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Publié le par Florian Rouanet
🌍 Fondements historiques & approches doctrinales de l'organicité politique 🔬
🌐 Préambule
L’organicisme, bien qu’exploité et parfois déformé par différents courants de pensée, demeure une clef d’interprétation majeure des sociétés humaines.
Pourtant, certains universitaires, souvent traditionnalistes et royalistes de leur état, tendent à en limiter la portée, sous prétexte qu’il s’agirait d’un modèle obsolète, faux dans son postulat, « progressiste », ou trop restrictif.
Ce réquisitoire contre l’organicisme, présenté comme un rejeton du constructivisme moderne, masque en réalité une difficulté à concilier le principe organique avec une approche plus réaliste et intégrale de l’organisation sociale.Il importe donc de replacer cette notion dans son cadre véritable : non pas un modèle figé pour fossiles, mais une grille de lecture structurelle fondée sur l’harmonie naturelle des sociétés.
Cette réflexion prendra appui sur les traditions intellectuelles qui, de l’Antiquité à nos jours, ont nourri la doctrine organiciste, et intégrale, que nous professons au complet !
🔢 Définitions
A. − Qui est entier.
1. Qui est sans restriction; dont le total ne subit aucune diminution. Nationalisme intégral; paiement intégral; texte intégral.Intégralisme, subst. masc.Qualité, caractère de ce qui est intégral, de celui qui n’admet aucune restriction, aucune compromission.Intégraliste, adj. et subst.a) Emploi adj. Qui appartient à l’intégralisme. L’autre position chrétienne pure, la position « intégraliste » et « progressive », c’est celle du catholicisme, et elle trouve ses armes conceptuelles chez saint Thomas d’Aquin (Maritain, Human. intégr.,1936p. 80).La profession de foi « intégraliste » [de Sorokin] (Traité sociol.,1968, p. 115).b) Adj. et subst. Celui qui est partisan de l’intégralisme; celui qui suit une doctrine, qui appartient à un mouvement de pensée, d’art dans son entier. Je te parlerai prochainement des intégralistes, un groupe de jeunes poètes, qui veulent remplacer le symbolisme défunt. Intéressants (Rivière, Corresp. [avec Alain-Fournier], 1905, p. 42).A. − BIOL. [Correspond à organe A 1, 2] Qui est relatif aux organes du corps, à leur activité, à leur fonctionnement, à leur vie. Fonctionnement organique, sensations organiques.
BIOL., CHIM. Qui provient de tissus vivants. Acides organiques; matière organique; solvants organiques.
📈 Citations commentées
« Des changements de constitutions adviennent aussi du fait de l’accroissement hors de proportion d’une de leurs parties. De même, en effet, qu’un corps est composé de parties et doit s’accroître de manière proportionnée pour que l’équilibre de l’ensemble demeure (et si ce n’était pas le cas il serait détruit, si, par exemple, le pied d’un animal avait quatre coudées et le reste de son corps deux empans ; il y aurait même éventuellement passage à la forme d’un autre animal si cet accroissement hors de proportions concernait non seulement la quantité mais aussi la qualité), de même une cité est composée de parties, dont souvent l’une s’est subrepticement accrue, par exemple la masse des gens modestes dans les démocraties et dans les gouvernements constitutionnels. »
Aristote tirée de La Politique, Livre V, chapitre 3, section 6.« Tout comme l’Eglise dans son ensemble est appelée un unique corps mystique en raison de sa ressemblance avec le corps naturel de l’homme, et de la diversité de ses actions qui correspond à la diversité des membres, de même, le Christ est appelé la « tête » de l’Eglise. »
Saint Thomas d’Aquin, Som. Théologique, III, q. VIII, 1., cité par E. Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi, Gallimard, 1989, p. 151.Anthologie – Les Membres et l’Estomac
La plèbe, s’estimant injustement traitée, s’est retirée sur le Mont Sacré ou sur l’Aventin. Une guerre extérieure menace. Le danger de voir Rome s’écrouler par la division pousse le Sénat à négocier…
