait qu’Eco soit un représentant de l’idée que les penseurs « traditionalistes » se trouvaient parmi la pensée fasciste est assez ironique, puisque le fascisme s’est retrouvé parmi : des anti-traditionalistes radicaux, des syndicalistes révolutionnaires et d’anciens socialistes ; et était principalement guidé par une ligne de philosophes de gauche strictement révolutionnaire, que ce soit : Sergio P’anunzio, Ugo Spirito, Alfredo Rocco, Nicola Bombacci, etc. Non seulement c’était le cas, mais Mussolini s’engagea également dans un processus progressif de réforme au sein de l’Italie fasciste qui était destiné à purger les éléments traditionalistes du régime et à réaliser son État totalitaire éthique à travers une République sociale.

    L’Italie fasciste peut être divisée en trois périodes : le capitalisme héroïque (1922-1932), l’État corporatif (1932-1943) et le socialisme d’État (1943-1945).

    « Récemment, cependant, des signes de changement ont été observés. Dans un passé récent, Otto-Ernst Schueddekopf qualifiait le fascisme italien de « dictature du développement ». Plus tôt encore, Mary Matossian décrivait le fascisme de Mussolini comme animé par une « idéologie de l’industrialisation retardée », un système de croyances destiné à ménager la population italienne depuis la première industrialisation jusqu’à son aboutissement. Si, en réalité, le fascisme était un régime de développement, et son idéologie un système de croyances de développement, ne pourrait-il pas être intégré dans notre schématisation préliminaire sans tension théorique ?…

    Certes, les éléments aristocratiques de la société traditionnelle ont persisté pendant la période fasciste, et ils étaient remarquablement absents dans le cas bolchevique. Mais leur présence ou leur absence pourrait bien ne constituer rien de plus qu’une insignifiance historique au regard du programme général de développement du fascisme. Les fascistes, à la différence des bolcheviques, se trouvaient dans un environnement politique où de nombreux éléments du système politique préfasciste (y compris l’aristocratie) jouissaient encore d’un pouvoir politique considérable. Rien n’indique que le fascisme aurait pu entreprendre son programme de développement, et encore moins accéder au pouvoir, sans s’accommoder de ces éléments encore essentiels. Il est clair que le fascisme, avant la Marche sur Rome, reconnaissait la nécessité d’alliés non-mouvementaux. Avec la même clarté, les fascistes comprenaient qu’une lutte de classe prolongée ne pouvait qu’entraver leur programme, tout comme elle avait entravé le programme bolchevique. La différence était que les fascistes comprenaient leur mission historique – la modernisation et l’industrialisation rapides d’un système socio-économique retardé – tandis que les bolcheviks étaient encore entravés par leur engagement envers une forme inappropriée de marxisme conçue pour la révolution dans un environnement post-industriel.

    Il semblerait qu’on puisse mieux présenter le fascisme italien comme un système de développement, soutenu par une idéologie ancrée dans le marxisme classique, mais adapté aux exigences du développement contemporain. Lorsque les fascistes parlaient d’« expansion économique », de « nécessité d’industrialiser », d’« accumulation de capital », de « rationalisation des moyens de production », d’introduction d’« innovations technologiques » pour accroître la production par habitant, d’expansion des « fonctions de gestion » de l’État, de modification des attitudes traditionnelles envers l’organisation et d’intégration du travail sous la « discipline unitaire des entreprises d’État », ils parlaient clairement le langage d’une politique de développement. »

    — A. James Gregor, Le fascisme italien et la dictature du développement

    On a souvent avancé que la dernière partie du régime de Mussolini n’était qu’un faux appel au prolétariat et une façon de se faire passer pour un socialiste. Cependant, cette affirmation a été réfutée par d’anciens fascistes italiens comme Rutilio Sermonti et par des universitaires comme A. James Gregor dans des ouvrages tels que « Le Fascisme italien et la Dictature du développement ». Ces sources, primaires et secondaires, montrent que l’Italie s’engageait dans une série de réformes orientées vers le socialisme d’État. Ce constat transparaît également dans les discours de Mussolini.

    Mussolini considérait les traditions comme un instrument de l’État, susceptible d’attirer des personnalités et des groupes électoraux importants, garants du pouvoir du fascisme. Ses concessions aux forces réactionnaires de son régime lui ont valu le coup d’État de 1943, qui a ouvert la voie à la guerre civile italienne. Cela sera reconnu par Mussolini comme l’une de ses principales erreurs, car, bien qu’il ait été sur la voie de la réforme, il n’a jamais vraiment réalisé son État totalitaire et a dû précipiter le processus pendant la République sociale italienne, dans laquelle il était encore soumis aux Allemands.

    « Il [Mussolini]a annoncé qu’il avait l’intention de fonder l’« anti-parti », c’est-à-dire les faisceaux de combat, un organe d’action et d’agitation pour toute la péninsule, destiné à se retourner à la fois contre le misonéisme de droite et contre les ambitions destructrices de la gauche léniniste. »

    — Gioacchino Volpe, Genèse du fascisme

    Mussolini rejetait l’idée de préserver le passé; la plupart de ses politiques visaient à établir le pouvoir au nom du seul fascisme. De plus, il affirmait systématiquement son opposition à la notion de droite et de gauche, considérant le fascisme comme un gouvernement pragmatique destiné à gouverner à son rythme et avec ses propres objectifs (une Troisième Position, ou, comme il le disait, « au sommet du centre »).

    « Le fascisme, qui se situe à droite – même si en fait nous pourrions être placés au sommet du centre – est réactionnaire à l’égard du socialisme, qui, même s’il se situe à gauche, est aujourd’hui typiquement bourgeois, on pourrait même dire conservateur et réactionnaire…

    Ces mots [droite et gauche] n’ont pas de sens fixe et immuable : ils sont variables et conditionnés par les circonstances de temps, de lieu et d’esprit. Nous, fascistes, ignorons complètement ces termes creux et, par-dessus tout, méprisons ceux qu’ils terrifient. »

    — Benito Mussolini, Clichés; Gauche et droite

    « Ma formule de 1925 est la même qu’aujourd’hui : tout le pouvoir au fascisme, et exclusivement au fascisme ! La Révolution, qui a épargné ses ennemis en 1922, les range aujourd’hui discrètement au pied du mur, et fera de même demain. Aujourd’hui, donc, elle est plus forte. Combien de nos ennemis prétendent qu’il n’y a de véritable révolution que lorsque les pelotons d’exécution peuvent la constater ? La Révolution, unitaire depuis le Congrès de Rome de 1921, l’est restée et le restera : c’est là sa force incomparable. Jacobins, Girondins, Thermidoriens, droite et gauche, sont des terminologies inconnues du régime fasciste. »

    — Benito Mussolini, discours à Rome du 27 octobre 1930

    « Mussolini n’a pas pris le pouvoir. C’était la version fasciste de l’histoire. Le pouvoir lui a été donné par le roi. Le fascisme n’était pas non plus une contre-révolution bourgeoise contre la classe ouvrière. C’était la version marxiste de l’histoire. Les fascistes s’opposaient à la bourgeoisie autant qu’aux socialistes, car tous deux exaltaient une classe aux dépens de l’autre. Les fascistes exaltaient la nation, unie et non divisée.

    La définition populaire du fascisme comme étant de droite est trompeuse, même si Mussolini le décrivait en 1922 comme « de droite ». Son moteur intellectuel était de gauche. La plupart des fascistes étaient soit socialistes, soit syndicalistes. Aussi à droite que soient devenues les manifestations du fascisme, son étoile directrice était toujours de gauche. Son opposition au socialisme pourrait être qualifiée de droite, ses tendances républicaines de gauche. Son opposition au principe de la démocratie parlementaire pourrait être qualifiée de droite, son opposition à la réalité antidémocratique du parlement italien de gauche. Sa défense de la propriété privée était de droite, mais son soutien à l’État-major pour brider le capitalisme – son État-entreprise – était de gauche…

    Ce sont les fascistes qui ont popularisé l’expression « Troisième Voie », entre la première et la deuxième voie, le capitalisme et le socialisme, pour décrire leur État corporatiste qui garantirait la collaboration des classes et mettrait fin à la lutte des classes. Mussolini écrira: « La force du fascisme consiste en ceci : il extrait de tous les programmes l’essentiel et possède la force de les mettre en pratique ». »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    Rejet du modernisme 

    « La doctrine du fascisme comprend la vie humaine comme une lutte au nom des principes d’une éthique supérieure, à travers laquelle elle affirme les motivations spirituelles prédominantes ; la valeur de la culture sous toutes ses formes, religieuse, artistique, scientifique, l’importance de l’éducation et du travail, la prééminence de toutes les forces morales et un esprit responsable. »

    — Parti national fasciste, Dictionnaire politique

    « Le fascisme, dans son ensemble, était moderniste. Les futuristes, qui exaltaient la vitesse et la machine, avaient contribué à le créer et à le soutenir. Son principal soutien ne venait pas seulement du petit Borghèse, mais aussi des démunis, et ses idées fondamentales venaient de l’avant-garde. Le fascisme attirait et autorisait toutes sortes d’avant-gardistes. Mario Sironi, scandaleusement méconnu mais incontestablement parmi les grands peintres et sculpteurs du XXe siècle, et également caricaturiste politique du Popolo d’Italia, était un fervent fasciste. Il souhaitait créer un art moderne qui soit une synthèse du classique et du moderne – exactement ce que le fascisme voulait faire avec les Italiens. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    Le fait que l’auteur reconnaisse que le fascisme a embrassé un certain degré de modernisme nous épargne une bonne partie du travail. Il précise néanmoins qu’il s’agissait simplement d’un rejet des Lumières afin de revenir à une ancienne façon de penser. Cela dit, pour un fasciste (un mouvement qui aspirait à un « nouvel avenir fasciste », comme expliqué précédemment), tout était question de retour à une certaine mentalité.

    Aussi évident que cela puisse paraître, le fascisme voulait créer ses propres Lumières et imposer sa propre modernité, supprimant les conséquences intrinsèquement néfastes du matérialisme libéral qui avait séparé l’esprit du peuple des masses. Il cherchait à façonner les circonstances matérielles à son avantage en imposant une logique fasciste aux processus économiques.

    Bien que le fascisme ait prôné le progrès spirituel partout où il transparaissait dans la tradition nationale (comme dans l’œuvre du poète Dante Alighieri ou dans l’esprit scientifique de Giordano Bruno), il incarnait également un esprit moderniste cherchant à libérer l’homme de la culture médiévale.

