• La querelle des Anciens & des Modernes, au prisme tragique sous le règne de Louis XIV



    Corneille & Racine, l’ordre classique et l’avant-garde de la modernité chrétienne courtisane

  • Les plumes tragiques au service de l’antique & du christianisme

    Énoncé liminaire

    Fidèle lecteur,

    Permettez que nous nous penchions derechef sur une controverse agitant les milieux littéraires d’un éclat singulier, contre toute vermine des ignares dont Augustin nous a livré un bel exemple précédemment : la célèbre Querelle des Anciens & des Modernes. Ce débat enflamma les esprits à la fin du XVIIᵉ siècle et opposa deux visions du monde, deux conceptions de l’art, deux France enfin – mirant davantage vers les anciens Grecs là où les Italiens choisissaient le parti de la latinité.

    Au cœur de cette joute intellectuelle, se dressent les figures augustes de Pierre Corneille et de Jean Racine, maîtres incontestés de la tragédie française. Si d’aucuns les ont présentés comme rivaux, il sied de reconnaître en eux des artisans d’une même quête : celle de la grandeur antique, sublimée par un univers chrétien.

    Naguère, l’Europe médiévale fut le théâtre de querelles doctrinales opposant guelfes & gibelins, franciscains & dominicains, ou encore partisans du sacerdoce & de l’Empire. La Querelle des Anciens et des Modernes s’inscrit dans cette tradition de débats passionnés, ici dans le domaine de l’art, de la langue et du théâtre, reflétant les tensions d’une époque en mutation, entre tradition et modernité.


    Assise conceptuelle

    TRAGÉDIE, subst. fém.Poème dramatique mettant en scène des personnages illustres aux prises avec des passions ou des conflits conduisant généralement à une issue fatale.
    ANCIEN, -ENNE, adj. & subst.Qui appartient à une époque révolue, notamment celle considérée comme un modèle de perfection.
    MODERNE, adj. & subst.Qui appartient au temps présent ou à une époque relativement récente, souvent opposée à l’Antiquité.


    Épigraphes préludiales

    • « La docte Antiquité dans toute sa durée
      À l’égal de nos jours ne fut point éclairée. »
      « La belle Antiquité fut toujours vénérable ;
      Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable. »

      Charles Perrault, Le Siècle de Louis le Grand, 1687.
    • « L’Antiquité était le siècle des poètes, notre siècle est celui des philosophes. »
      Bernard Le Bovier de Fontenelle, dans sa Digression sur les Anciens et les Modernes (1688),
      Ces vers sont extraits du poème Le Siècle de Louis le Grand (1687) de Charles Perrault, où il exprime la supériorité de son époque sur l’Antiquité. Le texte complet est consultable ici : excerpts.numilog.com
    • « Les mortels sont égaux ; ce n’est point la naissance, c’est la seule vertu qui fait leur différence. »
      Voltaire in. Ériphyle (1732)

    • « Le travail des ouvriers a créé une valeur, or cette valeur est leur propriété. Mais ils ne l’ont ni vendue ni échangée ; et vous, capitaliste, vous ne l’avez point acquise. »
      Pierre-Joseph Proudhon est extraite de Qu’est-ce que la propriété ? (1840)

    • « Le progrès s’inscrit dans un contexte et l’Histoire en citations concerne essentiellement la France : territoire agricole à 90 % jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle. »
      Le progrès, oui… mais. De la Restauration à nos jours, article consultable sur le site L’Histoire en citations


    Σ Arborescence des matières

    1. 🏛 Panorama de la Querelle

    2. Corneille, ancêtre des Anciens

    3. Racine, perfection classique

    4. Élévation morale & empreinte chrétienne

    5. Duels antiques & fractures françaises


    Corneille & Racine : piliers de la majesté ancienne renouvelée

    🏛 I. Panorama de la Querelle
    📜 Entre tradition humaniste & modernité chrétienne : débat fondateur des lettres françaises

    La fameuse Querelle des Anciens & des Modernes — que d’aucuns réduisent à une rixe d’érudits — fut bien davantage : elle signala une cassure dans l’intelligentsia française, une césure entre deux visions du monde. Son épicentre se fixa à l’Académie française entre 1687 & 1715, mais son feu couvait déjà sous la cendre des débats de la Renaissance, réveillé par les oracles de Descartes, ou encore l’esprit conquérant et les fastes de Louis XIV.

    Ce qui s’y joua dépassait l’esthétique. Il s’agissait de savoir si le génie humain avait atteint son apogée chez Homère, Virgile, Sophocleou s’il devait s’accomplir pleinement dans une civilisation chrétienne, se nourrissant relativement de l’hellénisme, mais s’affranchissant du paganisme. En somme, lesdits Anciens tenaient pour éternels les modèles gréco-latins, « pierres angulaires de toute culture véritable » ; lesdits Modernes, eux – et nous ne sommes pas dans le siècle des athées matérialistes ici ! – voulaient proclamer l’avènement d’une lumière nouvelle, celle, selon eux, d’un siècle de progrès, de science, de foi intégrée à la raison.