On décida donc d’envoyer à la plèbe un parlementaire, Ménénius Agrippa, orateur éloquent, que ses origines plébéiennes rendaient populaire. Une fois introduit dans le camp, il eut recours à un procédé oratoire archaïque et primitif, et se borna à raconter cette fable : « Au temps où le corps humain ne formait pas comme aujourd’hui un tout en parfaite harmonie, mais où chaque membre avait son opinion et son langage, tous s’étaient indignés d’avoir le souci, la peine, la charge d’être les pourvoyeurs de l’estomac, tandis que lui, oisif, au milieu d’eux, n’avait qu’à jouir des plaisirs qu’on lui procurait ; tous, d’un commun accord, avaient décidé, les mains de ne plus porter les aliments à la bouche, la bouche de ne plus les recevoir, les dents de ne plus les broyer. Mais en voulant, dans leur colère, réduire l’estomac par la famine, du coup les membres, eux aussi, et le corps entier, étaient tombés dans un complet épuisement. Ils avaient alors compris que la fonction de l’estomac n’était pas non plus une sinécure, que s’ils le nourrissaient, il les nourrissait, en renvoyant à toutes les parties du corps ce principe de vie et de force réparti entre toutes les veines, le fruit de la digestion, le sang. » Faisant alors un parallèle entre la révolte interne du corps et la colère des plébéiens contre le sénat, il les fit changer de sentiment. »Cette fable a traversé les âges et a été reprise par Jean de La Fontaine dans « Les Membres et l’Estomac », soulignant ainsi la pertinence durable de cette métaphore pour illustrer l’importance de l’unité et de la coopération au sein d’une société, partant, les similitudes ou analogie entre corps humain et corps social.
Corps Mystique du Christ chez saint Paul
L’expression du corps mystique du Christ est une doctrine centrale du christianisme, développée notamment par saint Paul dans ses épîtres. Elle désigne l’unité spirituelle entre le Christ et les fidèles, qui forment ensemble un seul corps sous sa tête.
Ces passages montrent que l’Église est considérée comme le corps mystique du Christ, avec Notre Seigneur comme chef. Chaque fidèle y joue un rôle particulier, selon une harmonie voulue par Dieu.Romains 12, 4-5
« Car, comme nous avons plusieurs membres dans un seul corps, et que tous les membres n’ont pas la même fonction, ainsi nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps en Jésus-Christ, et chacun de nous est membre l’un de l’autre. »1 Corinthiens 12, 12-27
« Comme le corps est un et a plusieurs membres, et que tous les membres du corps, quoique plusieurs, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il de Jésus-Christ. […] Vous êtes le corps du Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. »Éphésiens 1, 22-23
« Il a tout mis sous ses pieds, et il l’a donné pour chef suprême à l’Église, qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous. »Éphésiens 5, 29-30
« Car jamais personne n’a haï sa propre chair ; mais il la nourrit et en prend soin, comme Christ le fait pour l’Église, parce que nous sommes membres de son corps, formés de sa chair et de ses os. »Colossiens 1, 18
« Il est la tête du corps, c’est-à-dire de l’Église ; il est le principe, le premier-né d’entre les morts, afin d’avoir en toutes choses la primauté. »⁂
🗄 Sommaire
I. 🎖️ Quelle conférence pour quelle structure ?
II. 🌍 Fondements historiques de l’organicisme
III. 🔬 Approches doctrinales & critiques contemporaines☧
I. 🎖️ Quelle conférence pour quelle structure ?
L’événement auquel nous nous intéressons ici s’inscrit dans le cadre d’un cursus de formation 2024-2025, portant sur la « philosophie réaliste et la science politique ».
Organisée sous l’égide de diverses institutions académiques et associatives, cette conférence en ligne s’est tenue le 11 mars 2025 à 20h00 via Zoom. Son intitulé, à dessein provocateur et dialectique, interrogeait : « L’organicisme est-il (contre-)révolutionnaire ? ».