    Le principal problème de l’interprétation d’Umberto Eco est qu’il néglige le fait que le fascisme, bien qu’opposé à la modernité au sens libéral du terme, ne cherchait pas à la détruire complètement. Le fascisme était prêt à adopter le modernisme dans la mesure où celui-ci demeurait spirituellement révolutionnaire et épanouissant dans la société toute nouvelle du « Libro e moschetto ».

    « Cette culture politique, communautaire, anti-individualiste et antirationaliste, représentait d’abord un rejet de l’héritage des Lumières et de la Révolution française, puis la création d’une alternative globale, d’un cadre intellectuel, moral et politique qui seul pouvait assurer la pérennité d’une collectivité humaine dans laquelle toutes les couches et toutes les classes de la société seraient parfaitement intégrées… Le fascisme souhaitait rectifier les conséquences les plus désastreuses de la modernisation du continent européen et apporter une solution à l’atomisation de la société, à sa fragmentation en groupes antagonistes et à l’aliénation de l’individu dans une économie de marché. Le fascisme s’est rebellé contre la déshumanisation que la modernisation avait introduite dans les relations humaines, mais il était également très désireux de conserver les bénéfices du progrès et n’a jamais prôné un retour à un hypothétique âge d’or. Le fascisme s’est rebellé contre la modernité dans la mesure où celle-ci était identifiée au rationalisme, à l’optimisme et à l’humanisme du XVIIIe siècle, mais il n’était pas un mouvement réactionnaire ou antirévolutionnaire au sens large. Au sens maurrassien du terme. Le fascisme se présentait comme une révolution d’un autre genre, une révolution qui cherchait à détruire l’ordre politique existant et à en déraciner les fondements théoriques et moraux, tout en préservant tous les acquis de la technologie moderne. Elle devait s’inscrire dans le cadre de la société industrielle, exploitant pleinement le pouvoir qu’elle détenait. »

    — Zeev Sternhell, La naissance de l’idéologie fasciste

    Dans la conception fasciste, la dépravation ne commence pas avec la modernité, et la privation de modernité est perçue comme la corruption d’un monde déjà corrompu – non pas en libérant la mentalité médiévale de ses chaînes, mais en l’en attachant à de nouvelles. Ainsi, le prétendu « retour à la Tradition » appliqué au fascisme est fallacieux. Une fois de plus, nous nous penchons sur la nature organique du fascisme: indépendamment de cette association entre traditionalisme et fascisme, chaque politique est déterminée par son utilité pour l’État et par sa capacité à réaliser le nationalisme socialiste qu’elle cherche à instaurer (au sens fichtéen du socialisme).

    Dans une certaine mesure, on pourrait légitimement qualifier le fascisme de forme d’utilitarisme fondé sur des règles, où les résultats sont mesurés à l’aune de leur capacité à accroître le pouvoir de l’État. Pour comprendre cela, il est nécessaire de connaître certains aspects du lexique fasciste.

    « Nous pensons que l’État est la même personnalité que l’individu, dépouillée des différences accidentelles, soustraite à la préoccupation abstraite des intérêts particuliers, non perçue ni évaluée dans le système général où se trouvent leur réalité et la possibilité de leur garantie effective ; personnalité ramenée et concentrée dans sa conscience la plus profonde : là où l’individu ressent l’intérêt général comme sien, et le veut donc comme une volonté générale. Cette conscience profonde que chacun de nous réalise et doit réaliser en lui-même comme conscience nationale dans son dynamisme, avec sa forme juridique, dans son activité politique, ce fondement même de notre individualité, voilà l’État. Et le concevoir en dehors de la vie morale, c’est priver l’individu lui-même de la substance de sa moralité. L’état éthique du fasciste n’est plus, bien sûr, l’état agnostique du vieux libéralisme. Son éthique est spiritualité : la personnalité, qui est conscience ; le système, qui est volonté. Et le système signifie pensée, programme. Il signifie l’histoire d’un peuple rassemblé dans le feu vivant d’une conscience actuelle et active. Il signifie le concept de ce que l’on est, de ce que l’on peut et doit être : il « L’État signifie mission et finalité, en général et en particulier, lointaines et proches, médiatisées et immédiates, toutes déterminées. L’État est la grande volonté de la nation ; et donc la grande intelligence. Rien ne l’ignore ; et il ne se considère pas étranger à tout ce qui touche à l’intérêt du citoyen, qui est le sien : ni économiquement ni moralement. Nihil humani a se alienum putat. » L’État n’est ni une façade majestueuse ni un bâtiment vide : il est l’homme lui-même ; la maison construite, habitée et animée par les joies et les peines du travail et par la vie entière de l’esprit humain. »

    — Giovanni Gentile, Qu’est-ce que le fascisme ?

    Le passage ci-dessus évoque l’esprit éternel du fascisme. Il accorde une grande valeur au développementalisme, au progressisme et au changement constant fondé sur la réciprocité des facteurs sociaux et politiques. Le devoir des peuples est de s’édifier mutuellement et d’accorder de la valeur à leur propre éveil spirituel ; il ne s’agit pas d’un rêve matérialiste à moitié réalisé, issu de l’histoire des idées.

    Le fascisme s’est opposé aux idées explorées dans les temps anciens à partir d’une approche pragmatique et idéaliste du monde, d’où sa détermination à construire sa propre rationalité et sa propre pensée proprement spirituelle chez ses citoyens, ce qui est différent de ce que l’on pourrait appeler « sur-intellectualisme », c’est-à-dire être un dilettante ou un « leterato » (ceux qui incarnent ce que l’on appellerait la pensée statique (ou « pensiero pensato ») en termes idéalistes actuels).

    Le culte de l’action pour l’action ?

    « L’anti-intellectualisme ne signifie pas, comme certains fascistes ignorants semblent le croire, qu’ils sont autorisés par le Duce à rejeter la science et la philosophie. Il ne signifie pas non plus nier la valeur de la pensée et des expressions supérieures de la culture par lesquelles elle s’exprime. La réalité spirituelle est une synthèse, dont l’unité trouve expression et valeur dans cette pensée-action. Dans l’unité concluante de cette synthèse convergent, et doivent converger, et savoir qu’ils convergent, de nombreux éléments sans lesquels la synthèse serait vide, fonctionnant dans le vide. »

    — Giovanni Gentile, Origines et doctrine du fascisme

    « Le fascisme est une guerre contre l’intellectualisme. L’esprit fasciste est volonté, non intellect ; et j’espère ne pas être mal compris. Les intellectuels fascistes ne doivent pas être des intellectuels. Le fascisme est et doit être un ennemi implacable, non pas contre l’intelligence, mais contre l’intellectualisme, qui est une maladie de l’intelligence. Car l’intelligence aussi est volonté, et le fascisme, au moins, le ressent, dédaignant la culture, ornement ou parure du cerveau, et aspirant à une culture qui arme et fortifie l’esprit pour remporter des batailles toujours nouvelles. Et telle peut être, telle devrait être notre barbarie, une barbarie d’intellectuels ! Contre la science et surtout contre la philosophie ; mais, bien sûr, contre la science et la philosophie des décadents, des lâches, de ceux qui se tiennent toujours à la fenêtre et se contentent de critiquer comme si cela ne les regardait pas ! »

    — Giovanni Gentile, Origines et doctrine du fascisme

    « Pourtant, le fascisme n’est ni une religion ni une philosophie au sens habituel du terme. C’est le deuxième point : le fascisme est une attitude envers l’action. Il préserve l’intégrité de la vie et la traite comme une unité. Il s’adapte aux circonstances, sans enchevêtrer l’avenir dans les nœuds d’une planification à long terme. Bien que le fascisme soit anti-intellectuel, il ne néglige pas la science et la rigueur philosophique. La spiritualité rassemble tous les éléments de la vie dans des pensées qui deviennent des actions. Le fascisme s’oppose à une position théorique sur la vie. Ceux qui refusent de s’impliquer dans la résolution des problèmes quotidiens ne sont que de mauvais citoyens. Ils seront chassés. Le fascisme s’oppose à cette décadence culturelle qui prive les citoyens de leur engagement face aux épreuves auxquelles la nation est confrontée. La décadence fait des citoyens de simples spectateurs. C’est ce que fait l’intellectualisme. On voit le haut et le bas, le bien et le mal, en toute chose, et on adopte une attitude passive. Par conséquent, le fascisme passe peu de temps à théoriser. Il est occupé à agir. La théorie est une faible alliée. en réforme. Le mantra du fascisme est la vie, et non un système ou une idée. Certains qualifient donc le fascisme de méthode plutôt que de théorie. »

    — Giovanni Gentile, Origines et doctrine du fascisme

    L’« intellectualisme », tel que le fascisme le conçoit, est l’empêchement de la synthèse entre pensée et action. Il représente une action et une pensée irréfléchies, ne permettant jamais à la dialectique de s’achever en une synthèse définitive. Il s’agit en grande partie d’un intellectualisme de salon et d’un esprit de contradiction, car ceux qui se consacrent uniquement à la pensée n’incarneront jamais ce qu’ils pensent et ne chercheront jamais à l’instaurer dans la vie réelle.

    L’idée absurde selon laquelle les fascistes n’étaient que sang et violence n’a été que calomnie de la part des matérialistes dogmatiques habituels, qui nient la véracité de toute troisième position qui ne correspond pas à leur point de vue philosophique farfelu. On voit ainsi des intellectuels de salon prétendre comprendre la nature « irrationnelle » du fascisme tout en ignorant le nombre d’intellectuels à l’origine du mouvement lui-même, des personnalités telles que Giovanni Gentile (une personnalité qui allait inspirer une génération de philosophes), Alfredo Rocco, Sergio Panunzio, Ugo Spirito et Nicola Bombacci.

    Comme nous pouvons le constater, il n’est pas si difficile de saisir la conception fasciste de l’« intellectualisme ». Il s’agissait simplement d’un refus de rester assis à sa place et de ne pas joindre le geste à la parole. Le fascisme dans son ensemble adhérait à la devise: « Le livre et le fusil font le parfait fasciste. » Pour une raison, être une brute ne suffit pas, et être une mauviette non plus. Et que se passe-t-il lorsqu’on mélange les deux ? On obtient l’idéal que vise le fascisme, un mélange de pensée et d’action, raison pour laquelle l’Italie a fait de la réforme de l’éducation et des programmes visant à améliorer la santé des Italiens (principalement en encourageant le sport) l’une de ses principales priorités législatives.

    « L’État éthique devait se réaliser non seulement par la promulgation de nouvelles lois ou la création de nouvelles institutions, mais surtout par la promotion d’un esprit nouveau. Pour atteindre cet objectif, le fascisme devait recourir à tous les moyens de l’État, et plus particulièrement à l’école. Le fascisme n’était pas un dogme, mais une « révolution permanente de l’esprit de la nation », et l’éducation avait un rôle crucial à jouer dans cette révolution.

