• Traité sur l’Amitié de Cicéron : présentation & extraits



    Les Humanités pour tous les bonshommes.

  • I. Instruction : Il vous est proposé un dossier d’instruction supplémentaire et nécessaire pour aider à atteindre une certaine noblesse intellectuelle et qui, en perspective, rappelle certains aspects civilisationnels déjà vu par rapport aux précédents résumés rédigés à partir des travaux similaires suivants (liens) : tirer profit de la littérature grecque de saint Basile de Césarée ; défense des Humanités gréco-latines de Léon Daudet ; crise de l’esprit européen par Paul Valéry ; Humanisme et Théologie de Werner Jaegger ; « Judaïsme, Christianisme et Germanisme » du cardinal Faulhaber, Itinéraire philosophique sur Pic de la Mirandole, Souvenirs & Pensées de Dom Lou, etc.

    Le De Amicitia est un chef-d’oeuvre que les jésuites le faisaient étudier dans les petites classes au XVIIe et au XVIIIe siècle. C’est ce qui donnait de véritables hommes accomplis à l’époque. Les élèves sortaient du secondaire à 18 ans avec toutes ces vérités universelles dans la caboche. Maintenant il ressort avec quoi un élève de 18 ans de l’école dite « républicaine » ? Rien, ou presque, quand ce ne sont pas des notions fausses et nocives qui ont été inculquées.

    II. Contexte : Les notes d’introduction de François Proust aux éditions « Classiques en poche » (citées sous forme d’extraits ci-dessous) nous remémorent le parcours tumultueux et grandiose de Cicéron dans un premier temps, pour enfin nous résumer merveilleusement la pensée de son traité sur l’amitié, et ce, après avoir contextualisé le moment de sa rédaction dans un second temps.

    Ce texte a été rédigé dans la dernière partie de sa vie, après le décès douloureux de sa fille Tullia, période où notre homme du Cercle des Scipions se réfugia volontiers dans la philosophie politique. Cicéron traversait une mauvaise passe, il avait beaucoup de loisir et comme il le signale lui-même, il s’était mis à écrire pour oublier ses problèmes de l’heure. Et malgré la présence de relatives divergences entre ses hommes, il fonda, avec les Scipions, une communauté de pensée et de principe fondés sur la justice – nécessaire préalable à toute véritable amitié. Des événements touchant à la cité avec divers conflits gouvernementaux, ainsi que l’incertitude de l’avenir, l’ont également amené à penser le sujet.

    La rédaction n’a été faite sous la forme d’une correspondance : nombre de personnalités importantes de son époque sont mises en scène, et dont certains ont trépassé, car c’est cela un ami : il continue de faire vivre et d’anoblir la mémoire de ceux qu’il a aimés pour leur commerce et leur vertu ; voire de les rendre immortels ou en tout cas d’accompagner leur immortalité. C’est pourquoi il sera quasi dithyrambique à l’égard de ses amis, après tout, le mot même d’amitié est tiré de celui amour, ce qui en dit long sur la place qu’il devrait tenir.

    III. Contenu : Ce travail sur l’amitié en soi et l’amitié politique, renvoi au traité de Caton l’ancien à propos la vieillesse (De Senectute, 150 av.-J.C.). Nous y retrouvons des thèmes datant du premier siècle av.-J.C : stoïcisme, épicurisme, césarisme, ainsi que d’autres sujets chers aux Romains (loi, justice, gouvernement, etc). Dedans, il est traité du destin de Rome en tant que cité et empire. L’idée reste de cumuler à la fois l’idéal romain et l’inspiration respectueuse de la pensée grecque, de s’inscrire en tout cas dans cette tradition. L’amitié des gens de bien a d’ailleurs une longue tradition contenue dans « l’Éthique à Nicomaque » d’Aristote, elle était accessible aux seuls « sages » : qui ne l’atteignent pas par ambition, mais par la pratique quotidienne et durant l’œuvre d’une vie entière – cette règle est la même chez les stoïciens.