Un intervenant
Le conférencier, Joël Hautebert, professeur à l’Université d’Angers, est une figure intellectuelle bien connue dans ces cercles philosophiques et juridiques attachés à une vision traditionnelle du droit et de la politique, anti-personnaliste.
Des institutions organisatrices structurées
La conférence était soutenue par trois institutions : le Centre Saint-Louis, le Consejo de Estudios Hispanicos Felipe II et Savoir Gouverner.
Ces organisations, bien que distinctes dans leurs approches ou leurs zones d’influence, partagent probablement un socle doctrinal commun parmi les choses suivantes : primauté d’un ordre politique enraciné, hiérarchisé et organique, en opposition aux constructions égalitaristes basées sur notamment sur l’individualisme exacerbé.Un groupe hétérogène, mais cohérent
Derrière l’organisation de cet événement se profile un réseau d’universitaires et de juristes aux attaches « idéologiques » à la fois diverses et convergentes sur des principes fondamentaux :
- Pluralité idéologique : Tous les intervenants ne partagent pas nécessairement une ligne doctrinale unique (le royalisme par exemple), mais le niveau académique des conférences demeure plutôt élevé.
- Profils des membres : L’assistance et les organisateurs, laïcs engagés, sont en majorité des universitaires, particulièrement issus des facultés de droit et de sciences politiques.
- Attaches religieuses : Les organisateurs et participants gravitent principalement autour du milieu lefebvriste (Fraternité Saint-Pie X), et sans en dépendre directement, bien qu’une minorité « Ecclesia Dei » et dite sédévacantiste soit également présente.
- Refus du personnalisme : La ligne directrice du groupe est marquée par une franche hostilité au personnalisme politique, jugé incompatible avec une vision thomiste et traditionnelle du gouvernement de l’État.
L’un des animateurs de cette initiative a également fondé Pax Iuris, une université d’été dont l’ambition explicite est : « remettre l’esprit des étudiants en place », ce qui révèle cet l’objectif de redonner aux juristes et politologues une formation catholique enracinée, dans une conception classique et réaliste du droit.
Une mosaïque doctrinale marquée par des débats internes
Si l’ensemble du groupe partage un tronçon commun, il n’en demeure pas moins traversé par des débats de fond qui témoignent d’une certaine vitalité/rivalité intellectuelle :
- La question du “fascisme catholique” : Certains membres considèrent cette doctrine comme une réponse adéquate à la décadence moderne, tandis que d’autres, plus majoritaire, sont royalistes légitimistes, s’y opposent, privilégiant l’héritage monarchique ancien.
- L’anti-surnaturalisme : Un rejet marqué du surnaturalisme se fait sentir au sein du groupe, ce qui le différencie d’autres courants traditionalistes plus marqués par l’augustinisme.
Une figure intellectuelle influente au sein du réseau critique tant l’augustinisme que le surnaturalisme et s’appuie sur les écrits de Bernard de Midelt, qui, dans ses travaux, avait défendu Joseph Mérel sur cette question précise.
Ainsi, ce réseau de catholiques partage avec nous certaines préoccupations, sans pour autant embrasser nos positions les plus radicales.
Leur attachement à un traditionalisme conformiste, davantage passéiste, peut constituer sa limite, mais leur contribution au débat d’idées, et leur effort de structuration d’un réseau universitaire restent dignes d’intérêt.II. 🌍 Fondements historiques de l’organicisme
L’idée organiciste, plonge d’abord ses racines dans l’Antiquité et la pensée chrétienne. Ainsi, Tite-Live, dans son Histoire romaine, employait la métaphore du corps social pour décrire le fonctionnement harmonieux d’une cité où chaque élément tient sa place et sa fonction.
Cette vision trouve ensuite un écho dans l’enseignement de saint Paul sur le Corps mystique du Christ, où l’unité morale se révèle être une complémentarité « organique » de ses membres.L’art, la nature et les mathématiques : une structuration logique des sociétés – Renaissance
L’adage aristotélicien selon lequel l’art imite la nature se transpose aux sociétés humaines, lesquelles, en tant que réalités vivantes, sont soumises à des lois intrinsèques.
