• Saint Basile de Césarée dit le Grand, in. « Aux jeunes gens. Comment tirer profit de la littérature grecque »



    La patristique enseigne comment appréhender l’héritage hellénique

  • – Introduction :

    Le discours aux jeunes gens de saint Basile de Césarée dit le Grant est le document le plus « classique » qu’il a été rédigé durant l’âge d’or de la patristique grecque (IVe siècle), il est une référence par rapport à l’attitude chrétienne vis-à-vis de la culture grecque profane qui lui précédait. Le « judaïsme hellénique » a lui aussi une réalité ancienne (exemple avec Philon d’Alexandrie), tout simplement parce que la Palestine fut colonisée par la Grèce trois siècles avant la venue du Christ. Ce n’est pas un monument unique de l’hellénisme dans le christianisme, mais sa célébrité est immense : il est parvenu à la connaissance d’Ænas Sylvius, futur Pape Pie II, et l’humanisme florentin l’a diffusé afin de se défendre dans son conflit avec les autorités religieuses d’alors. Aussi, la culture grecque s’est affirmée comme étant la plus universelle, et les chrétiens ont récupéré ce qu’il y avait de bénéfique dans cette civilisation. Le contexte de cette lettre est moins sûr, fut-elle enseignée en salle de classe ou simplement diffuser les milieux cultivés et élitistes ? Les deux cas sont incertains, mais le texte et l’attribution de ce texte sont bien réels, il s’agit néanmoins d’un héritage sûr.
    Dans cette lettre sont observés les possibles éléments de continuité, ainsi que la relative rupture entre hellénisme et christianisme. Un positionnement qui sera reproché par les humanistes de la Renaissance italienne, ce qui fera naître la discipline historique permettant d’analyser les différentes périodes de l’histoire humaine distinguant « Moyen Âge » et « Antiquité ». Cela dit, la morale effectue un tri évident, car on ne saurait accepter ce que nous rejettons supérieurement, inversement même LBGT en fait autant – mais en mal – lorsque sa structure réactive la littérature indigne et pédérastique -pour le coup – sous le faux drapeaux “moralisant”. À cette époque, le schisme avec l’Orient n’était pas encore consommé (il faudra attendre le XIe siècle), ainsi la patristique grecque demeure référentielle et honorable pour les catholiques d’Occident, héritiers directs quant à eux de la patristique latine. Le Romain saint Jérôme s’est inspiré de cette lettre, il s’accusait même parfois d’un attachement trop fort à la « culture profane » (comprendre celle païenne antique), lui qui défendit en son temps la romanité tant temporelle et impériale que religieuse face à la décadence des mœurs. Ici, il faut bien comprendre que les païens n’ont pas le monopole de l’hellénisme, de même que la culture grecque n’a pas trépassée sous les coups du christianisme.
    Par ailleurs, il est enrichissant de savoir que dans cette lettre, le Père de l’Église use de formules toutes platoniciennes, homériques quant ce n’est pas pour défendre le beau et le bon – ou la vertu – présent chez Hésiode, Plutarque, Épictète, Pythagore, Diogène, etc. Son but principal est de proposer un « éclectisme éclairé et positif » (donc pas celui philosophique et anarchique condamné par l’Église au XIXe siècle), avec ce qui était culturellement à disposition lors de son temps. Le socle de la sagesse antique a servi pour une part dans les fondements du christianisme lors des premiers siècles (certes, sans que cela ait été toutefois nécessaire à sa foi déjà pleine dans les saints Évangiles). Certains parallèles imagés ne seront pas présents dans ces extraits, entre le monde des athlètes et des arts, mais ils restent importants à connaître (Hercule). C’est un sujet passionnant et surtout d’importance, d’où le fait de vouloir régler le problème une bonne fois pour toutes entre hellénisme, paganisme, renaissance et catholicisme… Cela ferait un bien immense, un peu comme le fait de clarifier de façon orthodoxe la distinction complexe qu’il existe entre les ordres naturel et surnaturel (et leurs articulations).