    L’application des notions de Gentil à l’éducation consistait tout d’abord en un rejet des tendances positivistes dominantes dans la pédagogie italienne qui mettaient l’accent sur la nécessité d’une école laïque (une école « agnostique », selon Gentile) et le développement de l’enseignement scientifique… »

    — Tracy H. Koon, Croire, obéir, combattre : la socialisation politique de la jeunesse dans l’Italie fasciste, 1922-1943

    « Le fascisme est-il donc « anti-intellectuel », comme on l’a si souvent accusé ? Il est éminemment anti-intellectuel, éminemment mazzinien, si l’on entend par intellectualisme le divorce entre la pensée et l’action, entre la connaissance et la vie, entre le cerveau et le cœur, entre la théorie et la pratique. Le fascisme est hostile à tous les systèmes utopiques, voués à ne jamais affronter l’épreuve de la réalité. Il est hostile à toute science et à toute philosophie qui restent affaire de pure fantaisie ou d’intelligence. Ce n’est pas que le fascisme nie la valeur de la culture, des hautes recherches intellectuelles qui nourrissent la pensée comme source d’action.

    L’anti-intellectualisme fasciste méprise un produit particulièrement typique des classes cultivées en Italie : le leterato – l’homme qui joue avec le savoir et la pensée sans aucun sens des responsabilités envers le monde pratique. Il est hostile non pas tant à la culture qu’à la mauvaise culture, celle qui n’éduque pas, qui ne fait pas d’hommes, mais crée des pédants et des esthètes, des égoïstes en un mot, des hommes moralement et politiquement indifférents. Il n’a que faire, par exemple, de l’homme qui est « au-dessus du conflit » lorsque son pays ou ses intérêts importants sont en jeu.

    En raison de sa répugnance pour l’« intellectualisme », le fascisme préfère ne pas perdre de temps à élaborer des théories abstraites sur lui-même. Mais lorsque nous affirmons qu’il n’est ni un système ni une doctrine, nous ne devons pas en conclure qu’il s’agit d’une pratique aveugle ou d’une méthode purement instinctive. Si par système ou philosophie nous entendons une pensée vivante, un principe de caractère universel révélant chaque jour sa fécondité et sa signification profondes, alors le fascisme est un système parfait, solidement ancré et dont le développement est rigoureusement logique ; et tous ceux qui ressentent la vérité et la vitalité de ce principe œuvrent jour après jour à son développement, tantôt agissant, tantôt défaisant, tantôt avançant, tantôt revenant sur leurs pas, selon que leurs actions se révèlent conformes au principe ou s’en écartent. »

    — Giovanni Gentile, Les fondements philosophiques du fascisme

    Le désaccord est une trahison

    « Comment traiter les non-fascistes ? Certains citoyens ne sont pas membres du parti, mais sont des travailleurs honnêtes et disciplinés. Ils doivent être respectés. D’autres cherchent à nuire au fascisme : ils doivent être combattus sans merci. »

    — Benito Mussolini, Journal de la volonté

    « Il Secolo, un important quotidien antifasciste, notait par exemple le 4 novembre : « Il n’existe pas de parti ou de mouvement politique en Italie où, comme dans le fascisme, il y ait autant de courants qui vont dans des directions opposées, chacun agissant pour lui-même, sans respect ni de la discipline ni de la direction centrale. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    Comme expliqué précédemment, la critique était en réalité une pratique appréciée et même recherchée par Mussolini afin d’obtenir le consentement de la population. L’idée que le fascisme n’était qu’une idée totalitaire, dont les interprétations étaient peu ou pas divergentes, est absurde : de nombreux individus dissidents étaient en désaccord au sein du régime. De plus, Mussolini allait inclure dans son entourage plusieurs critiques de son gouvernement. À ce propos, nous pourrions également passer en revue les différentes branches qui se sont divisées au sein du parti fasciste, lequel s’opposait finalement à la voie d’action souhaitée par chacun, qu’il s’agisse de Gentile, Ugo Spirito, Marinetti, Alfredo Rocco, Sergio Panunzio, Niccolo Giani, Berto Ricci, De Vecchi, etc. La diversité de pensée au sein du régime fasciste est étonnamment large, car le parti fasciste englobait une variété de penseurs aux tendances diverses.

    L’idée selon laquelle le fascisme aurait commis des violences par simple appel à l’action et se serait transformé en une secte de la mort assoiffée de sang est également erronée, car ce ne sont pas les fascistes qui ont déclenché la violence en Italie. La Terreur rouge était déjà en place avant l’apparition du Squadrismo qui caractérisait le fascisme italien. Comme le disait Mussolini en 1921:

    « Pour les fascistes, la violence n’est pas un caprice… Ce n’est pas de l’art pour l’art. C’est une nécessité chirurgicale. Une douloureuse nécessité… Pour nous, la violence est une exception, pas une méthode, ni un système. »

    Le régime, comme l’ont révélé les archives de l’OVRA et plusieurs historiens, était — malheureusement pour les calomniateurs du fascisme — à peine oppressif et comportait des courants opposés au fascisme.

    « C’est l’OVRA qui a fourni l’essentiel du travail du Tribunal spécial pour la défense de l’État. Entre 1927 et 1929, 5 046 personnes ont comparu devant le tribunal, dont un cinquième ont été reconnues coupables. Il a condamné une personne à mort, six à vingt-cinq-trente ans de prison, quarante-deux à quinze-vingt-cinq ans, et 370 à cinq-quinze ans. Mais tout cela était bien peu comparé aux atrocités effroyables infligées à leurs citoyens par d’autres dictatures, de droite comme de gauche…

    Comme le communisme, le fascisme considérait la violence comme moralement justifiable dans certaines circonstances autres que la légitime défense ou la peine capitale. Engels avait qualifié la violence de force purificatrice et Sorel, le révisionniste marxiste et syndicaliste révolutionnaire dont l’influence sur Mussolini avait été profonde, avait affirmé que la violence correctement utilisée était morale et créatrice. Les futuristes, dont les idées imprégnaient le fascisme, avaient exalté « l’agression… la gifle et le poing » dans leur manifeste original de 1909 et décrit la guerre comme « la seule hygiène au monde ». Mais une fois le fascisme au pouvoir, la terreur fasciste était inutile.

    En 1930, le squadrisme avait pratiquement disparu. Entre 1930 et 1934, l’OVRA, la police politique secrète, arrêta 6 000 opposants politiques, principalement des communistes ou des membres de Giustizia e Liberta, le mouvement révolutionnaire sans parti qui visait à fomenter une insurrection armée contre le fascisme fondé par Carlo Rosselli en octobre 1929 – soit une moyenne de 125 par mois. Mais peu de personnes arrêtées furent emprisonnées. Durant les années 1930, le Tribunal spécial n’emprisonna que quelques dizaines de prisonniers politiques par an, bien que leur nombre augmenta dans la seconde moitié de la décennie – 310 en 1938 et 365 en 1939. Trois personnes au total furent exécutées dans les années 1930 pour complot visant à assassiner Mussolini. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    Le fait est que le fascisme a régné pendant vingt ans sur toute l’Italie, cherchant à s’entendre, malgré la diversité de ses convictions. Il ne s’agissait pas simplement d’un forcené écrasant l’opposition de gauche à droite, mais d’un homme se débarrassant des éléments subversifs, pour ne conserver que ce qui pourrait contribuer au développement de la doctrine fasciste. On pourrait plutôt qualifier le fascisme d’accomplissement d’une révolution permanente, non pas au sens de Trotsky, mais au sens de changement et d’amélioration constants.

    « Le fascisme italien a proposé la théorie de la Révolution permanente, qu’il prétendait appliquer progressivement comme modèle idéologique. Dans l’histoire des mouvements révolutionnaires, c’est le fascisme qui a affirmé l’impossibilité d’adopter préventivement une entité institutionnelle stable, que ce soit la monarchie ou la république. Au contraire, le fondement idéologique de l’État corporatif éthique ne peut être identifié à une institution ou à un moment historique précis. Pour le fascisme, ceux-ci n’étaient qu’un moyen d’atteindre une fin. Par conséquent, si une institution devient anachronique, il faut la remplacer par une autre. Mussolini disait en 1917 : « La révolution n’est pas le chaos, le désordre ou l’effondrement des activités, comme le prétendent les extrémistes stupides. La révolution est un ordre qui remplace un autre ordre, une hiérarchie qui prend la place d’une autre. » Mussolini n’avait pas pour objectif un fascisme monarchique, car, tôt ou tard, l’un des deux l’emporterait. Les relations étaient hostiles, tout comme elles l’étaient avec la gauche et la droite. »

    — Marco Piraino et Stefano Fiorito, Identité fasciste

    Le fascisme n’est pas une doctrine qui cherche à stagner dans un dogme unique. Au contraire, il visait à se débarrasser des dogmes et à favoriser le débat entre différents points de vue, le régime comptant une grande diversité de penseurs souvent en désaccord. C’est pourquoi Mussolini a dû adopter un rôle de recherche de consensus, ce qui, pour le meilleur ou pour le pire, a conduit à sa chute en 1943. Après cela, il a réalisé que, malgré sa complaisance envers certains éléments, il était poignardé dans le dos par une épée de Damoclès.

    « Tous les dictateurs ont toujours massacré leurs ennemis. J’ai été le seul à être clément : quelques centaines de morts contre plusieurs milliers. Je crois avoir anobli la dictature. Je l’ai peut-être émasculée, mais je l’ai débarrassée de ses instruments de torture. Staline est assis sur une montagne d’ossements humains. Est-ce mal ? Je ne regrette pas d’avoir fait tout le bien que j’ai fait, même à mes adversaires, même à ceux qui ont comploté contre ma vie. Je l’ai fait en leur versant des subventions si fréquentes qu’elles sont devenues des allocations, et en leur sauvant la vie. Mais si demain ils tuent mes hommes, quelle responsabilité aurai-je de les avoir épargnés ? »

    — Dernier Testament de Benito Mussolini

    Le fascisme est raciste par définition 

    Pour cette partie je vous réfère à mon article sur le racisme en Italie fasciste.

    Comme je l’ai démontré dans l’article disponible ci-dessus, le fascisme italien n’était raciste que dans le fait de croire en la race et dans la volonté de la préserver et n’éprouvait aucune haine envers les autres.