    Le devoir d’amitié (à tenir vis-à-vis d’un ami) et de justice (choses dignes et nobles) doivent concorder dans le meilleur des cas. Cicéron propose de fonder absolument l’amitié sur un esprit de justice partagé par les deux parties (nulle innovation ici, c’était déjà une idée contenue préalablement dans l’œuvre de Platon puis d’Aristote). Il y a là une éthique irréductible posant la prééminence de la valeur morale. Il nous faut donc, selon lui, nous appuyer sur les vraies amitiés des gens de bien, unis par la vertu, contre tout déchirement. C’est l’utilisation de l’amitié virile comme une solution pour maintenir la stabilité de la cité, et la chose est à fortiori encore plus prononcée pour maintenir celle de l’État. Le politique n’implique pas quelque chose de virtuel, mais de charnel, on retiendra ici le respect de la parole donnée et l’on préférera construire plutôt que détruire.

    Dans ces lignes, Cicéron, prend ses distances avec le stoïcisme intransigeant tout en étant acerbe à l’égard de l’épicurisme, tous deux alors très diffus. Même le caractère plus utilitaire de l’amitié (prisé, voire absolutisé par les épicuriens) est à distinguer d’une alliance comme nous allons le lire dans le texte. Autrement, ce serait avoir une vile vision scandaleuse de l’amitié en confondant celle que l’on cherche uniquement pour tirer avantage d’autrui avec l’amitié véritable et noble que l’on recherche pour elle-même (l’épicurien voit dans l’amitié une faiblesse humaine et une simple utilité matérielle). L’amitié est toujours nécessaire – sauf en cas extrême d’exclusion de la communauté humaine – à l’instar du feu et de l’eau.

    Pour l’exemple, la figure du tyran (et non du dictateur) – l’identification à Jules César est ici patente – est celle qui s’accapare le bien commun en son nom propre : ce qui constitue la plus grande des injustices.

    Enfin, nous retrouvons dedans des valeurs universelles encore contenues dans le christianisme, qui est un autre hellénisme (ceci s’explique parce que la raison seule peut trouver un grand nombre de vérités naturelles, mais aussi parce que la réécriture partielle de certains fragments perdus des écrits cicéroniens entre leurs différentes retranscriptions depuis le Moyen Âge. Cependant, la conservation de ses ouvrages témoigne de l’intérêt des ecclésiastiques pour celui-ci. Cette pensée a ensuite été étayée dans son De Republica, un ouvrage auquel ce traité ressemble par certains aspects (les réflexions sur la cité notamment).

    IV. Apport du livre aux Humanitas : La notion de « respect de l’autre », dans son étude, s’inscrit dans la droite ligne des Humanitas : l’homme, sa vertu propre, les valeurs transcendantes et la société donnée compris dans le cadre d’un ordre qui dépasse l’individu. Ce que nous respecterons chez l’autre, pour ainsi dire, c’est sa propre humanité, prise en tant que telle. Ainsi sont les fruits ou les effets produits par les Romains ayant assimilé la pensée grecque en l’universalisant (c-à-d en la dépouillant de tout particularisme, de tout localisme, inassimilable par les autres par définition). La part d’humanité, qui fait en contrepartie notre « faiblesse », ne doit n’être ni déniée ni dénigrée au prochain, mais il faut plutôt le pousser à la vertu pour un plus grand bien et faire œuvre de justice. Le souci constant des Humanitas est envisagé dans une dimension intime : c’est tout ce qui pousse à respecter et à aimer son semblable avec tout ce que cela implique (et selon les échelles : nations, familles, voisins, etc). En ce sens, Cicéron rédigera le De Officiis aussitôt après le De Amicitia.

