• Littérature balzacienne et condamnations de l’Église : Index, contexte français et européen



    Au XIXᵉ siècle : passions romanesques et rigueur ecclésiale trahie à “Vatican II”

  • 📚 Quand La Comédie humaine passe au tribunal de l’Index ! 📚

    ⁂ Arène du quadrilatère

    Ô lecteur épris de belles lettres, songez à cette ironie tragique concernant un génie littéraire français : Balzac, peintre du « réel cru », narrateur infatigable des (mauvaises) mœurs post-révolutionnaires, fin psychologue et sociologue presque avant l’heure, se vit condamné, non directement par ses pairs, mais par l’Église même, qu’il prétendait parfois servir.

    Le romancier parfois étiqueté traditionaliste voire « monarchiste et catholique » — il rédige sur les vendéens, sur le père Goriot, mettant en scène des clercs, plus ou moins « proprement », etc. —) subit, sous les lasers de Rome, la plus redoutable des censures : celle de la foi vigilante, flairant la tentation jusque dans les recoins des bibliothèques.

    Nous vous offrons ici, rassemblé et éclairci, le dossier à la fois « résumé et complet » de cette mise à l’Index, de ses attendus doctrinaux jusqu’à ses conséquences culturelles. Une descente dans les archives de la prudence catholique et un miroir tendu aux fièvres d’un siècle littéraire.

    Nota Bene : L’auteur, non de la Divine comédie (Dante Alighieri), mais de la Comédie humaine (reprise actualisée et modernisée) a eu, en effet, quelques déboires, et non des moindres !

    Antenna I.O. Vox Frequencia :

    ☑ Ancienne leçon scripturale

    Une « profession de foi » qui restera sans effet !

    « L’unique religion possible est le christianisme (voir la lettre écrite de Paris dans Louis Lambert, où le jeune philosophe mystique explique, à propos de la doctrine de Swedenborg, comment il n’y a jamais eu qu’une même religion depuis l’origine du monde). Le Christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera. De là sans doute la nécessité du principe monarchique. Le Catholicisme et la Royauté sont deux principes jumeaux.
    Quant aux limites dans lesquelles ces deux principes doivent être enfermés par des Institutions afin de ne pas les laisser se développer absolument, chacun sentira qu’une préface aussi succincte que doit l’être celle-ci ne saurait devenir un traité politique. Aussi ne dois-je entrer ni dans les dissensions religieuses ni dans les dissensions politiques du moment.
    J’écris à la lueur de deux Vérités éternelles : la Religion, la Monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. »

    Honoré de Balzac, Avant-propos de La Comédie humaine (Paris, Furne, 1842, t. I, p. XXIII-XXIV), édition Houssiaux 1855 reproduisant la version de 1842 (graphie d’origine), également présente dans le Project Gutenberg

    Σ Plan par manche

    1. 📜 Les décrets de condamnation (1841-1864)
    2. 🕯 Intégration dans les Index officiels (1897-1948)
    3. ⚖ Fondements moraux et théologiques
    4. 🔒 Portée pratique de l’interdiction
    5. 📚 Comparaison avec les contemporains censurés
    6. 🕰 L’abolition de l’Index (1966) et postérité critique

    En introduction

    • En effet, des figures cardinales se trouvent chez les censeurs dominicains — parmi les lecteurs professionnels de l’Index (ex. le P. Jean-Baptiste Glaire) — qui ont eu à connaître l’affaire Balzac.
    • Il s’avère que Balzac fut lecteur de l’abbé de Lamennais (Essai sur l’indifférence en matière de religion, etc.), toutefois, avant de s’éloigner de ses positions ultra-libérales.
    • De plus, la réception dans les cercles catholiques ne s’est pas bien déroulée par rapport au comte de Montalembert, ou dans Le Correspondant et L’Univers de Louis Veuillot, Balzac y fut l’objet d’une méfiance constante.