    – Contextualisation de la lettre :

    David Veysseyre, missive du 16 décembre 2019 :
    « Quand Basile de Césarée a rédigé sa lettre sur le profit des lettres helléniques, on était dans un autre contexte et c’est un autre sujet, les Pères grecs connaissait parfaitement la culture classique, on sortait de 3 siècles de lutte à mort entre hellénisme et christianisme. Il fallait consolider intellectuellement le christianisme et le rendre intellectuellement respectable pour les élites traditionnelles gréco-romaines restées majoritairement païennes. N’oubliez pas que le christianisme dans l’Empire a d’abord été embrassé par les classes inférieures de la société antique, il a longtemps souffert de ce préjugé chez les élites. Les Pères de l’Eglise grecque ont donc essayé de rendre le christianisme intellectuellement attrayant en essayant d’y intégrer ce que l’hellénisme pouvait avoir d’acceptable pour un chrétien. (…) Il faut dire aussi que nous sommes à une des plus belles époques du christianisme de toute notre histoire, ces pères cappadociens Grégoire de Naziance, Basile de Césarée et son frère Grégoire de Nysse, ces hommes unissaient à la plus haute culture classique une sainteté toute chrétienne.  »

    Arnaud Perrot, préface Aux jeunes gens, édition Les belles lettres :
    « Le christianisme ancien est, sous certains aspects, un hellénisme, c’est-à-dire une forme particulière de culture grecque, même s’il s’agit aussi d’une forme d’hellénisme critique : les chrétiens se sont senti le droit de sélectionner ce qu’ils estimaient recevable, compatible avec la foi, dans les productions littéraires et les modes de vie de l’hellénisme traditionnel. » « On doit attirer l’attention sur l’exercice littéraire d’assimilation des exemples grecs aux préceptes évangéliques (…) ». [Vous aviez côté latin le roman médiéval Eneas qui réécrit l’Eneide de Virgile, ce qui donna un double mouvement de réécriture et une indifférenciation entre l’hellénisme et le christianisme, ou le premier préparerait en quelque sorte à la formation du second].

    – La lettre commentée entre crochets :

    Saint Basile de Césarée dit le Grand, in. « Aux jeunes gens. Comment tirer profit de la littérature grecque » :

    1) Tirer le meilleur des enseignements helléniques vertueux :

    « Si, cela étant, il advient que vous receviez mes paroles de bon cœur, vous appartiendrez à la deuxième classe de ceux dont Hésiode fait l’éloge. Sinon, ce n’est pas moi qui dirais quoi que ce soit de désagréable, mais, à l’évidence, vous avez de vous-même à l’esprit les vers dans lesquels ce poète dit que le meilleur, c’est l’homme qui comprend de lui-même ce qu’il doit faire ; qu’est de valeur aussi l’homme qui suit les indications d’autrui ; mais que celui qui n’est capable de faire ni l’un, ni l’autre n’est propre à rien. » [Le plus grand sait agir librement selon son savoir, quelqu’un de grand s’est obéir aux injonctions et l’incapable à aucun des deux selon Hésiode].

    « Il ne faut pas abandonner à ces hommes, une fois pour toutes, le gouvernail de votre intelligence, comme celui d’un navire, ni les suivre quelque soit l’endroit où ils veulent vous conduire, mais il ne faut recevoir que ce qu’ils ont d’utile et savoir ce qu’il faut laisser de côté aussi. » [Type de raisonnement qui rappelle le navire de l’âme dans la pensée platonique qui établit un moralisme « pré-chrétien », le Père dit de prendre que ce qui est vertueux dans la littérature antique, ce qui exclu toute littérature pédérastique].

    « Ce n’est pas le caractère illustre des ancêtres, la force physique, la beauté, la taille, les honneurs reçus de tous les hommes, la royauté elle-même, tout ce qu’on pourrait citer parmi les choses humaines, que nous considérons comme grand, ou même digne d’être souhaité, et nous ne fixons pas les yeux sur ceux qui les possèdent, mais nous portons plus loin nos espérances et faisons toute chose en vue de préparer l’autre vie. » [La direction surnaturelle est supérieure, elle a la primauté sur celui naturel].

    « Autant l’âme est, à tous points de vue, supérieure en dignité par rapport au corps, autant les deux vies diffèrent l’une de l’autre. » [Nature et grâce sont bien distincts].