    Le mouvement d’affinité est naturel à l’homme, c’est ce qui crée le lien social, avec ses degrés variables selon la proximité et la promiscuité des uns et des autres. Sachons donc penser à des années lumières du libéralisme/subjectivisme qui propose pour la nation une simple addition des égoïsmes. L’amitié s’inscrit dans un ordre naturel – fonder sur la justice donc -, et notre grand homme vante dans les colonnes suivantes la loi naturelle avec comme objectif de sauver la République romaine en la faisant renaître par la « communauté de valeur » portée par les « amis politiques » (Scipion l’Africain, Atticus, Lélius, etc).

    Voilà l’objectif de tout humanisme : apprendre à vivre en connaissant ce qui est noble, beau et vrai et éprouvé par le temps ; l’antiquité de ces réflexions fondant en plus leur universalité et leur intemporalité. Voilà donc un sujet d’importance à redire dans les milieux politiques tant il nous remémore la formule de Barrès : « Le nationalisme est une amitié ».

    Florilège de citations de Cicéron comtoises en dehors de son traité sur l’Amitié, mais traitant des sujets alentours :

    « De tous les êtres vivants le plus monstrueux, le plus laid, le plus haï des dieux et des hommes qui se puisse imaginer. Il a l’apparence humaine, mais il dépasse par l’inhumanité de son caractère les bêtes féroces les plus dévastatrices. »
    « L’essentiel de l’intelligence politique, sur laquelle roule notre exposé, c’est de voir les méandres de la route sur suivent les États. Il faut savoir où incline toute évolution, pour être capable de l’arrêter ou d’intervenir en prenant les devants. »

    Cicéron, De Republica.

    « Le témoin des temps, le flambeau de la vérité, la vie de la mémoire, la maîtresse de la vie et la fidèle messagère de l’Antiquité. »

    Cicéron, De oratore.

    [La discipline historique est compagne de toute société et civilisation décrète Cicéron, car sans mémoire historique un peuple ne se possède plus et souhaite sa fin contre lui-même. L’histoire est la grande invention, ou trouvaille, de Periclès au 5ème siècle avant J.C.].

    « Assurément la condition la plus favorable pour affronter la mort avec sérénité, c’est de trouver des consolations dans les mérites propres de cette existence qui va disparaître. »
    Cicéron, Tusculanes.

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    Notes d’introduction du livre :

    « De même que dans l’ordre de la connaissance la conscience des ténèbres cachant la vérité incite à progresser sans cesse sur le chemin qui mène hors de la caverne, de même l’acceptation de notre humanité fonde-t-elle l’appel, toujours renouvelé, à se montrer digne de la part de divin qui est en nous. »

    « C’est toute l’expérience intime de Cicéron, illustré par la Correspondance, qui se trouve synthétisée dans le traité. L’étude de l’amitié touche ainsi à une notion centrale de la pensée cicéronienne, celle d’humanitas. »

    Critique du stoïcisme : « Conformément a l’esprit du traité, l’image qui se dégage de cette évocation est moins celle, solitaire et hautaine, du sage stoïcien méprisant toutes les vicissitudes humaines que celle, éclatante, du grand homme romain accédant à la gloire en récompense de son mérite. »

    Rejet de l’épicurisme : La Tusculane V. 119 « désigne les épicuriens comme les philosophes aux yeux de qui la vertu par elle-même est impuissante et tout ce que nous appelons moralité et honneur une entité chimérique dont le néant se pare d’un beau nom ».

    « Deux facteurs viennent en effet contrarier les amitiés ordinaires, l’évolution psychologique des individus, et les divergences politiques : or l’amitié des sages, fondée sur la vertu, se caractérise par sa stabilité, elle-même garantie par celle des caractères vertueux, et leur accord est complet sur toutes choses. »

    « L’opposition entre le démagogue et le bon chef politique est un thème cher à Cicéron. La vie politique de la fin de la République s’organisait autour de l’opposition entre les représentants conservateurs de l’oligarchie sénatoriale (les optimates, littéralement les « meilleurs ») et les meneurs de la tendance populaire (les populares), dont César. Dès le grand discours Pour Sestius (mars -56), Cicéron avait mis en garde ses concitoyens contre la démagogie de ceux qui, selon lui, usurpaient le qualificatif de « populaire » : celui-ci devait revenir de droit à ceux, toutes classes confondues, qui unissaient leurs forces dans un consensus au service de l’État et pour le bien du peuple. »

    François Proust, Introduction.