    📜 I. Les décrets de condamnation (1841–1864)

    L’an 1841 marque l’entrée fracassante d’Honoré de Balzac dans les colonnes infamantes de la Congrégation de l’Index. Le 16 septembre, un décret vise une première série d’ouvrages au ton lascif ou subversif : Le Lys dans la vallée, Physiologie du mariage, Livre mystique, Cent contes drolatiques, Contes bruns, L’Israélite, et L’Excommunié. Cette sélection suffit à établir un diagnostic moral : l’écrivain courtise les passions et égratigne les vérités saintes.

    Deux décrets complémentaires, en janvier et avril 1842, élargissent la proscription à dix-huit titres, élargissant ainsi le rejet du Saint-Office. Enfin, en 1864, le coup de grâce : le « grand décret » frappe d’un anathème global La Comédie humaine sous la formule générique omnes fabulae amatoriae (tous les récits amoureux…), scellant ainsi une désapprobation radicale.

    Ce dernier acte, signé en pleine reprise doctrinale, s’inscrit dans la volonté romaine de dresser une digue morale contre le déferlement des passions romancées dans l’Europe bourgeoise. L’œuvre balzacienne, en décrivant la société dans ses laideurs impunies, devient un miroir corrupteur pour la Catholicité.


    🕯 II. Intégration dans les Index officiels (1897–1948)

    La promulgation en 1897 de l’encyclique Officiorum ac Munerum par Léon XIII modernise la procédure de l’Index. Dans cette nouvelle codification, les œuvres contraires aux bonnes mœurs sont rangées parmi les livres contra bonos mores ; c’est sous cette appellation que la prose balzacienne est à nouveau stigmatisée par le Saint-Siège dans l’Index Leonianus.

    Sous la clause omnes fabulae amatoriae, elle rejoint alors un corpus jugé toxique pour l’âme, au même titre que de nombreuses productions de Flaubert, Zola ou les romanciers russes traduits, par exemple. En 1920, F. S. Betten, S.J., précise dans un abrégé : « Balzac, Honore de. All novels. » — formule lapidaire, sans appel.

    La dernière édition officielle de l’Index (Vatican, 1948) perpétue cette condamnation. Balzac y figure encore comme fauteur de trouble moral, en dépit — voire à cause ! — du prestige acquis dans les cercles universitaires. L’Index reste fidèle aux condamnations précédentes, jusqu’au « dernier souffle du dispositif », vingt ans plus tard.


    ⚖ III. Fondements moraux et théologiques

    La mise à l’Index de Balzac ne saurait se comprendre sans la doctrine religieuse qui la sous-tend, visant à préserver le respect du Bon Dieu et de la bonne tenue en société. Trois fondements s’imposent :

    1. La législation générale :
      • 1542, Sacrée Congrégation de l’Inquisition par Paul III à travers Licet ab initio : six cardinaux | Tribunal suprême des affaires d’hérésie ; censure ad hoc de certains écrits | vatican.va.
      • La bulle Sollicita ac provida de Benoît XIV (1753) établit la procédure canonique moderne, à l’ère d’une imprimerie déjà existante et même « trop libre ».
      • L’encyclique Officiorum ac Munerum (1897) classe les livres selon leur péril pour la Foi et/ou les mœurs. Tous les ouvrages qui « excitent la concupiscence » ou présentent l’adultère avec agrément tombent sous le coup de la censure.
    2. Les motifs retenus contre Balzac :
      • Peinture favorable de l’adultère : La Femme de trente ans, La Cousine Bette illustrent des figures féminines égarées, et en outre, rarement châtiées.
      • Esthétique naturaliste des passions : l’humain trop humain balzacien devient, pour Rome, occasion de chute (et minimisation du mal), pour le lecteur.
      • Langage grivois et indécent, notamment dans les Contes drolatiques.
      • Philosophie sociale fataliste : la société décrite comme régie par la nécessité, sans place laissée à la Providence — ainsi presque pré-nihiliste ou nihiliste.
    3. La réaction de l’auteur : Balzac, loin d’ignorer ces critiques, tente une parade : dans l’Avant-propos de La Comédie humaine (1842), il affirme écrire « à la lueur de deux vérités éternelles : la Religion, la Monarchie ». Tentative d’amadouer les censeurs ? Elle restera vaine.