Et, avec la révolution scientifique, à partir du XVIIᵉ siècle plus encore, notamment en Angleterre, se développe une mathématisation croissante de la pensée.Le carré exact et le cercle parfait deviennent des paradigmes intellectuels dominants, induisant une rationalisation extrême de la réalité. Cette absolutisation de la logique mathématique conduit à la réduction de l’homme à une entité mécanique, à l’image de la plante ambulante, une figure emblématique d’un être dénué de racines et soumis aux impératifs globaux d’un monde désincarné.
Il est vrai, mais cela contribue également au développement des arts, il s’agit de retenir le bon et le juste, en se délestant du reste !
Un exemple d’abus annonçant le globalisme machinal de ladite République universelle maçonnique à sa façon :
« Les mathématiciens ont découvert, en observant la belle et uniforme proportion qui règne dans le corps humain et la symétrie de ses parties, leurs vrais contours et dimensions. Dès lors, en le déployant dans toute sa longueur et en donnant ensuite aux bras et aux jambes leur écartement le plus large, ils ont formé le carré exact et le cercle parfait : le carré par quatre lignes droites entre les quatre extrémités des mains et des pieds ; le cercle en traçant au compas une ligne entre ces quatre points, le centre étant placé sur le nombril. Les philosophes de la nature ont réduit la vastitude de l’univers (qui comprend toutes les choses, qu’elles aient l’être, l’existence végétale, la sensibilité ou la raison) à cet abrégé tout à fait réussi qu’est la structure de l’homme.
Bien plus encore, la philosophie politique, dont l’objet propre est l’organisation des hommes assemblés et associés dans une cité, a la possibilité d’ajuster élégamment son propos à un modèle aussi imitable. C’est cette façon de mesurer telle que je l’ai introduite que j’ai choisie pour séparer dans la forme d’une république ce qui est droit de ce qui est dévié, ce qui est trop de ce qui est moins, ce qui est bien et ordonné et ce qui est hors de proportion.
L’aide d’un tel abrégé et la vérité d’une telle norme sont utiles pour bien équilibrer le contenu des délibérations en accommodant et en amendant dans le bon sens tous les projets et toutes les manières d’agir. Et comme je crois vraiment que ce fil conducteur de la ressemblance a été esquissé à notre intention dans les œuvres de Dieu, je veux commencer à en faire usage là où cette sagesse profonde a elle-même commencé à poser les cadres ».
Edward Forset, Un discours comparatif sur les corps naturel et politique (1606), trad. Bernard Graciannette Classique Garnier, 2019, p.69-70.De Rousseau au constructivisme matérialiste – Époque contemporaine
Jean-Jacques Rousseau, par son Contrat social, introduit une rupture décisive en substituant à l’organicité politique traditionnelle un constructivisme volontariste, mécanique et abstrait. Ce paradigme, où le libre arbitre humain est souverain dans la création du lien social, s’éloigne de la conception d’un ordre naturel et hiérarchisé, ou le déterminisme, s’il ne prime pas de façon absolu, tient sa part.
Avec l’Aufklärung, les Lumières exaltent ce modèle, et entre le XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle, les doctrines progressistes en font leur cheval de bataille. Pourtant, l’engouement d’une époque pour une théorie ne garantit ni sa vérité ni son bien-fondé.Toutefois, il semblerait que, pour ces réactionnaires, la moindre chose découverte après l’an 1789 serait fausse ou mauvaise !
En effet, il était légitime, avec la naissance d’un cadre national élargie de repenser les cadres sociaux, et cela s’est hélas réalisé avec perte et fracas…Le XIXᵉ siècle : renaissance de l’organicisme à l’aune de la biologie et du « naturalisme » scientifique
Le XIXᵉ siècle voit un retour de l’organicisme, mais sous une forme renouvelée. La redécouverte des processus biologiques amène une vision, moins mécanique et plus chimique ou médical de l’organisation sociale.