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    Les citations d’autres auteurs aidant à compléter les raisonnements de Cicéron :


    « Car c’est dans le malheur que se fait le mieux voir l’amitié des braves gens. »

    Euripide, Hécube, 1226-7.

    « On gagne plus parfois à avoir de rudes ennemis que des amis qui paraissent agréables : les premiers disent souvent la vérité, les autres jamais. »
    Caton, cité in. Traité de l’amitié (notes de bas de page).

    « Ne te laisse entraîner par personne à devenir l’ami d’un méchant, ô Cyrnos : de quel profit est l’amitié d’un mauvais homme ? Il ne saurait te tirer de l’embarras ni de l’erreur, et, dans la bonne fortune, t’en refuserait le partage. »
    Théognis, Élégies, I, 101.

    « Celui-là est l’homme complet qui, toujours, de lui-même, après réflexion, voit ce qui, plus tard et jusqu’au bout, sera le mieux. Celui-là a son prix encore qui se rend aux bons avis. Mais celui qui ne sait ni voir par lui-même ni accueillir en son cœur les conseils d’autrui n’est en revanche bon à rien. »
    Hésiode, Travaux et Jours, 293-297.

    « Les sentiments d’affections entre amis et les caractères distinctifs de l’amitié procèdent, semble-t-il, de l’amitié qu’on a pour soi même. »
    « Il est tout naturel que de pareilles amitiés soient rares, car les hommes qui remplissent ces conditions sont peu nombreux. Il leur faut en outre la consécration du temps et de la vie en commun ; le proverbe dit justement que l’on ne peut se connaître les uns et les autres avant d’avoir consommé ensemble bien des boisseaux de sel. »
    « L’honnête homme est à l’égard de son ami dans les mêmes dispositions qu’à l’égard de sa propre personne, un ami étant un autre nous-même. »
    « L’amitié, ainsi qu’on le dit, c’est l’égalité (compris dans leurs caractères propres). »
    « Suivant qu’il s’agit de parents, de frères, de compagnons, de bienfaiteurs, la conduite est différente ; à chacune de ces catégories de personnes, il faut accorder ce qui lui convient en propre et ce qui est en conformité avec son rôle. »
    Aristote, Éthique à Nicomaque.

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    Les dialogues cicéroniens font vivre ses amis, qui sont comme la prunelle de ses yeux. Voici les passages qui vont sont proposés :

    « (Lélius) Tu as raison Scévola, c’est là la vérité : cette obligation que j’ai toujours remplie quand j’étais en bonne santé, un ennui n’aurait pas dû m’en détourner ; d’ailleurs aucun événement, à mon avis, ne peut jamais dispenser un homme de caractère de ses obligations.
    Et toi, Fannius, quand tu dis qu’on m’attribue une valeur que je ne me reconnais pas et que je ne sollicite pas, tu agis en ami. (…)
    « Garde-toi donc de préférer personne à Caton, pas même celui qu’Apollon, comme tu dis, a jugé « le plus sage » ; car notre compatriote est célèbre pour ses actes, l’autre pour ses paroles. »
    « Or s’affliger de ses propres ennuis, ce n’est pas aimer ses amis, mais s’aimer soi-même. »
    « En détruisant deux villes foncièrement hostiles à notre empire, il (Scipion l’Africain) n’a pas mis seulement fin aux guerres de son temps, il a prévenu des guerres à venir. (…)
    Parmi tant de jours qui apportèrent à Publius Scipion tous les honneurs et toutes les joies, le plus brillant fut celui qui le vit, à la fin de la réunion du Sénat, raccompagné chez lui, le soir, par les sénateurs, le peuple romain, les alliés et les Latins. C’était la vieille de son décès et puisqu’il quitte un si haut rang, il semble qu’il est monté chez les dieux du ciel plutôt que descendu chez ceux des morts. Car je ne suis pas d’accord avec ceux qui se sont mis règlent à soutenir que l’âme meurt avec le corps et que la mort détruit tout. »
    « Sensible à l’autorité des penseurs de chez nous qui ont donné à la Grande Grèce, détruite certes aujourd’hui, mais alors prospère, les institutions et les principes moraux qui l’ont formée (…) (l’Oracle d’Apollon) a toujours soutenu que l’âme humaine est divine, qu’au jour où elle quitte le corps s’ouvre devant elle la route qui la ramène au ciel et que l’être le meilleur et le plus juste a toujours la route la plus facile (influences platoniques). »