    « Nous, fascistes, reconnaissons l’existence des races, leurs différences et leur hiérarchie. Mais cela ne signifie pas que nous nous présentons au monde comme l’incarnation de la race blanche en guerre contre les autres races ; et nous n’avons pas l’intention de nous faire les prêcheurs de l’exclusivisme et de la haine raciale. »

    — Benito Mussolini, Le fait irréfutable

    L’appel à la frustration de la classe moyenne

    « Les temps difficiles ont également attiré vers le fascisme ceux qui pensaient que le socialisme n’apportait aucune solution. Selon La Stampa, le fascisme était composé d’anciens officiers au chômage, de fonctionnaires démunis, de commerçants et d’entrepreneurs touchés par la crise, d’étudiants et de jeunes diplômés, de jeunes mécontents et d’anciens révolutionnaires ayant soutenu la guerre. Selon un recensement de novembre 1921 publié par Il Popolo d’Italia, 24,3 % étaient des ouvriers agricoles, 15 % des ouvriers d’usine, 13 % des étudiants, 12 % des propriétaires ou des métayers, et le reste un mélange de commerçants, de négociants, de professions libérales et d’entrepreneurs d’usine. Près des deux tiers avaient servi pendant la guerre, ce qui signifiait également qu’ils étaient jeunes. Ces chiffres contredisent l’idée que le fascisme était simplement une contre-révolution bourgeoise. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    « Le flirt du fascisme avec le futurisme, qui glorifiait la ville, la violence, la vitesse, l’industrie et la machine, et son attachement à la bourgeoisie (essentiellement urbaine) qu’il méprisait, n’était pas aussi fort que son amour profond pour la campagne. La campagne était le berceau de Mussolini – et de la majorité des Italiens ; c’était sa terre natale. Le soutien des agriculteurs et des paysans avait permis au fascisme de connaître un succès aussi rapide avant la Marche sur Rome. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    « Les propriétaires fonciers ne furent pas les seuls à se tourner vers le fascisme. Il s’adressa également aux ouvriers qui n’avaient ni carte de parti ni carte syndicale, et étaient donc exclus de l’usine ou de la ferme par le monopole syndical. Le fascisme était jusqu’alors un phénomène urbain. Mais la majorité de ceux qui avaient combattu pendant la guerre étaient des « contadini » – des paysans (le mot italien « contadino » n’a pas la même connotation péjorative que le mot anglais « farmers »). Durant l’hiver 1920-1921, le fascisme se répandit comme une traînée de poudre dans les campagnes italiennes. Mussolini avait enfin trouvé sa « trincerocrazia ». »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    « Non seulement le capitalisme n’est entré dans sa crise finale nulle part dans le monde, mais le fascisme a d’abord réussi dans l’Italie marginalement industrialisée – dans une nation qui n’en était qu’au début de son développement industriel. Le capitalisme industriel italien n’était pas vraiment au bout de son cycle de vie. Il était même un peu plus avancé. De plus, les mouvements ultérieurs ailleurs en Europe, qualifiés de fascistes, se sont avérés particulièrement efficaces pour mobiliser les classes populaires des pays sous-développés. »

    — A. James Gregor, Mussolini’s Intellectuals

    La croyance absurde selon laquelle le fascisme ne s’adressait qu’à une classe moyenne est ridicule si l’on considère le parcours de la plupart des dirigeants fascistes et la cohérence des groupes qui constituaient les chemises noires initiales.

    Les fascistes ont non seulement mené des grèves et des occupations de terres, mais ils ont surtout bénéficié du soutien des paysans et des agriculteurs. On le constate avec l’influence de la gauche révolutionnaire du parti, notamment chez Aurelio Padovani, Edmondo Rossoni, les frères De Ambris (Alceste et Amilcare), Roberto Farinacci, Michele Bianchi, etc.

    L’attrait initial du fascisme s’adressait à la classe ouvrière et il le restera tout au long du régime. Les politiques et les arguments libéraux initiaux de Mussolini n’étaient qu’une simple tentative de consolidation. Comme le soulignent de nombreux auteurs, après 1925, le régime s’oriente vers une conception fasciste de l’économie avec la Charte du Travail, l’introduction de l’État corporatif, la réforme des représentants au sein des pouvoirs législatifs et l’organisation des corporations, ainsi que la répartition des terres qui s’opérera tout au long du régime (ce qui contredit une croyance répandue dans les milieux marxistes).

    « L’ensemble des politiques qui constituaient l’autarcie ne reçut pas l’approbation complète de l’élite économique et industrielle italienne, car il avait entraîné un contrôle étatique croissant, une fascisation et une politique étrangère orientée vers l’activisme militaire. Comme l’écrit Renzo De Felice, l’élite économique s’inquiéta de plus en plus de « a) la tendance de l’État fasciste à interférer et à étendre son contrôle sur l’activité économique ; b) la tendance de l’élite fasciste à se transformer en classe dirigeante autonome et à modifier progressivement l’équilibre des compromis à son avantage ; c) la politique étrangère de Mussolini, devenue de plus en plus agressive et donc moins en phase avec les véritables intérêts de l’Italie et de la haute bourgeoisie elle-même. De plus, l’autarcie donna une nouvelle importance au « fascisme ouvrier », avec un élargissement du rôle et de l’activisme des syndicats ouvriers. » Il y eut une augmentation des avantages sociaux des travailleurs (mais pas beaucoup d’augmentation des salaires), et en 1939, l’énorme programme de loisirs de Dopolavoro fut transféré du parti aux syndicats eux-mêmes. »

    — Stanley G. Payne, Histoire du fascisme (1914-1945)

    Pour Mussolini, ce sont les marxistes et les gauchistes qui ont trahi le socialisme et qui n’ont pas soutenu les classes populaires, et même Lénine sera critiqué à travers ce point de vue.

    « Le prolétariat développé et conscient crie « Vive Lénine ! », croyant crier « Vive le socialisme ! ». Il ne se rend pas compte qu’en réalité, il crie « À bas le socialisme ! » Les faux bergers trompent les masses, prêtes à jurer et à mourir pour des idéaux nouveaux et lointains, croyant que ce qui a été établi en Russie est le socialisme. C’est un mensonge colossal !… Il n’y a même pas les prémices du socialisme ; rien ne ressemble à un régime socialiste. Le léninisme est la négation parfaite du socialisme. C’est le gouvernement d’une nouvelle caste de politiciens. »

    — Benito Mussolini, Les Complices

    « La lumière ne brille plus à l’Est, où de terribles nouvelles de mort et de famine nous parviennent de Russie ; nous recevons des appels désespérés de socialistes et d’anarchistes de Petrograd contre la politique réactionnaire de Lénine. »

    — Benito Mussolini, Où va le monde 

    « Le fascisme a engendré une révolution sociale grandiose, Mussolini et Lénine, l’État soviétique et l’État fasciste, Rome et Moscou. Plusieurs positions déjà prises ont dû être rectifiées, et nous n’avons rien à nous reprocher, car, aujourd’hui comme hier, nous sommes animés par le même idéal : le triomphe du travail. »

    — Nicola Bombacci, La Vérité

    L’obsession du complot

    Cette affirmation est absurde en soi. À la base de toute idéologie se trouve une vision pathologique de la division entre « nous » et « eux ». Quelle que soit l’idéologie que l’on défend, anarchistes, communistes, libertaires, théocrates, sociaux-démocrates, etc., l’attrait d’une lutte contre un groupe représentant « l’opposition » (qu’elle soit étrangère ou interne) existera toujours.

    En réalité, s’agissant du fascisme et de ses interprétations, l’interprétation italienne reposait sur une dialectique établie par des penseurs comme Enrico Corradini et les tenants du socialisme des nations (rappelons que c’était avant l’avènement du fascisme). Cette ligne de pensée soutenait et approuvait le syndicalisme et un État qui recherche avant tout l’unité, dans une lutte des nations prolétariennes contre ceux qui les exploitent et les spolient de leurs ressources.

    « Alors qu’un profond sentiment d’unité entre semblables – l’union des ouvriers dans l’industrie moderne – constituait le fondement de ce que les syndicalistes concevaient comme leur communauté, Corradini soutenait qu’un tel collectif, isolé, ne pouvait ni prospérer ni survivre dans le monde contemporain. Corradini soutenait que tant qu’il y aurait des nations, les travailleurs ne constitueraient qu’une partie fonctionnelle d’un tout historique et organique. Aucune classe, isolée, ne pourrait survivre dans le monde contemporain.

    Dans le monde du début du XXe siècle, affirmait Corradini, seules les nations pouvaient jouer un rôle d’acteur international. Le monde, affirmaient presque tous les nationalistes, était le théâtre d’une lutte darwinienne pour la survie. Si les travailleurs italiens voulaient survivre et prospérer dans un tel monde, ils avaient besoin d’entrepreneurs, de fonctionnaires, de commerçants, de financiers, d’intellectuels, d’éducateurs et de fonctionnaires. Une fois que les syndicalistes eurent compris cela, conclut Corradini, ils ne purent que devenir les défenseurs et les praticiens d’un syndicalisme national – un syndicalisme révolutionnaire que les nationalistes pourraient soutenir sans réserve…

    Corradini soutenait que le « prolétarisme » présentait des mérites singuliers dans le contexte italien. Il rappelait aux dirigeants du prolétariat italien que, pendant un quart de siècle, les travailleurs italiens avaient été contraints de quitter leur patrie pour travailler dans des pays plus prospères, dits « capitalistes ». Les travailleurs italiens émigrés des pays industrialisés avancés étaient contraints de se soumettre à la domination des capitalistes étrangers pour simplement survivre. Corradini suggérait que les distinctions reconnues par les syndicalistes en Italie étaient bien plus marquées à l’étranger. Si les capitalistes italiens étaient perçus comme des oppresseurs, leur importance était négligeable comparée à la domination mondiale des capitalistes des pays industrialisés avancés. Ces derniers exerçaient un contrôle constant et rigoureux sur une Italie « prolétarienne » appauvrie. Même si une révolution de classe prolétarienne renversait la bourgeoisie italienne appauvrie, l’Italie elle-même resterait une nation prolétarienne soumise à la domination des ploutocraties étrangères…

    Dès le début de son activité politique, Corradini avait insisté sur la distinction entre nations « prolétariennes » et « ploutocratiques ». Corradini soutenait que, dans ces conditions, les nations les moins développées étaient condamnées à une dépendance perpétuelle envers les ploutocraties. L’Angleterre dominerait à jamais les mers et les marchés financiers, et la France dominerait le continent par sa culture et ses forces armées. L’Italie, pauvre en capitaux et en ressources, subsisterait aux dépens des nations riches. Elle resterait à jamais une colonie économique et culturelle de ses « supérieurs ». Les « nations riches » domineraient à jamais l’Italie prolétarienne. »

    — A. James Gregor, Mussolini’s Intellectuals

    Cette croyance constitue l’évolution de la dialectique de Mussolini entre producteurs et parasites et l’applique à l’échelle internationale, ce qui, loin d’être un simple complot, est plus ou moins une compréhension dialectique de la relation entre la politique étrangère et la politique intérieure.