L’étymologie même du terme organique, dérivé d’organisé, suggère un développement vivant et structuré, en opposition au modèle purement machiniste et « inhumain ». L’État lui-même peut être vu comme un organisme gouvernemental, dont les institutions sont des organes interdépendants, formant un tout, de devant de se mouvoir pour le Bien commun.
Ce siècle est également marqué par l’essor du darwinisme, qui introduit un vitalisme dans la pensée organiciste, avec ses tropismes et faussetés, certes.
On assiste à un basculement où le libre arbitre cède du terrain au déterminisme ou au conditionnement, sans pour autant entrer dans un fatalisme absolu à la manière de Spinoza.
Malgré la prégnance du matérialisme dans les théories dominantes de l’époque, allant contre les principes chrétiens, mais il faut reconnaître que ce cadre d’analyse a permis d’étudier la réalité concrète de la génétique, voire des sociétés sous un angle scientifique.
L’enjeu demeure de concilier cette approche avec une vision religieuse et politique équilibrée, car si la société doit tendre vers une harmonie temporelle, le salut de l’âme reste un impératif éternel.Le XXᵉ siècle : aboutissement et apogée des réponses organicistes et nationalistes
Les grands mouvements nationalistes européens, et surtout ceux fascistes, du XXᵉ siècle incarnent l’aboutissement de cette réponse organiciste à la modernité dissolvante. Le biologisme y prend une place prépondérante, intégrant des éléments racialistes et « écologistes », et ce, sans dénigrer la métaphysique pour autant ! L’ordre social n’y est plus conçu comme un agencement artificiel, mais comme une réalité vivante fondée sur des lois naturelles, ethniques et historiques.
Carl Schmitt, figure majeure de la Révolution conservatrice allemande, illustre cette pensée en affirmant la nécessité d’une théologie politique – l’homme étant un animal social et même profondément religieux. Selon l’auteur, tout ordre social stable repose sur des principes supérieurs, qu’ils soient d’essence religieuse ou sacralisés dans le cadre étatique. Cette approche se retrouve dans les mouvements nationalistes de l’entre-deux-guerres, où certaines réalités profanes – la patrie, la famille – sont élevées au rang de quasi-sacré. L’Italie squadriste puis fasciste en donne un exemple frappant avec l’exaltation du rôle maternel chez les squadristes après la Grande Guerre.
Ainsi, l’organicisme, fait office de loi éternelle, mais relativement évolutive : mais seulement parce que le cas accidentel est totalement présent dans la nature, contrairement au monde des dogmes.
En effet, il s’adapte, au fil des siècles, en intégrant des découvertes scientifiques et philosophiques. Mais il s’oppose en cela aux constructions artificielles d’un ordre social fondé uniquement sur le volontarisme humain, réaffirmant l’existence de principes immuables structurant toute société authentique, bien que la volonté ou l’action y sont exaltées.📊 III. Approches doctrinales & critiques contemporaines
Si les organisateurs de cette conférence ont, à n’en point douter, étudié et approfondi la question organiciste avec rigueur, et que nous méconnaissions jusqu’ici certaines critiques, il semble pourtant que l’intervenant demeure prisonnier d’un formalisme excessif dans l’usage des mots, ou blocage mental : on ne saurait traiter exclusivement de scolastique du XIIIème siècle !
L’organicisme ne prétend certes pas (ou il ne le doit pas !) s’appliquer indistinctement à toutes les réalités, hors de son champ en particulier, mais il demeure fondamental lorsqu’il est question du vivant, du social et du politique. Il ne s’agit point ici d’une approximation, mais d’une catégorie plus ou moins contemporaine légitime du langage politique qu’il convient d’assumer pleinement.Dès lors, nous devons constater que la doctrine organiciste, depuis ses origines, n’a fait que se préciser. Si, dans un premier temps, elle se limitait à la métaphore, elle a progressivement pris la forme d’une identification partielle des réalités mathématiques, des arts, puis de la biologie et de la sociologie humaines, ancrant l’individu dans sa communauté naturelle et ethnique.