    « Je crois voir en effet que nous sommes tels par nature que tous les hommes ont entre eux un lien de société et qu’il se raffermit dans la mesure où ils sont plus proches les uns des autres. Ainsi préfèrent-ils leurs concitoyens aux étrangers, les membres de leurs familles aux autres : entre parents en effet existe une amitié crée par la nature. Elle manque pourtant de solidité.
    Car l’avantage de l’amitié sur la parenté, c’est que tout sentiment peut disparaître de la parenté, mais non de l’amitié ; s’il n’y paraît plus aucun sentiment, l’amitié perd son nom, la parenté subsiste. (…)
    Car l’amitié ne peut être qu’une entente totale et absolue, accompagnée d’un sentiment d’affection, et je crois bien que, la sagesse exceptée, l’homme n’a rien reçu de meilleur de la part des dieux. Les uns préfèrent la richesse, d’autres la santé, d’autres encore la puissance, d’autres les honneurs, beaucoup même les plaisirs. Ce dernier choix est digne des bêtes, mais les biens cités avant lui sont fragiles et incertains, dépendant moins de notre volonté que des caprices du hasard. Il en est encore qui voient dans la vertu le souverain bien. »

    « Ainsi l’eau et le feu, comme on dit, ne sont pas plus souvent utiles que l’amitié. Et je ne parle pas ici de l’amitié vulgaire et ordinaire, qui a pourtant elle aussi son charme et ses avantages ; je parle de l’amitié vraie, de l’amitié parfaite, telle que l’ont connue les rares personnages que l’on cite. (…)
    Car celui qui a devant les yeux un ami véritable à devant soi comme sa propre image idéale. Dès lors les absents deviennent présents, les pauvres et riches, les faibles forts et, ce qui est plus difficile à dire, les morts sont vivants présents : tant ils inspirent d’estime, de souvenirs, de regrets à leurs amis.
    Ainsi les uns semblent avoir trouvé le bonheur dans la mort et les autres vivre une vie digne d’éloges. »

    « Si l’on supprime dans la nature le lien que créent les sentiments, ni maison ni ville ne pourra rester debout, l’agriculture même n’existera plus. Si cela n’est pas clair, on peut découvrir la puissance de l’amitié et de la concorde en songeant aux dissensions et aux discordes. Quelle famille en effet est assez ferme, quelle cité assez stable pour empêcher haines et désaccords de les détruire de fond en comble ? Voilà qui permet de juger quel bien l’amitié représente. »

    « Il me semble que le problème essentiel est de devoir si ce sont la faiblesse et le besoin qui poussent l’homme à rechercher l’amitié, l’espoir qu’un échange de services rendus et reçus lui permettra d’obtenir d’autrui, puis de lui rendre à son tour, ce qu’il serait incapable d’obtenir à lui seul, ou bien si ce n’est pas plutôt là une simple propriété de l’amitié dont la cause et ailleurs, plus profonde, plus belle, issue plus directement de la nature même. »