    Si une nation est sous le joug d’une dictature, quel que soit le système adopté, elle y restera jusqu’à la révolte de la nation prolétarienne contre les nations ploutocratiques. C’est pourquoi Mussolini qualifie souvent l’Italie de nation « prolétarienne et fasciste ». Le fascisme italien n’a guère fait appel à l’idée d’un complot international, mais sa conception de la politique étrangère ne diffère guère de celle de toute autre idéologie.

    Et en ce qui concerne le complot Juif il est vrai que Mussolini n’y est pas allé de main morte mais contrairement à Adolf Hitler, Mussolini avait une autre vision de l’avenir des Juifs en Italie.

    (Pour plus d’informations sur Mussolini et la question juive, je vous réfère encore une fois à mon article sur le racisme en Italie fasciste)

    L’ennemi est à la fois fort et faible

    C’est, encore une fois, un argument absurde, car non seulement il est trop vague, mais il peut s’appliquer à n’importe quelle idéologie, comme mentionné précédemment. Il s’agit simplement d’un mécanisme idéologique, utilisé par d’autres idéologies, qui explique que, pour cet homme, définir un terme revient à jeter de la merde sur un mur et à voir si ça colle. Il ne s’agit même pas d’un argument doctrinal, mais simplement d’une pratique. Il ne s’agit pas d’une déclaration idéologique, ni même d’une doctrine ou d’une pratique, mais simplement d’une présentation qui peut passer pour de la calomnie. Eco maîtrise la rhétorique, mais il est incapable de la présenter de manière à démontrer une véritable compréhension des grandes lignes du fascisme. Il ne peut expliquer comment son argument est présent dans toutes les autres idéologies. De plus, un ennemi peut être spirituellement faible, mais posséder les moyens de vous surpasser, et inversement, un ennemi peut ne pas avoir les moyens de vous surpasser, mais peut néanmoins être spirituellement fort.

    En fin de compte, il s’agit d’une proposition dialectique qui ne caractérise guère le fonctionnement réel des gouvernements fascistes. Elle renvoie simplement à la dynamique des conditions de guerre. C’est amusant, sachant que même les Alliés ont agi de la même manière pendant la Seconde Guerre mondiale contre l’Axe, en utilisant exactement le même type de discours et de rhétorique : « Ils sont stupides et pourtant une menace ! », « Ils ont le pouvoir et pourtant n’ont qu’un seul ballon ! », « Ils veulent la guerre totale/Ce sont des animaux et pourtant ce sont des idiots ! ».

    Il n’y a donc pas grand intérêt à s’éterniser sur ce point.

    Pour le fascisme, la vie est vécue pour la lutte

    « Le fascisme, plus il considère et observe l’avenir et le développement de l’humanité, indépendamment des considérations politiques du moment, plus il ne croit ni à la possibilité ni à l’utilité d’une paix perpétuelle. »

    — Benito Mussolini, Doctrine du fascisme 

    « On ne peut être fasciste en politique et ne pas l’être… à l’école, dans sa famille, au travail. De même, le catholique, s’il est catholique, investit toute sa vie de son sentiment religieux : il parle et travaille, ou reste immobile, pense et médite… en catholique. De même, le fasciste – qu’il siège au Parlement ou reste membre de son association locale, qu’il écrive dans les journaux ou les lise, qu’il subvienne à ses besoins ou dialogue avec les autres, qu’il se tourne vers l’avenir ou se souvient de son passé et de celui de son peuple – doit toujours se rappeler qu’il est fasciste !

    Ainsi se révèle ce qui constitue véritablement le trait distinctif du fascisme : prendre la vie au sérieux. La vie est labeur, effort, sacrifice et dur labeur ; c’est une vie où nous savons pertinemment qu’il n’y a pas de plaisir. Il n’y a pas de temps pour le plaisir. Devant nous se trouve toujours l’idéal à réaliser, un idéal qui ne nous laisse aucun répit. Nous ne pouvons pas perdre de temps. Même endormis, nous sommes responsables des talents qui nous ont été donnés… »

    — Giovanni Gentile, Qu’est-ce que le fascisme ?

    Il s’agit là encore d’une incompréhension de la part d’Eco sur la doctrine du fascisme. Il identifie une certaine rhétorique, mais ne saisit pas les contours ni la pratique de son élaboration. C’est un défaut constant de l’auteur, récurrent depuis ses affirmations sur l’ « anti-intellectualisme du fascisme » , dont, même s’il perçoit la surface, il ignore le fond.

    Le désir de lutte du fascisme est celui de la doctrine actualiste et de l’évolution constante de la pensée et de la vie nationale et individuelle. Même dans les discours où Mussolini proclame que la paix adviendra après la défaite des Alliés, il n’est jamais mentionné que cette ère de paix sera éternelle (et encore moins le but de la lutte). La « paix » sera assurément une victoire pour les nations prolétariennes, mais elle ne fera que céder la place à de nouvelles branches de lutte… car l’humanité œuvrera à de nouvelles conquêtes et à de nouveaux objectifs !

    La lutte est désirable, et ce n’est pas un simple désir de guerre, car pour le fascisme, la lutte commence par la conquête de soi jusqu’à la conquête des étoiles. Cela se voit chez tous les idéologues, ce qui illustre une fois de plus ce que nous avons observé chez Eco : il regarde la surface, affirme et fait semblant d’être effrayé, ignorant la vérité au-delà de ses affirmations. Le fascisme, dans son ensemble, se veut une philosophie de vie, et non une simple idéologie politique, ce qui explique l’incapacité d’Eco à appréhender le fascisme. Bien que cette doctrine s’intéresse beaucoup à la politique, elle peut aussi être dissociée de la politique et adoptée comme moyen de gérer sa vie personnelle.

    « Le centre du système. Le troisième point est le suivant : le fascisme est une méthode politique. Il refuse de se définir rigoureusement, car il progresse et se développe…

    Les auteurs fascistes tournent la philosophie en dérision, et ils ont raison dans la mesure où ces philosophies présentent des abstractions arides, déconnectées de la profondeur de la vie. Le fascisme est une philosophie, une philosophie de la praxis. Son objet est de savoir comment faire avancer les choses au sein de la communauté humaine. Le fascisme est une action. L’État fasciste est une personne en soi, avec ses propres objectifs et son propre style, indépendant des citoyens qui en sont membres. »

    — Giovanni Gentile, Fondements philosophiques du fascisme

    « Le système fasciste n’est pas un système politique, mais son centre de gravité réside dans la politique. Le fascisme est né pour répondre aux graves problèmes politiques de l’Italie d’après-guerre. Il se présente comme une méthode politique. Mais pour affronter et résoudre les problèmes politiques, il est porté, de par sa nature même, c’est-à-dire par sa méthode, à considérer les questions morales, religieuses et philosophiques, et à révéler et démontrer le caractère totalitaire global qui lui est propre. Ce n’est qu’après avoir saisi le caractère politique du principe fasciste que nous sommes en mesure d’apprécier pleinement la conception profonde de la vie qui sous-tend ce principe et dont il découle. La doctrine politique du fascisme ne constitue pas le fascisme dans son intégralité. Elle en constitue plutôt l’aspect le plus marquant et, de manière générale, le plus intéressant. »

    — Giovanni Gentile, Fondements philosophiques du fascisme 

    Le mépris pour les faibles

    « Ce pourrait être un socialisme antimarxiste, par exemple ; un national-socialisme. Les millions de travailleurs qui retourneront aux champs après avoir vécu dans les tranchées réaliseront la synthèse de l’antithèse : classe et nation. »

    — Benito Mussolini, Trenchocracy

    « Mussolini a aboli la démocratie, mais il n’a pas, comme la plupart des dictateurs, eu recours aux meurtres de masse pour conserver le pouvoir. Ce n’était pas nécessaire. Lui et le fascisme avaient un attrait populaire car, contrairement à la démocratie, en particulier à l’italienne, ils obtenaient des résultats et, contrairement à la démocratie, ils transformaient la politique en une forme de religion – d’un acte isolé impliquant les urnes à un acte de foi religieuse quotidien… Le fascisme n’était pas, comme le prétendait la gauche, le fruit du capital. Il avait un attrait populaire : en octobre 1922, le PNF comptait 300 000 membres et un an plus tard, 783 000. Il n’était pas non plus, comme le prétendait également la gauche, financé uniquement par le capital. Son argent provenait de sources diverses, comme De Felice l’a démontré sans l’ombre d’un doute. Comme l’a observé Adrian Lyttelton, « Mussolini est né au pouvoir grâce à un mouvement de masse. » Mais ce n’est pas le mouvement de masse qui a porté Mussolini au pouvoir. Il est arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’État qui ne ressemblait à aucun autre pour deux raisons. Premièrement, tous les coups d’État classiques impliquent que l’armée, ou une partie de l’armée, prenne les choses en main. Cela n’a pas eu lieu. Deuxièmement, ce coup d’État était légal : le roi a invité Mussolini à devenir Premier ministre. Le roi, interprétant la volonté de la nation, a livré le gouvernement à Mussolini, mais pas l’État. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie 

    « Le point intéressant (et invariablement négligé par tous les antifascistes désinvoltes) est que, dans ce nouveau type d’État autocratique, l’autocrate recherche en réalité le consentement de son peuple. Loin de se soucier de savoir si le peuple italien apprécie le fascisme, Mussolini désire passionnément que son peuple l’apprécie aussi et il s’est efforcé pendant douze ans de le gagner à sa manière dictatoriale. »

    William Welk, La politique économique fasciste 

    « De retour d’Allemagne en Italie, je me suis consacré à l’étude du fascisme. Ma connaissance de l’italien m’a permis de pénétrer, je dirais même en profondeur, les fondements du système, et c’est ainsi que j’ai découvert quelque chose qui, d’un point de vue social, était à mon avis très intéressant : le fascisme italien a conduit les organisations populaires à une participation effective à la vie nationale, dont le peuple avait toujours été éloigné. Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Mussolini, la nation suivait un chemin et les travailleurs un autre, et ces derniers ne participaient pas à la première. J’ai découvert la résurgence des corporations et je les ai étudiées en profondeur. »

    — Juan Domingo Perón, président de l’Argentine

    « Le travailleur qui accomplit son devoir social sans autre espoir qu’un morceau de pain et la santé de sa famille répète chaque jour un acte d’héroïsme. Les ouvriers sont infiniment supérieurs à tous les faux prophètes qui prétendent les représenter. Ces faux prophètes ont la vie facile grâce à l’insensibilité de ceux qui ont le devoir sacré de prendre soin des ouvriers. C’est pour cette raison que j’étais, et que je suis, socialiste.