Ainsi, il serait vain et stérile de tomber dans un « excès de prudence lexicale » ou de vouloir paraître « plus réactionnaire que le roi », par un scrupule inopportun quant à l’usage du vocabulaire.
Une réflexion sur l’actualité doctrinale
L’un des aspects notables de cette conférence réside dans la confrontation de l’organicisme à la problématique révolutionnaire. En effet, cette réflexion semble résonner comme une réponse implicite à Joseph Mérel et à l’Institut Charlemagne, tout en se voulant une critique des courants qui nous sont proches. Il ne s’agit donc pas ici d’un regard naïf ou ignorant de l’actualité doctrinale du « milieu », mais bien d’un positionnement délibéré : c’est la nécessité de se démarquer et de paraître plus « respectable », en se rapprochant d’un conformisme ambiant, celui sociétal ou des chapelles « tradi’ ».
L’analogie entre le corps humain et le corps social, où chaque organe concourt à l’unité du Tout, demeure une image forte et éclairante.
Si l’on peut concéder que comparaison n’est pas raison, cette conception de la société permet néanmoins de comprendre les interactions et les interdépendances structurant l’ordre social.
Pourtant, les traditionalistes les plus sclérosés semblent rejeter d’emblée toute pensée postérieure au XVIIIᵉ siècle, voire au XVIIe siècle – en dehors celle « contre-révolutionnaire pur jus » –, figés dans une temporalité révolue où leur horloge intellectuelle aurait cessé de tourner.L’organicisme : une modernité contre une autre ?
Certaines critiques, que nous faisons nôtres, voient dans l’organicisme une réponse moderne à une autre modernité, opposant un modèle structurant à la dissolution révolutionnaire de 1789.
La loi maçonnique Le Chapelier, en détruisant les corps intermédiaires, a posé les bases de l’individualisme abstrait où rien ne devait subsister entre l’individu et l’État. Or, une politique réaliste reconnaît la nécessité des provinces, des communes, des corporations en tout genre et des familles comme structures essentielles de la vie collective, que ce soit dans l’Empire, les États-nations ou bien le droit international.Ce n’est point une réminiscence archaïque : la pensée organique peut ainsi se conjuguer avec une certaine forme de contrat social. Dans une société de masse, élargie, il ne s’agit pas d’opposer mécaniquement ces deux concepts, mais de chercher des points de convergence. Car l’organicisme n’est nullement un naturalisme réducteur qui nierait la transcendance, mais bien une tentative d’inscrire l’ordre politique dans la rationalité et la science sociale, dans une lignée que l’on peut rattacher à saint Albert le Grand, formateur de saint Thomas d’Aquin.
Nous l’avons vu, le qualificatif « organique » renvoie aussi à la classique « analogie organique » permettant d’expliquer le fonctionnement par subsidiarité de la société traditionnelle, c’est ce qui traite d’abord des réalités plus proches de l’homme, sans pour autant nier la verticalité politique, à plus forte raison, dans la Doctrine du fascisme de Benito Mussolini que l’un de leur document mentionne explicitement.
Il est certain que le chef d’État se légitime avant tout, en participant à l’élévation du Bien de la Cité, dont son peuple est une composante d’importance, et ce, sans que l’entité peuple n’inverse la donne du suzerain…Enfin, le « remède fasciste » est ici la réaction contre Les Lumières, dont nos « anciens régents » auraient dû se doter afin de se préserver et d’éviter la chute monarchique sous le poids de leurs propres contradictions.
Une critique déplacée de la rationalité politique
Certains adversaires de l’organicisme semblent critiquer cette approche en l’accusant d’écraser l’ordre surnaturel au profit du seul ordre naturel. Or, cette lecture est erronée. Il ne s’agit pas d’évacuer la théologie, mais d’adopter une méthode rationnelle lorsqu’il est question de science politique.