    « Car rien n’est plus aimable que la vertu, rien n’inspire autant d’attachement. C’est ainsi que vertu et honnêteté nous attachent même en quelque sorte à des personnes que nous n’avons jamais vues. »
    « Les philosophes qui, comme des bêtes, rapportent tout au plaisir sont loin de partager ces idées (d’énonciation des épicuriens). »

    « (…) rien n’est plus difficile que de faire durer une amitié jusqu’au dernier jour de la vie. Car il arrive souvent que les intérêts des deux amis ne coïncident plus ou bien que leurs positions politiques ne s’accordent plus ; souvent encore les caractères se modifient, disait-il, tantôt sous l’effet du malheur, tantôt sous le poids de l’âge. (…) Car il n’est pire fléau de l’amitié que le désir de s’enrichir, chez la plupart des hommes, que la lutte pour les magistratures et pour la gloire chez les meilleurs ; elle engendre souvent les plus vives inimitiés entre les amis les plus intimes. »

    « Ce n’est donc pas une excuse pour une mauvaise action que d’avoir mal agi pour aider un ami : puisque le lien d’amitié est né de l’estime qu’inspire la vertu, l’amitié ne peut guère subsister si l’on renonce à la vertu. (…)
    Voici donc la loi qu’il faut poser en amitié : ne rien demander de honteux, ne pas répondre à une pareille demande. Car il est honteux et totalement inacceptable de vouloir faire excuser ses mauvaises actions et en particulier celles qui menacent l’État en avouant qu’on les a commises pour aider un ami. [tournure littéraire pour dénoncer le relâchement de ses contemporains – crise des Gracques – en matière de tradition et de patriotisme ou le fait d’avoir porté les armes contre la patrie]. »

    « Voici donc la conduite à prescrire aux honnêtes gens : si, sans le savoir, ils sont tombés par hasard dans de tels groupes, ils ne doivent pas croire que leurs obligations leur interdisent de se séparer de leurs amis, quand ceux-ci agissent mal dans une affaire importante. [voilà un enseignement que l’on ne retrouvera ni dans le Talmud ni dans la Sunna]. (…)
    Donc une telle coalition de mauvais citoyens ne doit pas se couvrir de l’excuse de l’amitié ; on doit plutôt la punir de toutes sortes de supplices, pour que personne ne se croie autorisé à suivre son ami même quand il fait la guerre à la patrie. (…)
    Le propre d’une âme bien réglée est donc de se réjouir devant le bien et de s’affliger aussi devant son contraire. »

    « Peut-être d’ailleurs ne faut-il pas non plus que des amis ne manquent jamais de rien. Où donc notre attachement se serait-il manifesté, si j’allai un conseil, jamais un service de ma part n’avait été nécessaire à Scipion, en temps de paix comme à la guerre ? Par conséquent, le profit n’était pas à l’origine de notre amitié, mais le profit eut alors l’amitié pour origine. » (le profit est effet de l’amitié et non l’inverse !)

    « Il me semble également que ceux qui font du profit le but des relations amicales brisent dans l’amitié le lien le plus digne d’amour. Car ce n’est pas le profit tiré d’un ami, mais son affection même qui nous charme et ce qu’un ami nous procure n’est agréable qu’à la condition qu’il manifeste son attachement en nous le procurant. »

    « Car la Fortune n’est pas seulement aveugle elle-même ; presque toujours elle aveugle également ceux qu’elle chérit ; ils se laissent donc entraîner le plus souvent par le mépris et l’arrogance et il n’est rien de plus insupportable qu’un sot qui a la chance pour lui. »

    « Il faut d’ailleurs fixer les limites et les bornes, pour ainsi dire, de l’affection dans l’amitié. A ce sujet, je vois qu’il se présente trois théories dont aucune n’a mon approbation : l’une veut que nous éprouvions pour nos amis les mêmes sentiments que pour nous ; l’autre, que notre bienveillance à l’égard de nos amis les mêmes sentiments que pour nous ; l’autre, que notre bienveillance a l’égard de nos amis soit exactement et rigoureusement proportionnelle à la bienveillance qu’ils nous témoignent ; la troisième, que l’estime que chacun a pour soi règle l’estime qu’il inspire à ses amis. »