    🔒 IV. Portée pratique de l’interdiction

    En théorie d’abord, la mise à l’Index produit des effets lourds. Le Code de droit canonique de 1917 (can. 1399) prévoit que quiconque lit, diffuse ou vend un ouvrage proscrit sans permission encourt ipso facto un péché grave par le fait même.

    Dans les faits, en France, l’application de la censure s’avéra peu forte et moins effective après 1850. Si les librairies religieuses supprimèrent les titres incriminés, dans les salons, les écoles et les maisons d’édition populaires et littéraires, eux tous, Balzac y circulait, librement, et parfois en version expurgée.

    La condamnation resta donc davantage un avertissement de principe qu’un bâillon effectif. Elle visait à maintenir une ligne claire : les fidèles devaient s’abstenir de ces lectures, ou y recourir avec prudence, après consultation des autorités ecclésiastiques.

    N.B. :

    • Aujourd’hui il est hélas presque impensable pour nos contemporains d’obéir et de suivre de telles mesures, y compris chez les catholiques pratiquants… !
    • Et, il est encore moins plausible encore que, lesdites « autorités modernistes » du Vatican, fulmine avec la même « justesse véhémente ».

    📚 V. Comparaison avec les contemporains censurés & piste européenne

    Certains “romanciers de l’âme”  comme Paul Bourget, Huysmans et même François Mauriac plus tardivement reprennent à leur compte le style balzacien.

    Mais Balzac n’est point seul dans le collimateur romain. D’autres plumes du XIXᵉ siècle furent pareillement frappées, quoique pour des raisons variées :

    • Gustave Flaubert, condamné pour Madame Bovary, accusé d’immoralité conjugale et de peinture trop complaisante de l’adultère.
    • Émile Zola, frappé globalement pour l’ensemble de son œuvre (opera omnia), en raison d’un naturalisme subversif et d’un matérialisme militant — à côté pour Balzac cela ne cible « que » ses œuvres sentimentales.
    • Victor Hugo, condamné en 1864, notamment pour Les Misérables ; mais réhabilité partiellement en 1959 — prémices de Vatican II (?).
    • Ernest Renan, pour avoir nié la divinité de Notre Seigneur, dans sa pseudo Vie de Jésus, il figure sur l’Index, et sans aucun espoir de retrait.
    • À l’inverse, Léon Bloy, pourtant polémiste fougueux, ne fut jamais inquiété — signe que Rome distingue entre « virulence verbale » et subversion doctrinale.

    Ce panorama permet de saisir l’intention romaine : défendre la morale et la foi, non censurer l’art pour l’art. L’art est un outil puissant et beau, mais quand il est mis au service du bon glaive. Et le cas Balzac reste emblématique par son ampleur et sa durée.

    N.B. :

    • En ce siècle d’imprimerie massive et de « libertés laïques », dans lequel se trouvaient de premiers auteurs « clercs déviants » (abbé de Lammenais), cette problématique était alors fort répandue, hélas… !
    • En France d’ailleurs, si moult auteurs et ouvres ont été concernés — et pas forcément toutes en plus ! —, c’était notamment parce que le français était une langue souvent maîtrisée des ecclésiastiques, ainsi : les autres pays européens n’étaient pas forcément moins indisciplinés et entachés d’immoralités en termes de productions et de proportions.

    Piste européenne : le cas Tolstoï

    Dans le prolongement de votre tableau comparatif, vous pourriez inclure Léon Tolstoï, excommunié en 1901 (non pour ses romans, mais pour ses écrits doctrinaux) : il est condamné formellement par le Saint-Synode russe, mais aussi mis à l’Index par Rome, précisément pour L’Évangile selon Tolstoï. L’examen croisé des motifs religieux (rationalisme, rejet du dogme) et littéraires (style mystique pseudo-chrétien) serait éclairant.


    🕰 VI. L’abolition de l’Index (1966) et postérité critique

    Sans surprise aucune, pour le fidèle avisé, le 14 juin 1966, sous l’égide de vrai Montini et faux Paul VI, la Congrégation pour la néo-Doctrine de la Foi publie une notification abolissant « officiellement » l’Index des livres interdits. Cette décision, saluée par les ennemis de l’Église, accentue encore le vide laissé, en matière de repères moraux.