    Les Modernes, menés par Charles Perrault — oui, le conteur —, entendaient montrer que l’Europe chrétienne avait surpassé Athènes & Rome, par sa morale, ses dogmes, sa charité. Les Anciens, menés par Boileau, rétorquaient que l’âme humaine ne change point et que les Anciens avaient sondé une fois pour toutes les profondeurs de la nature humaine.
    Et si les deux camps peuvent marquer des points, nous penchons ici pour les Modernes, à l’inverse du XIXe siècle qui verra les Anciens, pro antiquité, perdre face au spectacle romantique, plus « maçonnisé », et ce, bien qu’il soit d’un haut niveau en comparaison des tristes jours que nous vivons/subissons.

    De cette opposition naquit un débat fécond mais irréconciliable, révélateur d’un basculement doctrinal et civilisationnel.


    ⚖ II. Corneille, ancêtre des Anciens
    🏛 Le théâtre des grandeurs romaines & l’ambivalence d’un chrétien stoïcien

    Pierre Corneille, bien que disparu trois années avant les débuts officiels de la querelle (1684), en fut un inspirateur tacite. Son théâtre tout entier puise dans la grandeur antique : les vertus stoïciennes, l’honneur surhumain, le goût du sacrifice — tout y évoque l’Antiquité romaine. Horace, Cinna, Sertorius, Suréna : les héros cornéliens sont des statues de vertu ciselées dans le marbre des Annales de Tacite ou des Vies parallèles de Plutarque.

    Mais Corneille, malgré sa passion pour la vielle Rome des origines, ne resta point un païen travesti. Il convertit l’héroïsme antique à la lumière chrétienne, à l’instar des pères de l’Eglise (saint Augustin avec Platon, les lettres grecs selon Basile de Césarée), comme en témoigne son Polyeucte (1641), véritable synthèse du martyre chrétien & de la constance romaine. Il y exalte la foi qui triomphe du monde, dans une langue encore nourrie de prose et de grandeur toutes cicéroniennes.

    Certes, il s’accorde quelques libertés vis-à-vis des unités aristotéliciennes — Le Cid le prouve — mais cela ne signifie pas rupture radicale, mais sommaire. Corneille obéit toujours à une haute conception du théâtre : faire admirer la vertu, éprouver les âmes fortes, transmettre des principes, rendre songeur, et montrer que l’homme, même écrasé par la fatalité, peut s’élever par l’honneur !

    Il fut, à ce titre, le héraut d’un classicisme viril, inspiré des anciens mais converti par la foi. Gloire à son oeuvre.


    ✒ III. Racine, perfection classique
    📖 De l’hellénisme maîtrisé à la peinture du cœur chrétien : l’alexandrin devenu oraison

    Jean Racine, quant à lui, incarne l’aboutissement d’un classicisme pur. Formé à Port-Royal, nourri de la rigueur janséniste et de la poésie grecque, il se fit le chantre de l’âme humaine livrée à ses passions, devant la justice divine. Son art est l’orfèvrerie suprême de l’alexandrin, son théâtre la cathédrale poétique d’une anthropologie fort pessimiste.

    Dans Phèdre, Andromaque, Bérénice, Athalie, il peint l’homme dominé par ses élans, aspirant au bien, mais succombant au mal — un non serviam originel est rendu visible. L’ombre d’Euripide plane, mais un Dieu silencieux la dépasse : la Grâce, chez Racine, est absente, ou refusée, et c’est ce manque même qui fait naître la tragédie, la triste épopée.

    Soutenu par Boileau, Racine incarne la fidélité absolue aux modèles antiques : unités de lieu, d’action, de temps et de linguistique savante ; bienséance & vraisemblance ; pureté du style. Mais il y ajoute une profondeur morale et spirituelle inédite. Le théâtre devient, sous sa plume, oraison douloureuse. L’on y pleure moins la chute d’un héros que l’abîme d’une âme privée de Dieu.

    Il est, en ce sens, le plus ancien des Anciens… mais aussi « le plus chrétien ».


    ⛪ IV. Élévation morale & empreinte chrétienne
    🙏 L’alliance de l’Antique & du surnaturel : vers un théâtre de la Rédemption

    Ni Corneille ni Racine ne sauraient être accusés de néo-paganisme. Chez l’un comme chez l’autre, la grandeur formelle s’allie à une finalité chrétienne. Leurs héros se débattent dans le drame intérieur de la liberté, du devoir, de la grâce refusée ou reçue. Ce théâtre est une ascèse — un sursum corda vers la vérité éternelle.