    « Car on peut dans une certaine mesure se montrer indulgent pour l’amitié, sans avoir pourtant à négliger le soin de sa réputation, ni devoir mépriser l’arme que constitue dans l’activité politique la sympathie que l’on inspire à ses concitoyens : s’il est déshonorant de la gagner par des flatteries et des complaisances, la vertu qui sait se faire aimer ne doit inspirer aucune répulsion. »

    « Si chacun peut citer le nombre de chèvres ou de moutons qu’il possède, il est incapable de dénombrer ses amis ; quand il s’agit d’acquérir ces bêtes-là, les hommes se donnent de la peine ; mais quand il s’agit de choisir ses amis, ils sont négligents, n’ayant en quelque sorte ni signe ni marque pour juger ceux qui sont aptes à l’amitié. (…)
    « L’amitié ne peut exister qu’entre gens de bien. Car seul l’homme de bien, que nous avons aussi le droit d’appeler un sage, est capable de maintenir en amitié les deux qualités que voici : d’abord éviter tout ce qui serait feint ou simulé ; car la franchise ; car la franchise, même dans la haine, est plus noble que la grimace qui cache ses pensées. (…)
    Mais la plupart des gens n’attribuent de valeur parmi les biens qu’à ce qui est profitable et n’accordent à leurs amis, comme à leurs bêtes, leur plus vive affection que s’ils espèrent tirer d’eux les profits les plus grands. Ils se privent ainsi de l’amitié la plus belle et la plus conforme à la nature, celle qu’on recherche pour elle-même et à cause d’elle-même ; ils sont incapables de trouver en leur propre personne le critère d’après lequel il faut déterminer l’essence et l’importance de l’amitié. Car chacun aime sa propre personne, non pour tirer de lui-même la récompense de l’affection qu’il se porte, mais parce que sa propre personne lui est chère par elle-même. Si l’on ne transpose pas cette attitude dans l’amitié, jamais on ne trouvera un ami véritable (…)
    Mais la plupart des gens ont le tort, pour ne pas dire l’impudence, de vouloir un mai tel qu’ils ne peuvent être eux-mêmes et de s’attendre à ce que les services qu’ils ne rendre pas à leurs amis leur viennent d’eux. Or il convient d’abord d’être soi-même un homme de bien, puis de chercher quelqu’un de semblable à soi. » (Ici il est question d’un humanisme situé au second niveau, ainsi difficile et accessible par une minorité très restreinte de gens).

    « Il est essentiel en amitié de se mettre au niveau d’un inférieur. Car il y a souvent des cas de supériorité, comme pour Scipion au milieu de ce que je pourrai appeler notre troupeau (cercle des Scipions). Or jamais il ne fit sentir sa prééminence ni à Philus, ni à Rupilius, ni à Mummius, ni à ses amis d’un rang inférieur au sien. (…)
    Ceux donc qui dans le cercle de leurs amis et de leurs relations possèdent quelque supériorité doivent se mettre au niveau de ceux qui leur sont inférieurs, et de la même façon ceux qui sont inférieurs ne doivent pas s’affliger de se voir surpasser par leurs proches en talent, fortune ou dignité. »

    « En effet la diversité des caractères a pour conséquence la diversité des goûts qui, par leur dissemblance, dissocient les liens d’amitié et la seule raison qui empêche les gens de bien d’aimer les malhonnêtes et les malhonnêtes d’aimer les gens de bien, c’est qu’il y a entre eux l’opposition la plus totale qui puisse exister dans leur caractère et dans leurs goûts. »