Comme un sociologue ou un psychologue qui, bien que compétent dans son domaine, ne saurait ériger sa discipline en dogme absolu, l’organicisme ne prétend pas se substituer à la théologie. Cette critique relève d’une confusion intellectuelle qui frise l’absurde.D’ailleurs, l’organicisme rejette de manière frontale les idéologies contemporaines du « wokisme » et de la « cancel culture », anti-organiques au possible, et qui, sous couvert de progrès délirant, allant contre les mœurs les plus élémentaires, aboutissent à un chaos social dissolvant pour toute civilisation, ainsi menacée…
En effet, comment se prétendre élitiste, sans ambage et sans cloison bornée, sans prendre ancrage dans la Cité : sans vouloir faire ressortir les meilleurs éléments de la masse ?
Il est, en outre, rationnel qu’il y est de l’irrationnel en société, dans l’homme, et surtout dans les masses ; cela ne doit pas nous apeurer, il faut simplement que l’émotion et l’imagination soient cadrées, remises à leur place.
Oswald Spengler ou Chesterston ?
En effet, nous osions nous nourrir de la pensée de Spengler, magnifiant certes la supériorité de la volonté, ou de l’épée contre le livre. Sans nous renier ni nous dénigrer, nous avançons aussi par la critique adverse tant qu’elle s’avère juste et bonne :
« Que chaque homme soit un bipède ne fait pas de cinquante hommes un centipède. »
[NDLR : Chesterston a tout à fait raison ici, c’est pourquoi il est bien question d’analogie en philosophie, ou alors de réalisme scientifique et biologique (double définition).]
« Comme si une nation avait une durée de vie déterminée, physique. Ainsi dira-t-on que l’Espagne est atteinte de sénilité terminale ; autant dire que l’Espagne est en train de perdre toutes ses dents. »
[NDLR : Et oui, les nations sont mortelles, comme les peuples et les individus, puisqu’elles sont un « ensemble d’hommes » qui se dotent d’une organisation propre].
« Sous l’étiquette ‘santé’, ils proposent des états idéaux que d’autres n’hésiteraient pas à appeler ‘maladie’. »
[NDLR : rechercher remède à la maladie est « aryen », viril et très traditionnel, notamment par la racine -med donnant médical. Il est bon de chercher solutions aux problèmes, quelque que soit le langage employé, comme dans le fait de « guérir la Cité ».]
« Les partisans de la doctrine matérialiste de l’évolution sont, à juste titre, représentés dans cette supposition selon laquelle tout proviendrait d’un œuf, vague et monstrueux germe oval, pondu par accident. »
[NDLR : cela n’est pas vrai pour un chrétien organiciste, lequel analysera les principes de la vie naturelle dans le cadre de la Création divine].
Extraits du livre Le Monde comme il ne va pas de G.K. Chesterton, édition l’âge d’homme.
Nous pourrions répondre à Chesterton, en arguant que la métaphore organiciste ne suppose pas nécessairement un déterminisme biologique strict et exclusif, mais sert plutôt à illustrer la cohésion et l’interdépendance des éléments d’une société, tout comme les organes d’un corps remplissent des fonctions spécifiques, tout en œuvrant pour le bien commun, pour la vie individuelle et/ou collective.
Mais il y a, chez nos contradicteurs, une crainte manifeste de l’analogie, ou de la recherche scientifique post-XVIIIème siècle, en acceptant pourtant la culture de l’emploie métaphorique classique et évangélique, comme si nous ne pouvions pas prolonger ou enrichir cette utilisation, et ce, sans sombrer dans des tropismes systématiques ou des risques intellectuels erronés.
Intégralisme et organicisme : une articulation nécessaire
Par intégralisme, nous comprenons une approche verticale du pouvoir et de l’ordre, mais celle-ci ne saurait être conçue comme une abstraction déconnectée du réel. L’erreur de certains penseurs « ultra-traditionalistes » réside dans leur posture hautaine et prétendument élitiste, comme si le retour à une société de type Tiers-État élargi pouvait être envisagé sans tenir compte des évolutions structurelles des siècles derniers.