    L’accusation d’incohérence est sans fondement. Mon comportement a toujours été cohérent, au sens où je me suis attaché à la substance plutôt qu’aux apparences. Je me suis adapté, socialistement, à la réalité. À mesure que l’évolution naturelle de la société prouvait de plus en plus l’inexactitude des prédictions de Marx, le véritable socialisme s’est replié du possible vers le probable. Le seul socialisme réalisable et véritablement applicable est le corporatisme – un point de convergence, un espace d’équilibre et de justice, respectueux des intérêts collectifs. »

    — Le Dernier Testament de Benito Mussolini

    C’est tout à fait ironique puisque, comme mentionné au début, le fascisme se conçoit comme un « État démocratique populaire ». Mussolini, comme le soulignent les historiens, a toujours recherché le consentement et l’approbation des masses lorsqu’il était au pouvoir. Le fascisme avait recueilli un soutien massif avant son arrivée au pouvoir, ce qui explique sa victoire rapide lors de la Marche sur Rome. Le fascisme est aristocratique, convaincu que les grands hommes mèneront les masses à la victoire (voir la Trenchocratie), mais il est aussi populiste par son soutien constant aux classes ouvrières et l’attrait qu’il a exercé tout au long de l’existence du régime. Loin d’être « réactionnaire », le fascisme était en quête de sa propre révolution, qui établirait une nouvelle forme de gouvernement, une troisième position, distincte des anciennes conceptions de la politique.

    Cette idée du mépris des classes faibles et inférieures est largement infondée. Pourquoi ?

    Parce que le fascisme prône la valorisation de chaque membre de la société, du simple agent de propreté à celui qui travaille au gouvernement. Son objectif est de valoriser tout le travail accompli pour construire la nation.

    « Le fascisme ne submerge pas l’individu dans le groupe social. Il le subordonne, mais ne l’élimine pas ; l’individu, en tant que membre de sa génération, demeure un élément de la société, aussi éphémère et insignifiant soit-il. De plus, le développement des individus de chaque génération, lorsqu’il est coordonné et harmonisé, conditionne le développement et la prospérité de l’ensemble de la cellule sociale. »

    — Alfredo Rocco, Doctrine politique du fascisme

    La manière la plus simple et la plus rapide de réfuter ce point est d’utiliser la conception des producteurs et des parasites, largement présente dans les régimes fascistes tels que ceux de Mussolini et de Juan Perón. Cette dialectique conçoit la nation comme une division en deux sections: les producteurs, étant ceux qui travaillent pour la nation, c’est-à-dire tous ceux qui participent à la vie nationale et y contribuent par tous les efforts possibles ; et les parasites, ceux qui poussent à la division interne et cherchent à subvertir la nation pour leurs propres intérêts. Nous pouvons, bien sûr, également nous référer à la conception que Gentile avait du fascisme comme un État démocratique qui n’utilise l’autoritarisme que comme un moyen pour parvenir à une fin. De plus, nous ne devons pas oublier que le pays se réformait en une République, ce qui peut être considéré comme l’étape finale vers l’État totalitaire éthique que le fascisme a toujours prôné.

    « Il est donc évident que les objectifs du fascisme et du socialisme sont, dans une large mesure, identiques. En fait, on peut affirmer sans exagération que ce qui se passe aujourd’hui en Italie, sur le plan économique, est sensiblement ce qui se passerait sous un gouvernement socialiste exempt de toute considération électoraliste. Dans une très large mesure, le fascisme est le socialisme. Pourtant, sur le plan politique, fascistes et socialistes se combattent avec acharnement, sans se rendre compte que la différence entre leurs objectifs respectifs est moindre qu’entre les objectifs de l’un ou de l’autre et ceux de l’école du laissez-faire. Les tendances socialistes du fascisme doivent être dûment prises en compte, tant par les partisans que par les opposants du mouvement. »

    — Paul Eizing, Les fondements économiques du fascisme 

    Tout le monde est éduqué pour devenir un héros

    « Le récit proposé est destiné à des fins cognitives. En prétendant que le régime de Mussolini ne s’appuyait que sur l’irrationalité et la violence, certains commentateurs contemporains n’ont livré qu’une parodie de la pensée fasciste. Ils nous ont privés de toute compréhension réelle de l’une des révolutions majeures de notre passé immédiat. Cela affecte non seulement notre compréhension du passé, mais pourrait bien compromettre celle des révolutions à venir. Imaginer que le fascisme du XXe siècle ait été inspiré et justifié par un simple appel à la violence et à la haine est non seulement une fiction, mais pourrait aussi être une fiction profondément trompeuse. À titre d’exemple, les intellectuels fascistes qui prônaient la guerre, la violence et la haine pour elles-mêmes étaient à la fois peu nombreux et marginaux. »

    — A. James Gregor, Mussolini’s Intellectuals

    De D’Annunzio à Marinetti, ce type de croyance est apparu comme une conséquence des tendances romantiques et futuristes du régime. Il a servi de représentation de l’idéal d’une belle mort et de la nécessité d’éviter la dégradation du corps. Mussolini, lui aussi, avait pour conviction de dire souvent qu’il avait trop vécu et que le moment était venu de mourir. Néanmoins, ce culte de l’héroïsme est né bien avant que le fascisme ne l’utilise comme moyen d’atteindre ses fins.

    Des partisans du Socialisme des Nations, comme Corradini, jusqu’aux mythes de la violence de Sorel, de nombreux nationaux-syndicalistes ont cette notion préexistante de la mort et du martyre. C’est l’un de ces points où Eco saisit un aspect qui pourrait être présent dans le fascisme (sous une forme ou une autre), mais qui reste si vague et si large dans un spectre d’idées (avant et après le fascisme) qu’Eco ne parvient pas à saisir les origines de la compréhension qu’il avait.

    « Corradini anticipait que les syndicalistes réfléchis reconnaîtraient inévitablement la réalité du monde moderne. Le syndicalisme, avec son appel à la discipline, au sacrifice et à l’héroïsme, ne pouvait qu’à terme devenir un syndicalisme national et un soutien collatéral au nationalisme révolutionnaire. Corradini, dès 1909-1911, anticipait la fusion ultime des deux mouvements révolutionnaires. »

    — A. James Gregor, Mussolini’s Intellectuals

    Une fois de plus… dans les limites du fascisme italien, la variété des croyances et des approches au sein de la doctrine différait selon les différentes interprétations, en particulier à l’époque où la théorie fasciste était en cours d’élaboration.

    Nous pouvons également compléter cette réfutation par le fait que cet idéal a été présent dans d’autres idéologies tout comme il a été présent dans différentes croyances fascistes. Le point de vue d’Eco finit par être une démonstration dialectique et historique d’ignorance, puisque presque toutes les autres idéologies finissent par concevoir le concept de martyre et d’héroïsme comme une forme de sacrifice en échange des avantages politiques qu’elle prône.

    « Une civilisation doit exalter une tradition d’héroïsme. Elle peut le faire à la guerre ou dans la construction de pyramides. Le libéralisme n’a jamais glorifié l’héroïsme en théorie, mais, à l’époque où il construisait des empires frontaliers, il l’a illustré dans la pratique. »

    — Lawrence Dennis, Dynamiques sur la guerre et la révolution

    Le machisme

    « En tant que femmes italiennes et fascistes, vous avez des devoirs particuliers à accomplir : vous devez être les gardiennes des foyers, (la foule crie d’une seule voix : « Oui ! Oui ! »), vous devez donner par votre attention vigilante, par votre amour indéfectible, la première empreinte sur la descendance que nous désirons nombreuse et vigoureuse…

    Femmes fascistes ! Pour son action d’assistance nationale et sociale qui doit se déployer des villes aux campagnes, le régime a compté et compte sur vous. (« Oui ! Oui ! »). »

    — Benito Mussolini, discours à Rome du 20 juin 1937

    Le fascisme, en particulier les systèmes protofascistes (comme le protofascisme de D’Annunzio à Fiume et le fascisme futuriste de Marinetti), prônait la libération sexuelle et l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. À l’instar du manifeste fasciste original et du programme du Parti futuriste italien, la Charte de Carnaro allait incarner un certain nombre de valeurs progressistes qui allaient bientôt être transmises grâce à la modeste conquête du poète-soldat. Nombre d’anciens hommes de D’Annunzio allaient plus tard soutenir le projet fasciste de Mussolini.

    Il convient de mentionner l’existence de figures souvent ignorées et notoirement homosexuelles aux débuts du fascisme, comme Guido Keller. Il convient également de mentionner l’approbation du régime envers des individus comme Federico Garcia Lorca.

    L’idéal du fascisme était celui du progrès, et son influence était même compatible avec le féminisme. C’était particulièrement vrai dans le cas des fascistes britanniques (qui, parmi les mouvements fascistes du monde, présentent la plus grande ressemblance avec le fascisme italien) et des féministes profascistes comme Mary Richardson et Mary Sophia Allen.

    Le fascisme en tant que mouvement politique allait continuer à rallier d’anciennes féministes à son idéologie, pour finalement se battre ensemble sous la bannière de l’égalité des droits pour les femmes. Ce phénomène n’était pas étranger au mouvement italien non plus, puisque Mussolini lui-même participait aux congrès féministes à Rome. Le fascisme a eu une forte influence sur des femmes qui ont joué un rôle crucial dans le féminisme en Italie, comme Inès Donati, dont Mussolini déclarerait : « Je connais sa renommée depuis longtemps et je sais que c’est une Italienne acharnée, une fasciste indomptable. »

    Il est amusant de constater qu’après une inspection plus approfondie du régime italien par différents historiens, on peut constater que les politiques qui ont été jugées oppressives ou d’une quelconque manière « antiféministes » sont nées des circonstances de l’époque et des exigences du régime, et non pas d’un véritable rejet du féminisme en soi de la part du régime.