    « Et puisque le souverain bien se trouve là, si nous voulons l’atteindre, nous devons consacrer nos efforts à la vertu, sans laquelle nous ne pouvons obtenir ni l’amitié ni aucun des biens qu’il faut rechercher ; ceux qui croient avoir des amis, tout en la négligeant, se rendent finement compte de leurs erreurs, quand une situation grave les oblige à mettre ses amis à l’épreuve. (« Nature et vertu, bonheur et souverain bien » sont les thèmes privilégiés de la philosophie hellénistique). »

    « Car l’amitié se glisse, je ne sais comment, dans toutes les existences et ne permet jamais qu’une vie s’organise sans elle. Prenons même un être d’un caractère si rude et si sauvage qu’il fuit et déteste le contact de l’homme, comme fut à Athènes un certain Timon [contemporain de Socrate célèbre pour sa misanthropie], à ce que l’on dit : cet être ne pourrait s’empêcher pourtant de chercher quelqu’un auprès de qui vomir le venin de son aigreur. [songeons ici à un triste sire du milieu nationaliste français] »

    « En effet les rapports d’amitié sont variés et multiples et offrent bien des motifs de suspicion et d’irritation ; savoir tantôt les empêcher de naître, tantôt atténuer leurs effets, tantôt les supporter est le propre du sage. »

    « En effet les rapports d’amitiés sont variés et multiples et offrent bien des motifs de suspicion et d’irritation ; savoir tantôt les empêcher de naître, tantôt atténuer leurs effets, tantôt les supporter est le propre du sage. (…)
    Il est pourtant un motif d’irritation dont il faut atténuer les effets plus que tout autre, afin de concilier dans l’amitié l’utilité et la bonne foi : il faut souvent adresser à ses amis avertissements et reproches et il faut les recevoir amicalement, quand ils sont adressés avec bienveillance. (…)

    Fâcheuse vérité, si elle engendre la haine, ce poison de l’amitié ; mais la complaisance est bien plus fâcheuse quand son indulgence envers les fautes laisse un ami courir à l’abîme, et la culpabilité la plus grave revient à celui qui à la fois méprise la vérité et laisse la complaisance l’entraîner à mal agir. En tout cela donc il faut veiller et s’appliquer à ce qu’il y ait ni rudesse dans les avertissements ni injures dans les reproches. (…)

    S’il en est qui ont les oreilles si bien fermées à la vérité qu’ils ne peuvent entendre leur ami dire vrai, il faut désespérer d’eux. »

    « Or si en tout la simulation est un défaut, puisqu’elle empêche d’apprécier la vérité et l’altère, c’est surtout avec l’amitié qu’elle est totalement incompatible : elle détruit la franchise, sans laquelle il n’y a pas d’amitié digne de ce nom. »

    « C’est la vertu, oui, la vertu Caius Fannius, et toi, Quintus Mucius, qui préside à la formation et à la conservation des liens d’amitié. Car elle assure l’harmonie, la stabilité et la constance. »

    « Malgré la disparition soudaine de Scipion, je pense qu’il vit encore et qu’il vivra toujours : car c’est sa valeur que j’ai aimée et elle n’a pas cessé de vivre. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à garder présent le souvenir de cette valeur, moi qui l’ai toujours connue ; pour nos descendants encore elle conservera sa clarté et son éclat. Jamais personne ne conservera entreprise ni espoir quelque peu élevé sans penser qu’il doit prendre pour modèle l’image que Scipion a laissé dans les mémoires. Pour ma part, parmi tous les avantages qui m’ont été accordés par le hasard ou la naissance, je n’ai rien à mettre en parallèle avec l’amitié de Scipion. J’ai trouvé auprès de lui un accord complet en politique, des conseils pour ma vie privée, un repos plein de charme. Jamais je ne l’ai froissé, même pour le motif le plus futile, autant du moins que j’ai pu m’en rendre compte ; et je n’ai jamais entendu dans sa bouche un mot que je n’eusse voulu entendre. »

    Cicéron – De l’amitié.

    Ouvrage.


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