    Corneille christianise le stoïcisme ; Racine spiritualise le tragique antique. Tous deux traduisent les grands conflits intérieurs du Salut. En ce sens, leur théâtre est sacré. Il ne représente point de simples intrigues, mais les combats invisibles du cœur humain.

    Dans Athalie, Racine fait du temple de Jérusalem la scène du destin juif, annonçant par figure le Christ. Dans Polyeucte, Corneille anticipe la théologie du martyre. Le théâtre devient ainsi catéchèse poétique. Il montre que l’homme, créé libre, ne se sauve qu’en s’élevant.

    On est loin des prétentions matérialistes des Modernes, de ladite Bataille d’Hernani et de leur exaltation d’un progrès matériel sans fin. Les classiques, eux, savaient que toute œuvre humaine digne naît dans la lumière d’un ordre supérieur.


    ⚔ V. Duels antiques & fractures françaises
    🛡 De l’arène littéraire aux tensions doctrinales : la France en miroir d’elle-même

    La querelle fut aussi le reflet d’un conflit plus ancien : celui de l’ordre et du désordre, de la Tradition et de l’innovation. Elle rejouait, à sa manière, les vieux conflits entre Empire et Papauté, foi et raison, scolastique et modernité gallicane. Les Modernes, fiers de leur siècle, de leur Roi-Soleil, de leur « rationalisme chrétien », voyaient dans l’Histoire un progrès nécessaire. Ils pensaient que la Chrétienté surpassait Rome par essence.

    Les Anciens, eux, voyaient l’ordre antique comme fondement inaltérable, base doctrinale & esthétique de tout savoir, de tout art, de toute vertu. Perrault s’opposait à Boileau comme Voltaire s’opposera à Bossuet : ce fut un duel de civilisations. Un siècle plus tard, Rousseau radicalisera les thèses modernes, fera naître un pré-romantisme, brisant le lien entre héritage antique et humanisme chrétien, ou du moins, faisant naître autre chose.

    C’est pourquoi la querelle, au fond, ne portait pas sur Virgile ou Homère, mais sur l’homme lui-même. Était-il une créature appelée à se perfectionner par tradition et Grâce, ou un être perfectible par nature et technique ? Toute la fracture future s’y annonce : mais…, et si les deux avaient raison dans leur domaine ?


    ⚜️ Synthèse conclusive
    À rebours des caricatures pédagogiques, la Querelle des Anciens & des Modernes fut moins une simple joute littéraire qu’un moment charnière de la conscience européenne. On y vit s’affronter deux anthropologies et deux espritse. Les partisans de l’Antiquité ne rejetaient point la foi ; les partisans du progrès n’étaient pas des impies. Mais les premiers savaient que toute nouveauté véritable procède d’un enracinement ancien, tandis que les seconds, plongés par leur siècle, crurent possible d’enfanter une culture « ex nihilo ».

    Corneille & Racine, dans cette tension, incarnent une voie royale. Ils montrent que l’on peut honorer les modèles antiques sans renier la lumière chrétienne ; que le théâtre, même profane en apparence, peut mener l’âme vers la Vérité.

    Leur œuvre demeure, in fine, un témoignage d’équilibre : celui d’une France qui sut longtemps conjuguer Rome & Jérusalem, Apollon & ledit Crucifié.

    La Rédaction


    Pour approfondir

    • La Querelle des Anciens et des Modernes de Collectif, Marc Fumaroli, Anthologies | Gallimard

    • Polyeucte martyr, de Pierre Corneille, édition critique disponible chez Classiques Garnier. Cette tragédie chrétienne, publiée en 1643, illustre les tensions entre les valeurs antiques et chrétiennes, thèmes centraux de la Querelle des Anciens et des Modernes.

    • Athalie, de Jean Racine, édition commentée par les Classiques Hatier. Cette tragédie, considérée comme l’un des chefs-d’œuvre de Racine, reflète les débats esthétiques de son époque concernant l’utilisation des sujets bibliques dans le théâtre classique.

    • Analyse sur Gallica : La Bibliothèque nationale de France propose une analyse détaillée de la Querelle des Anciens et des Modernes, incluant des documents d’époque numérisés, offrant ainsi un accès direct aux sources originales.

    • Chronologie et extraits sur le site de l’Académie française

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    Choix cornélien & grandeur dramatique chez Corneille

    Saint Basile de Césarée dit le Grand, in. « Aux jeunes gens. Comment tirer profit de la littérature grecque »

    Saint Augustin « républicain », Chrétienté et régimes politiques

    Redécouvrir saints Augustin et Thomas contre naturalisme et surnaturalisme

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