    « Les fascistes n’étaient pas antiféministes en soi, ce qui suggère que toute tentative d’expliquer leurs positions par des notions constantes de frustration sexuelle, d’homosexualité latente ou d’oppression capitaliste est éminemment invraisemblable. Les politiques fascistes concernant les femmes étaient le produit d’un certain nombre de circonstances contingentes et d’évaluations de probabilités. En effet, l’antiféminisme n’était ni endémique ni essentiel à la conviction fasciste…

    Dans leur programme de 1919, les fascistes prônaient le droit de vote des femmes. En 1922, ils pouvaient encore citer le Statut de Carnaro, institué par Gabrielle D’Annunzio pendant l’occupation de Fiume, comme une préfiguration du fascisme. Ce Statut (Déclaration Douze) stipulait que « tous les citoyens, sans distinction de sexe, ont tous les droits en matière d’emploi dans l’industrie, les professions libérales, les arts et l’artisanat ».

    Jusqu’en 1925, l’idéologie et la politique fascistes étaient peu marquées par une antiféminisme fondamentalement marqué. Dans un pays latin doté d’une longue tradition de domination masculine, les tendances fascistes étaient au moins légèrement progressistes. Certes, le socialisme orthodoxe italien ne se montrait guère agressif dans sa revendication des droits des femmes. La question des droits des femmes n’intéressait guère (à quelques exceptions notables près) l’ensemble du mouvement révolutionnaire italien. En 1927, la situation avait sensiblement changé. Non seulement Mussolini s’était lancé dans une politique démographique explicite fondée sur les familles nombreuses, mais le chômage était devenu une préoccupation constante…

    Avec l’effondrement de l’économie italienne lors de la crise internationale de 1929, tous ces éléments se sont conjugués pour produire les orientations idéologiques et législatives qui ont constitué la politique fasciste envers les femmes. En 1932, plus d’un million d’Italiens étaient inscrits au chômage. Malgré les vastes programmes de travaux publics et la réduction du nombre d’heures de travail par habitant, le taux de chômage n’a commencé à baisser significativement qu’en 1935. Entre-temps, la position fasciste à l’égard des femmes s’est consolidée en un ensemble de convictions, étayées par la législation, qui a donné à l’idéologie la forme qu’elle revêt aujourd’hui.

    Étant donné l’attachement à la famille monogame, considérée comme le meilleur vecteur de familles nombreuses et disciplinées, et la conviction que l’émancipation des femmes était l’une des principales causes de la « limitation volontaire du nombre de grossesses », de l’interruption des grossesses non désirées et des mariages relativement tardifs, les idéologues fascistes affirmaient que le mouvement d’émancipation des femmes était contre-révolutionnaire. Les femmes devaient s’habituer à des rôles complémentaires, plutôt que concurrents, à ceux des hommes…

    Il est assez clair que la politique fasciste envers les femmes était dictée par plusieurs préoccupations très impersonnelles. Le fondement idéologique de cette politique résidait dans la volonté de faire de l’Italie une puissance de premier plan dans un monde concurrentiel composé de puissants ennemis potentiels. L’Italie avait besoin d’une population de soixante millions d’âmes pour affronter de tels concurrents durant la seconde moitié du XXe siècle. La politique ultérieure envers les femmes était le fruit de cette volonté et du fait que l’Italie, entre 1880 et 1922, a connu une baisse des naissances de 37,8 pour mille à 30,2 pour mille. Ce phénomène, conjugué à la conviction que le féminisme, l’émancipation des femmes, était un facteur déterminant de ce déclin, a nourri la politique ultérieure. La montée du chômage après 1927 a exacerbé la tendance antiféministe…

    Le fascisme a peut-être contribué à l’exclusion des femmes du marché du travail (le pourcentage d’Italiennes travaillant à l’extérieur du foyer est passé de 30 % de la population active en 1920 à 19 % en 1931), mais les statistiques ne sont pas sans équivoque. La plupart des pays industrialisés ont connu un déclin de l’emploi des femmes après 1900. En Italie, la politique fasciste a peut-être contribué à ce déclin, mais rien n’est certain. En revanche, dans certains secteurs d’activité comme l’enseignement ou les beaux-arts, le nombre de femmes employées a considérablement augmenté pendant la période fasciste. Tout cela suggère que l’antiféminisme fasciste n’a pas été particulièrement efficace et/ou n’a peut-être pas été poursuivi avec une application particulière. Quoi qu’il en soit, l’antiféminisme fasciste était, au mieux, une préoccupation secondaire de la politique sociale fasciste, et son apparition est largement due aux préoccupations liées à la baisse de la natalité et à la hausse du chômage. »

    — A. James Gregor, Le fascisme italien et la dictature du développement

    L’inclusion d’anciennes suffragettes partout où elle se manifestait n’était pas totalement étrangère au fascisme. Le cas britannique en est peut-être le meilleur exemple : leur défense de l’égalité des femmes reposait entièrement sur la doctrine. Fin connaisseur du fascisme (tel qu’il était pratiqué en Italie), Oswald Mosley, dirigeant du BUF, défendait avec force l’égalité des droits des femmes.

    « Le fascisme en Grande-Bretagne préservera le principe britannique d’honneur et d’élévation de la condition féminine. Nous combattons assurément la décadence du système actuel, qui traite la position d’épouse et de mère comme inférieure. Au contraire, nous considérons qu’il s’agit d’une des plus grandes fonctions humaines et raciales, qui doit être honorée et encouragée. Mais les femmes seront libres de prendre leurs propres vacances. Le fascisme combat les fausses valeurs de la décadence non par la force, mais par la persuasion et l’exemple. »

    — Oswald Mosley, Fascisme: 100 questions posées et répondues

    Le populisme sélectif

    Nous avons tous entendu parler de l’idée de Mussolini : « Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État ». Le problème se pose lorsque cette idée est mal interprétée, car elle renvoie simplement à une conception doctrinale des origines des notions politiques, telles que les droits ou l’idée d’individu.

    Dans la conception fasciste, l’État est le peuple : c’est une entité unique composée de différentes branches, de la même manière qu’une personne est composée de différentes parties du corps. L’individu ne peut avoir de droits qu’à l’intérieur de l’État, et non en dehors. L’individu fait partie intégrante de quelque chose de plus grand, mais il doit conserver son individualité, car c’est la conception des grands hommes qui porte le fascisme. C’est l’idéal selon lequel, puisque nous sommes tous dans le même bateau, nous avons tous quelque chose à apporter à la société. Cela ne signifie pas que le régime s’adaptera à vous, ni que vous ne vous y adapterez, mais que les deux œuvreront main dans la main pour atteindre leurs objectifs personnels et nationaux.

    En tant qu’individu, vous avez de la valeur au sein du fascisme, mais vous avez toujours un devoir puisque vous avez été autorisé à travailler dans le cadre que l’État vous permet de suivre (sans parler des avantages que vous obtenez en en faisant partie).

    C’est ici qu’Eco poursuit la tendance que nous avons remarquée depuis le début : il fait des déclarations, pleure, gémit, mais il ne parvient pas à saisir le sens de ce qui se cache derrière ou si ce qu’il dit est vraiment vrai.

    L’autre problème soulevé est que ses affirmations sont tellement vastes qu’elles s’appliquent également à de nombreuses autres idéologies. Le fait qu’elles ne soient pas uniquement ou nécessairement issues du fascisme rend illusoire de croire qu’elles soient propres aux croyances fascistes. Nombre de ces arguments peuvent être appliqués aux régimes antifascistes ou non.

    L’idée selon laquelle le fascisme n’aurait mené aucune activité participative est également mensongère, compte tenu des réformes constantes adoptées par le régime en consultation avec la population et du fait que l’objectif principal du fascisme italien était, du début à la fin, une République engagée dans la socialisation des moyens de production et la mise en place de mesures participatives pour les travailleurs. À cet égard, je peux citer l’extrait suivant de « Sur la socialisation » de Rutilio Sermonti:

    « Le principe fondamental de la révolution fasciste était celui du gradualisme, à la fois pour éviter une crise tragique et parce que des innovations véritablement profondes ne peuvent être réalisées en frappant à gauche et à droite, mais seulement en laissant la « forma mentis » populaire évoluer dans la direction souhaitée. Quiconque parle de rupture, de changement substantiel, de regret, voire de retour aux origines, est inconnu, ne peut le faire que par manque d’information, par superficialité ou par prise de parti. Il est clair que la socialisation de 1944 n’est rien d’autre que du corporatisme pur et dur, et que corporatisme est synonyme de fascisme. En ce sens, le chemin vers la socialisation a connu différentes étapes progressives :

    Première phase : Loi sur les syndicats (loi du 3 avril 1926, numéro 563). Cette loi confiait aux associations syndicales, patronales et ouvrières, la délicate fonction publique d’établir, par voie législative, les conditions de travail et de rémunération, objet de conflits séculaires.

    Deuxième phase : la Charte du Travail, publiée le 21 avril 1927 comme déclaration pragmatique du PNF et convertie en loi d’État treize ans plus tard. Son importance réside dans le fait qu’elle consacre solennellement que le travail, sous toutes ses formes, et l’initiative privée dans le domaine de la production sont des devoirs et des fonctions nationales qui doivent être réglementés et supervisés par l’État. Le travail est donc un instrument de la nation (au même titre que du capital), et non un instrument du capital.

    Troisième phase : les corporations (Loi fondamentale du 3 février 1934, numéro 136). Organes de l’État, créés par les branches productives et garants de leurs revendications, elles étaient composées à parts égales de représentants des associations syndicales, des deux « parties » intéressées par chaque branche. Ainsi, les représentants des travailleurs formulaient, avec le monde des affaires, les directives de production auxquelles les entreprises devaient se conformer. L’exaltation et la responsabilité du « facteur travail » avaient fait un bond en avant.

    Quatrième phase : la réforme de la représentation politique (loi n° 129 du 19 janvier 1939). Ce fut le passage décisif à la « représentation organique », c’est-à-dire par fonctions et non par consensus général sans réserve. Pour le problème qui nous occupe, les conseillers nationaux (qui remplaçaient les députés) étaient à moitié membres du Conseil national des corporations. Cela signifie que les représentants des travailleurs siégeaient en tant que tels au sein de l’organe législatif suprême. Ainsi, en droit public, toute subordination du travail au capital était définitivement abolie.

    Cinquième phase : La réforme des codes civils de 1940 (Loi du 3 janvier 1941 numéro 14).