L’intégralisme aborde le problème du haut vers le bas, tandis que la pensée organique s’intéresse aux réalités immédiates et concrètes de l’homme. Il n’y a donc pas d’antagonisme fondamental entre ces deux approches, mais une complémentarité nécessaire. Il serait ridicule de rejeter l’organicisme sous prétexte qu’il n’épouse pas entièrement une vision intégraliste ou totaliste « purement théorique ».
L’Ancien Régime lui-même atteste de cette organicité, comme en témoigne Louis XVI lorsqu’il parlait de « justice sociale chrétienne ». Et ses prédécesseurs avaient déjà esquissé cette approche, preuve que l’ordre monarchique ne reposait pas uniquement sur une hiérarchie sanguine figée, mais aussi sur un équilibre entre les différents corps sociaux.
Modernité et réalisme politique
En effet, vouloir restaurer l’Ancien Régime comme si les deux derniers siècles n’avaient pas existé relève d’une chimère.
Le progrès technique a bouleversé les structures sociales, rendant caduques certaines distinctions de classes et rendant plus inacceptables certaines pratiques d’antan, comme l’esclavage sous ses diverses formes. La pensée organiciste ne saurait donc être un simple retour en arrière, mais bien une adaptation des principes traditionnels aux réalités contemporaines.Ainsi, nous ne professons pas une « simple nostalgie » du passé : l’organicisme constitue une alternative réelle aux errances idéologiques modernes, en offrant un cadre structuré et enraciné pour la réflexion politique d’aujourd’hui et de demain, sans perdre de vue la foi catholique.
« Les nations naissent, vivent et meurent comme des animaux ou des plantes. Un peuple, une société, sont comme des organismes le siège c’un incessant tourbillon vital. Sans cesse, les éléments qui les composent disparaissent et se renouvellent.
Dans l’organisme, les cellules se reproduisent, dépérissent et sont remplacées, dans chaque cellule les matériaux chimiques sont renouvelés sans cesse. Dans les organismes sociaux, les phénomènes sont encore plus
complexes, mais du même ordre ».
G de Lapouge, « Lois de la vie et de la mort des nations », Revue internationale de sociologie, 1894, p. 421-422r%C3%A9volutionnaire.jpeg)
📉 Conclusion & approfondissements
Si l’on ne peut étendre cette science, hors de son domaine précis, elle est juste et légitime en son domaine d’expression. Le seul véritable danger est le suivant : d’étendre cette connaissance ou science doctrinale à l’ensemble des vérités ethniques, sociales, religieuses, etc.
Nous entendons le fait que les analogies valent ce qu’elles valent, et qu’il y a une certaine délicatesse à avoir en traitant des découvertes émanant de progressistes, mais le rejet instinctif se révèle être insuffisant, pour, de surcroît, avaliser et pratiquer contre, un espèce d’autisme doctrinal figé, en tout point.
L’organicisme demeure un modèle structurant, fondé sur une réalité anthropologique et politique attestée depuis l’Antiquité. Si ses critiques universitaires l’accusent d’inversion des bonnes mœurs, c’est sans doute par crainte et pur « élitisme », ou par ignorance des dangers d’un monde déstructuré, sans ordre ni harmonie.
D’autres cours sont intéressants (dans le cadre de ces groupes néothomistes) sur leur site officiel dans les catégories Cours et Séminaire d’études :
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Séminaires d’étude du politique – Savoir Gouverner
🔗 Accès aux séminaires -
Université Pax Iuris – IUS Pax
🔗 Découvrir l’université -
Étude sur le surnaturalisme – Les Stagiritès
🔗 Lire l’étude -
Conférence : « L’organicisme est-il (contre-)révolutionnaire ? » par Hautebert + citations au complet
🔗 Accès à la conférence au format audio
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