    La « Rome moderniste » ose préciser toutefois que l’Index conserverait une « valeur morale »…, que les fidèles devraient consulter comme un indicateur de « prudence ». En pratique, la censure se transformerait en simple avertissement, misant désormais sur la très subjectiviste « conscience éclairée collective/individuelle ».

    « Dans cette matière, l’Église se fie à la conscience mûre des fidèles, et plus spécialement des auteurs, des éditeurs catholiques et de tous ceux qui se consacrent à la formation de la jeunesse. »

    — Cardinal Alfredo Ottaviani pour ladite Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Notificatio de Indicis librorum prohibitorum conditione, 14 juin 1966, in « Acta Apostolicae Sedis » 58 (1966), p. 445. Vatican VA ENG

    Et depuis lors, Balzac est lu sans obstacle canonique. Pourtant, demeure toujours le fait : son œuvre, décrivant l’homme sans transcendance, reste-t-elle compatible avec une lecture édifiante ? La réponse semble évidente !

    N.B. : On ne peut hélas faire confiance plus qu’en un Index canonique des années 1950/60, qui n’est plus actif depuis, sinon par la critique de « clercs avisés » en milieux traditionalistes… ? Ce qui reste des choses difficiles à établir sans réelle autorité papale !


    🛎 Sentence par KO

    Balzac, proscrit d’un côté et glorifié de l’autre, traverse les siècles comme une énigme : ingénieusement réformateur des lettres, mais tristement corrupteur des âmes. Il a ici perdu l’essentiel : la prose au service de ce qui lui est supérieur.

    Rome, en le condamnant, ne jugeait pas l’esthétique, mais le regard moral posé sur la société. L’Index fut une digue, non contre l’intelligence, mais contre l’avilissement par l’image.

    Aujourd’hui que la digue est tombée, au regard de la « loi visible » seulement…, il ne reste que libéralisme (ladite liberté d’un choix) : connaître la lumière de la Foi, ou se perdre dans les méandres d’un « réalisme nu ».

    N.B. : Cet article ne prétendant pas brosser tout un tableau, laisse des thématiques ouvertes, soit à aborder et à approfondir. Il pourrait être autrement question : de naturalisme à l’épreuve du Ciel ; d’un Maurras qui fut frappé à l’inverse d’un Bloy épargné (soit : deux cas, deux traitements, mais raisons multiples et profondes aussi) ; le fait que l’Index est un outil de censure oui, mais de sauvegarde surtout ; ou encore, ne faut-il pas s’interdire la lecture du « Monde » au nom du couperet de la sainte Église ?!

    En effet, si l’ancienne société pesait objectivement « lourdement » (les âmes en tension !), eh bien, elle nous préservait surtout pour un plus grand bien.
    Il faut faire un choix entre la société de « toutes les licéités » ou bien la civilisation ordonnée, contre barbaries et sauvageries…

    La Rédaction


    📚 Pour approfondir

    • Balzac et l’Index (1841–1864)
      Un article érudit analysant les raisons doctrinales et politiques de la mise à l’Index de plusieurs œuvres de Balzac.
      👉 Lire sur Persée

    • The Roman Index of Forbidden Books
      Un traité complet publié au début du XXe siècle par F. S. Betten S.J., expliquant l’histoire, les raisons et les méthodes de l’Index.
      👉 Lire sur Project Gutenberg

    • Texte intégral de The Roman Index of Forbidden Books
      Version texte brute du même ouvrage, accessible via Archive.org pour les amateurs de sources primaires.
      👉 Lire sur Archive.org

    • Dernière édition officielle de l’Index Librorum Prohibitorum (1948)
      Une fiche historique retraçant la publication de la dernière édition de l’Index, avant sa suppression en 1966.
      👉 Consulter sur History of Information

    • Officiorum ac Munerum (1897)
      Le décret de Léon XIII réorganisant les modalités de la censure ecclésiastique, remplaçant l’Index tridentin par une législation plus systématisée.
      👉 Lire sur Wikipédia


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