    Il est véritablement singulier qu’aucun commentateur n’y fasse référence, comme si l’idée de socialisation était un criquet lancé à la tête de Mussolini alors qu’il quittait Campo Imperatores aux côtés d’Otto Skorzeny. Pourtant, dans ce code, la socialisation existait déjà. On y retrouve la responsabilité de l’employeur (ou de son représentant s’il est anonyme) défini comme « chef » de l’entreprise et non comme propriétaire ou employeur. On y retrouve la responsabilité de l’employeur envers l’État pour sa gestion de l’entreprise. Il est évident, comme je l’ai déjà dit, que la socialisation n’était que la dernière étape d’un cheminement inscrit dans l’ADN du fascisme et qu’elle fut, au contraire, légèrement anticipée, et non retardée. Les objectifs de socialisation de la République sociale italienne n’avaient rien à voir avec le vague concept de « justice sociale », clé de voûte de tous les démagogues ; il s’agissait plutôt d’une étape successive vers la construction d’une société organisée. »

    La novlangue

    « Le fascisme est également pris en compte et possède une théorie, qui est un élément essentiel de ce phénomène historique et qui est en grande partie responsable des succès obtenus. À l’existence de ce contenu idéal du fascisme, à la vérité de sa logique fasciste, nous attribuons le fait que, malgré de nombreuses erreurs de détail, nous nous égarons rarement sur les points fondamentaux, tandis que tous les partis d’opposition, privés d’un principe directeur, d’une conception unique, mènent souvent leur guerre sans faille par des tactiques mineures, mieux entraînés qu’ils le sont aux manœuvres parlementaires et journalistiques, mais échouent constamment sur les questions importantes. »

    — Alfredo Rocco, La doctrine politique du fascisme

    « L’éducation implique une action libre, la vocation de notre âme, le devoir de l’humanité, un acte qui, plus noblement que tout autre, permet à l’être humain d’actualiser sa nature supérieure. Les animaux ne s’éduquent pas eux-mêmes, même lorsqu’ils élèvent leurs petits. Ils ne forment pas de familles, ces organismes éthiques dont les membres différenciés s’organisent en systèmes. Les êtres humains, en revanche, considèrent librement et consciemment leurs enfants, comme des extensions de nous-mêmes, comme nos parents et nos frères. Dans ces circonstances, nous développons consciemment nos personnalités respectives et cherchons à contribuer à l’épanouissement de la personnalité d’autrui. Dans la famille humaine, dans la société, dans la ville, dans toute communauté, nous ne constituons qu’un seul esprit collectif, avec des besoins communs satisfaits par l’activité individuelle au sein d’une matrice sociale. Si l’on dit des êtres humains qu’ils sont des animaux politiques ou sociaux, on peut aussi dire qu’ils sont des animaux éducateurs. »

    — Giovanni Gentile, La réforme de l’éducation

    « Entre 1923 et 1936, le nombre total d’élèves du primaire est passé d’un peu moins de 3 981 000 à 5 187 000, celui du secondaire de 326 604 à 674 546 et celui des étudiants de 43 235 à 71 512. Bottai s’est efforcé d’encourager la liberté d’expression et de critique parmi les jeunes fascistes, au motif, justement, que sans eux, l’ambition fasciste de créer une nouvelle classe dirigeante serait vouée à l’échec. Pendant un temps, dans les années 1930, les jeunes ont bénéficié d’une remarquable liberté d’expression, bien plus grande que les Italiens adultes. Les jeunes fascistes ont ouvertement affirmé que l’État-entreprise, par exemple, ne devait pas se contenter de gérer, mais posséder les moyens de production. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    « Le fascisme croyait au progrès de l’humanité, même si Mussolini avait rapidement perdu confiance dans les générations préfascistes… C’est pourquoi le fascisme a consacré une énergie considérable à la fascisation de la jeunesse. Les nazis, quant à eux, ne regardaient pas vers l’avenir mais vers le passé, aspirant à recréer un Aryen mythique. Pour eux, la modernité était mauvaise. Pour les fascistes, elle ne l’était pas. Les fascistes n’ont pas brûlé de livres ni interdit l’art moderne. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    Le fait même que ce soit un argument est sans doute le plus hilarant chez Eco : il insulte les fascistes en les traitant d’idiots, après quoi il s’arrête net et prétend avoir raison. L’ironie est frappante quand on sait que la seule réforme qui représentait les aspirations du fascisme, aujourd’hui comme demain, était la réforme de l’éducation. De plus, l’une des principales devises du régime reposait sur la notion du Livre et du Fusil. La formation spirituelle et intellectuelle était tout aussi importante que la capacité d’action, car c’est cette dernière qui était guidée par une fervente croyance en la première. De nombreux auteurs ont souligné les efforts d’éducation et d’amélioration de la formation des Italiens au sein de l’Italie fasciste. Le régime a finalement produit des prix Nobel tels que Luigi Pirandello, Guglielmo Marconi, Jacinto Benavente, etc. Cette accusation d’Eco est en grande partie calomnieuse, car un examen plus approfondi révèle clairement que le régime possédait non seulement son propre modèle théorique, mais qu’il a également cédé la place à une terminologie complexe et à des auteurs fortement inspirés par des penseurs comme Giovanni Gentile. L’historien britannique RG Collingwood en est un exemple, lui qui partageait les convictions idéalistes de Gentile. Il ne faut pas oublier non plus que Gentile a lancé un courant de pensée connu sous le nom d’Idéalisme Actuel (pour en savoir plus, consulter son texte La Théorie de l’Esprit comme acte pur ), sur lequel le régime a fondé ses politiques et qu’il a utilisé pour défendre comme moyen de s’améliorer par des changements constants dans la lutte, d’où la nature changeante du fascisme et la nécessité de l’adapter constamment à la réalité. Mussolini a dit un jour : « La sainteté d’un « isme » ne réside pas dans l’« isme » lui-même ; il n’a de sainteté que dans sa capacité à agir, à fonctionner, à réussir concrètement. Il a peut-être réussi hier et échoué demain. Il a échoué hier et réussira demain. La machine, avant tout, doit fonctionner ! »

    La pensée critique était encouragée, tout comme la divergence d’opinions. Néanmoins, la subversion ou les actes de division étaient interdits. Le régime allait certes tenter de réaliser son rêve totalitaire éthique, mais il incluait néanmoins différents penseurs dans son champ afin de préserver la diversité et de déterminer la meilleure voie à suivre. La diversité des propositions sur les actions à mener et les moyens d’atteindre les objectifs variait en raison de la complexité de chaque membre du Parti national fasciste et, plus tard, du Parti républicain fasciste.

    D’ailleurs l’émergence du mouvement était profondément divisée entre différents penseurs et courants, souvent en opposition directe, mais qui, d’une manière ou d’une autre, ont tous réussi à trouver une unité commune au sein du credo du fascisme. Même si certains ont quitté le mouvement par la suite, la diversité et le besoin de diversité de pensée au sein du fascisme ont toujours été nécessaires et reconnus.

    « Le schisme le plus flagrant au sein du fascisme se situait entre Farinacci et Bottai ; entre l’intransigeantisme et le révisionnisme. Mussolini disait qu’ils n’étaient que « deux touches du même piano », tandis que la Critica Fascista de Bottai affirmait que, s’il était l’« eau bénite » du fascisme, Farinacci en était le « diable ». Bottai ne croyait pas que le parti devait contrôler l’État, mais qu’il devait relier l’État à la nation par l’intermédiaire de ses représentants, élus par ses membres et jouissant d’une totale liberté d’expression. Il existait de nombreux autres courants d’opinion au sein du fascisme – les syndicats, les ex-nationalistes, les fiancheggatori – notamment décrits dans un article de Critica Fascista en 1925 comme « les cinq âmes du fascisme » – chacun étant plus ou moins en désaccord avec les autres. »

    — Nicholas Farrell, Mussolini: Une nouvelle vie

    En fin de compte, c’est le besoin constant —qu’a poursuivi le fascisme d’actualiser sa doctrine — et le refus — qu’il a maintenu d’établir formellement une réalité figée — qui lui permettent d’intégrer autant de courants de pensée (qu’ils soient nationalistes ou internationalistes) dans son schéma général. La nécessité pour le fascisme de disposer d’un mécanisme interne de rétroaction est toujours perceptible. La multiplicité des débats et des écoles de pensée — concernant la pratique et l’interprétation théorique — le rend si unique. Des théories du fascisme universel à l’école fasciste du mysticisme, il y a toujours eu une diversité de pensées soutenue par le régime lui-même afin de favoriser la révolution permanente que le fascisme visait à créer.

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    « Écrire que nous sommes la garde blanche de la bourgeoisie est un mensonge odieux. J’ai défendu, et je le déclare avec une conviction absolue, le progrès ouvrier. Parmi les principales causes de la chute du fascisme, je tiens pour responsable la lutte sourde et impitoyable de certains groupes financiers et industriels qui, dans leur égoïsme insensé, craignaient et haïssaient le fascisme comme le pire ennemi de leurs intérêts inhumains. Je dois dire, par souci de justice, que le capital italien, la partie légitime qui se maintient grâce à la force de son industrie, a toujours compris les besoins de la société, même lorsqu’ils exigeaient des sacrifices pour s’adapter aux nouvelles conditions de travail. Les humbles travailleurs m’ont toujours aimé et m’aiment encore…

    Personne ne pourra effacer vingt ans de fascisme de l’histoire italienne. Je ne me fais aucune illusion sur mon sort. Ils ne me jugeront pas, car ils savent que d’accusé je deviendrai procureur. Ils m’assassineront probablement, puis prétendront que je me suis suicidé, rongé par le remords. Qui craint la mort n’a jamais vécu, et j’ai vécu, peut-être même trop. La vie n’est rien d’autre qu’une intersection entre deux éternités : le passé et l’avenir. Tant que mon étoile brillait, je suffisais à tous. Maintenant qu’elle s’éteint, tout le monde ne me suffit plus. J’irai là où le destin me le demandera, car j’ai toujours fait ce qu’il m’a demandé.

    Les fascistes fidèles à leurs principes devront être des citoyens exemplaires. Ils devront respecter les lois édictées par le peuple et coopérer loyalement avec les autorités légitimes pour les aider à panser au plus vite les plaies de la patrie. Quiconque se comportera différemment démontrera qu’il ne soutient plus la patrie lorsqu’il devra la servir d’en bas. En d’autres termes, les fascistes devront agir par passion, et non par ressentiment. Leur comportement dépendra d’une réhabilitation historique plus rapide du fascisme. Car c’est maintenant la nuit, mais plus tard, le jour se lèvera…

    Aujourd’hui, je pardonne à ceux qui ne me pardonnent pas et me condamnent, se condamnant ainsi eux-mêmes. Je pense à tous ceux à qui il sera refusé pendant des années d’aimer et de souffrir pour la patrie, et je voudrais qu’ils se sentent non seulement témoins d’une défaite, mais aussi porteurs d’une renaissance… »

    — Dernier Testament de Benito Mussolini


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    […] Qu’est ce que le Fascisme? Réponse à Umberto Eco sur sa piètre définition du Fascisme (Ugo) […]


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