    « Pour le remporter [le combat de la vie qui nous attend], il nous faut tout faire, peiner autant que possible pour nous y préparer, et fréquenter et les poètes, et les prosateurs, et les orateurs, et tout homme dont on pourra tirer une aide pour le soin de l’âme. »

    « Si la doctrine du beau doit rester pour nous indélébile, initié d’abord à ces disciplines du dehors, nous entendrons ensuite les enseignements saints et mystérieux ; et, comme habitués à voir le soleil dans l’eau, nous lèverons, forts de cette habitude, les yeux vers la lumière elle-même. » [L’élite de son temps était déjà helléniste, il lui fallait maintenant être chrétienne, pieuse]

    « Si donc il existe une affinité des doctrines entre elles, la connaissance de celles-ci peut nous être utile ; sinon, les confronter, du moins, et apprendre ce qui les distingue, ce n’est pas rien, pour renforcer la meilleure ! » [Les doctrines des sciences profanes peuvent et doivent renforcer les doctrines de sciences sacrées].

    « De même que l’arbre, si sa vertu propre est de couvrir le fruit de saison, porte une parure et des feuilles qui s’agitent autour de ses branches, de même aussi, la vérité est spécialement pour l’âme un fruit, mais il n’est pas sans grâce, non plus, que même la sagesse profane l’enveloppe, comme des feuilles qui offrent une protection au fruit et un spectacle qui n’est pas hors de saison. On dit par exemple que le grand Moïse lui-même, dont la réputation de sagesse est extrême chez tous les hommes, exerça sa pensée dans les connaissances des Égyptiens et que, cela fait, il en vint à la contemplation de l’Être. » [Toujours a propos de l’utilité des « deux enseignements »]. 

    « Que les connaissances profanes ne sont pas chose inutile pour les âmes, voilà qui a suffisamment été dit. » [Pour ceux qui rétorqueraient que, de nos jours, il y a une littérature chrétienne et que l’on pourrait par conséquent se passer de la sagesse antique, il faut savoir que ce propos est valable universellement].

    « S’agissant de la matière poétique, (…) ne vous arrêtez pas à tout ce qu’ils disent en bloc : quand se sont les actions ou les paroles des hommes de bien qu’ils vous racontent, aimez-les et enviez-les, et tâchez le plus possible d’être comme eux : mais quand ils passent à la représentation de méchants, il faut y échapper en vous bouchant les oreilles, tout comme Ulysse a échappé aux chants des sirènes, d’après ces poètes. En effet, l’accoutumance au paroles mauvaises est une voie qui conduit à leur réalisation. » [Il restait à savoir en quoi on pouvait s’inspirer de l’antiquité et voilà une maxime – faisant appelle à la prudence – que toute la scolastique médiévale ne quittera pas].

    « [Un exemple de ce qui est à rejeter :] Quant aux adultères, amours et unions de dieux au grand jour, et surtout celles de Zeus, le coryphée de l’Univers et le dieu suprême, comme eux-mêmes l’appellent – toutes choses dont on rougirait de parler même s’il ne s’agissait que de bestiaux -, nous les laisserons aux gens de théâtre ! » [Le théâtre était la représentation de l’immoralité, cette conception durera durant le Moyen-Age chrétien].

    « De même que, lorsque nous cueillons une fleur sur un rosier, nous évitons les épines, de même, nous récolterons seulement ce qui est utile sur de tels ouvrages et nous nous garderons de ce qui est nuisible. » [Évoquant ensuite une autre image avec l’abeille butinant le miel de certaines fleurs].

    « Quel autre dessein Hésiode conçut-il, selon nous, sinon d’exhorter les jeunes gens à la vertu, quand il composa les vers que tout le monde chante, où il dit qu’elle est âpre au début, difficile à pratiquer, et constamment pleine de sueur et de peine, le route escarpée qui mène à la vertu ? (…) Pour tout autre poète qui a célébré la vertu en des termes analogues, recevons ses paroles, en considérant qu’elles vont dans le même sens que nous ! » [Les enseignements vertueux vont dans le bon sens en cherchant à faire de nous des hommes de bien].

    « La poésie tout entière est pour Homère un éloge de la vertu, et tout chez lui se rapporte à cela, sauf à n’être qu’un détail secondaire. (…) [citant ensuite Homère :] « Hommes, il faut vous souciez de la vertu, elle qui se sauve à la nage avec le naufragé et, qui, lorsqu’il sera parvenu sur la terre ferme, peut le faire paraître, même nu, plus honorable que les bienheureux Phéaciens ! » [et enfin Solon à propos des riches :] « Nous, nous ne leur échangerons pas la vertu contre la richesse, car la première est toujours stable, alors que les biens sont tantôt à un homme, tantôt à un autre. » [Globalement, tout est bon dans Homère au regard des vertus naturelles].

    « Il est honteux, en effet, que, lorsqu’il s’agit d’aliments, on écarte ceux qui sont nuisibles, mais que, lorsqu’il s’agit de connaissances, on ne tienne aucun compte de celles qui nourrissent notre âme, et que, à la manière d’un torrent, on arrache tout ce qui se présente pour l’engloutir. Or, comment admettre raisonnablement qu’un pilote ne se laisse pas aller au hasard des vents, mais conduise tout droit son vaisseau au port, qu’un archer vide au but, et encore, qu’un forgeron ou un charpentier tendent vers la fin de leur art, mais que nous, nous dirons inférieurs à de tels artisans, quand il s’agit de savoir considérer nos intérêts ? [le Père appuie ses propos précédents en réitérants avec de nouvelles images].

    2) Le non-respect des vertus professées :

    « (…) Louer la vertu avec éclat lorsqu’on est en public et développer de longs discours à son sujet, mais, en privé, faire cas du plaisir plutôt que de la tempérance, et de l’avidité plutôt que de la justice, c’est, j’oserais l’affirmer, ressembler aux acteurs qui interprètent les pièces d’un théâtre. Ceux-là, souvent en rois et en princes, ne sont peut-être même pas tout simplement des hommes libres. Ensuite : un musicien n’accepterait pas volontiers que sa lyre soit désaccordée et un coryphée que le chœur chante pas parfaitement à l’unisson ; alors chacun sera-t-il en dissentiment avec lui-même, offrira-t-il le spectacle d’une vie en désaccord avec ses paroles ? Chacun dira-t-il, selon le mot d’Euripide : « La langue à juré, mais le cœur de l’a pas juré » [Phrase inspirée d’Hippolyte dénonçant le manque de respect des principes appliqués et l’hypocrisie qui s’y accompagne].

    Cherchera-t-il a paraître bon, au lieu de l’être ? Mais c’est le dernier degré de l’injustice, s’il faut en croire Platon, que de paraître juste, quand on ne l’ai pas. » [voilà une valeur morale essentielle que celle d’incarner ce que l’on professe].

    « Il ne faut pas que nous vivions dans le relâchement (…). Car, pour celui qui a manqué involontairement à son devoir, il se peut qu’il y ait quelque pardon auprès de Dieu ; mais pour celui qui a choisit le mal en toute connaissance de cause, il n’est point d’excuse pour ne pas subir le châtiment au centuple. »

    « Il faut que celui qui ne veut pas être enfoncé dans ses plaisirs comme dans un bourbier méprise le corps tout entier, ou bien que nous nous attachions à lui seulement dans la mesure où, dit Platon, nous acquérons une aide pour la philosophie, tenant en cela un discours assez semblable à saint Paul, qui avertit qu’il ne faut pas se soucier du corps pour en alimenter les convoitises. »

    « Il n’est rien que le sage doive fuir davantage que de vivre en fonction de l’opinion, d’examiner ce qui plait au grand nombre, et de ne pas faire de la droite raison le guide de sa vie (…). Et celui qui n’est pas ainsi en quoi dirons-nous qu’il est différent du sophiste égyptien [Protée, cf. Platon, Euthydème, 288 b], qui devenait, à sa guise, plante, bête, feu, eau et toutes choses. » [Il ne faut pas confondre identité de genre et expression de genre, le relativisme moderne n’existait pas mais des bases étaient posé à partir de Protagoras parlant de l’homme comme mesure de toute chose. Ici, la démocratie chrétienne moderniste se retrouve condamnée avant même sa naissance historique contemporaine].

    « Pour moi, donc, ce que je juge être les meilleurs conseils, je vous en ai donné une partie aujourd’hui, le reste je vous le donnerai tout au long de la vie. » [En guise de conclusion…].


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