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Publié le par Florian Rouanet
Entre discernement, spontanéité, hiérarchie, justice et sagesse !
Préambule :
La question du prochain est fondamentale dans l’ordre chrétien, mais elle se complexifie dans un monde où la chrétienté n’est plus la norme sociale. Comment ordonner l’amour du prochain ? Quelle place accorder aux hérétiques, aux ennemis, aux étrangers/inconnus ?
En effet, il n’est pas aisé, et pas forcément recommandable, d’être un stoïcien pur, de se voir abandonner, ou de faire abstraction, tout ce que l’on aime et tous les gens que l’on aime ; et pourtant, cela s’exprime comme pour tout ici bas dans un ordre !
Citation d’en-tête :
« J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnus et des inconnus que des ennemis. Par conséquent, j’aime mieux les français, c’est mon droit. J’aime mieux les européens ensuite, et puis ensuite j’aime mieux les occidentaux et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont les alliés et ceux qui aiment la France. Ça me paraît un bon critère. Et puis je trouve qu’avec ça nous avons déjà beaucoup de responsabilités et que si nous assumons celles-là ce sera déjà très bien. »
— Jean-Marie Le Pen lors de sa toute première invitation à la grande émission politique L’Heure de vérité, animée par François-Henri de Virieu, diffusée en direct sur Antenne 2 le lundi 13 février 1984 à 20 h 30 (Le Monde)
Sommaire :
I. Définition du prochain : une réalité multiple
II. L’ordre dans la charité : hiérarchie & priorités
III. L’hérétique : l’aimer, l’éviter, le combattre ?
IV. Entre justice & charité : quand l’amour ne suffit pas
V. La sagesse dans l’action : spontanéité ou réflexion ?
I. Définition du prochain : une réalité multiple
Le Dictionnaire de théologie Bergier rappelle que le terme prochain revêt divers sens dans l’Écriture sainte : il peut désigner un parent, un voisin, un compatriote, mais aussi, selon Notre Seigneur Jésus-Christ, l’ensemble du genre humain. Toutefois, cet amour universel n’est pas un nivellement : l’amour du prochain implique un ordre, une vérité, ainsi qu’une gradation naturelle.
Saint Thomas d’Aquin (IIa-IIae, q. 26, a. 6) expose clairement que la charité doit s’exercer avec discernement :
« Il y a un ordre dans la charité, car tous les hommes ne doivent pas être aimés de la même manière. »
II. L’ordre dans la charité : hiérarchie & priorités
L’amour du prochain s’organise selon divers cercles :
- L’union naturelle :
- L’épouse est la plus proche après Dieu.
- Ensuite viennent les enfants, les parents, puis la famille élargie.
- L’union sociale & nationale :
- La patrie est une large extension et un prolongement de la famille.
- Le peuple auquel on appartient est un prochain plus immédiat que les étrangers/métèques.
- L’union spirituelle :
- D’abord, les chrétiens fidèles.
- Ensuite, les hérétiques & schismatiques, qui restent des âmes égarées se disant chrétiens.
- Enfin, les infidèles (païens, juifs, musulmans).
- L’union contextuelle :
- Le hic et nunc est essentiel : le prochain immédiat est celui qui est placé sur notre route.
- Un voisin malade requiert notre aide avant un pauvre lointain.
Mais, plus largement, lorsque vous donnez un verre d’eau, vous renseignez vous au préalable sur l’orthodoxie de l’assoiffé ?
Le passage évangélique du Bon Samaritain se trouve dans l’Évangile selon saint Luc, chapitre X, versets 25 à 37. Voici le texte tiré de la traduction de l’abbé Augustin Crampon :
Luc 10, 25-37 (Abbé Crampon)
25 Et voici qu’un docteur de la loi se leva, et lui dit, pour l’éprouver : » Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ? «
26 Jésus lui dit : » Qu’y a-t-il d’écrit dans la Loi ? Qu’y lis-tu ? «
27 Il répondit : » Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. «
28 Jésus lui dit : » Tu as bien répondu ; fais cela, et tu vivras. «
29 Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : » Et qui est mon prochain ? «
30 Jésus, prenant la parole, dit : » Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ; il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, et, après l’avoir couvert de plaies, s’en allèrent, le laissant à demi-mort.
31 Or, il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa outre.
32 Un lévite, de même, étant venu en cet endroit et le voyant, passa outre.
33 Mais un Samaritain, qui était en voyage, étant venu près de lui, le vit et fut touché de compassion.
34 Il s’approcha et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit dans une hôtellerie et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux deniers, il les donna à l’hôtelier et lui dit : ‘Ayez soin de lui, et ce que vous dépenserez de plus, je vous le rendrai à mon retour.’
36 Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? «
37 Il répondit : » Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. » Jésus lui dit : » Va, et toi aussi, fais de même. «Ce passage illustre la charité chrétienne à merveille !
III. L’hérétique : l’aimer, l’éviter, le combattre ?
L’hérétique est un cas particulier : il est un prochain dévoyé, un « frère infidèle ».
Saint Cyprien de Carthage exhorte à l’éviter :
« Il vaut mieux s’éloigner et fuir celui qui s’est séparé de l’Église. C’est un transgresseur, un coupable, qui se condamne lui-même. » (De l’unité de l’Église).
L’amour du prochain ne signifie pas l’acceptation passive de l’erreur. L’hérétique public doit être dénoncé & combattu afin de préserver le Bien commun. Certains, comme les Espagnols face aux protestants, firent preuve de rigueur extrême dans l’éradication de l’hérésie, considérant qu’elle mettait en péril le salut des âmes.
Toutefois, un hérétique privé, un ami ou un parent, peut être traité avec plus de patience & de pédagogie, dans l’espérance de sa conversion. Saint François-Xavier n’a-t-il pas traversé les océans pour porter la Vérité aux infidèles ?
Je vous exhorte donc, frères, à éviter ces hommes et à repousser de votre côté et de vos oreilles leurs discours pernicieux, comme on repousse une contagion mortelle. Il est écrit : « Entoure tes oreilles d’une haie d’épines, et n’écoute pas les mauvaises langues » (Ecclésiaste 28:24). Et encore : « Les mauvaises paroles corrompent même les gens de bien » (1 Corinthiens 15:33). Le Seigneur nous recommande d’éviter de telles personnes : « Ce sont des aveugles, dit-il, et des guides d’aveugles. Quand les aveugles conduisent les aveugles, ils tombent tous ensemble dans la fosse » (Mt 15,14).
Il vaut mieux s’éloigner et fuir celui qui s’est séparé de l’Église. C’est un transgresseur, un coupable, qui se condamne lui-même [cf. Tite 3, 11]. Peut-il penser qu’il est avec le Christ s’il conspire contre les prêtres du Christ et se sépare de la communauté de son clergé et de son peuple ? Il prend les armes contre l’Église et résiste aux ordres de Dieu. Adversaire de l’autel, rebelle au Sacrifice du Christ, traître à la foi, sacrilège dans la religion, serviteur intraitable, fils impie, frère ennemi, il méprise les évêques, abandonne les prêtres de Dieu, et ose construire un autre autel, prononcer une autre prière d’une voix illicite, et profane, par de faux sacrifices, l’Hostie du Seigneur. Ils oublient que celui qui va à l’encontre des ordres de Dieu sera puni par les châtiments divins pour son audace téméraire.
Saint Cyprien de Carthage, Sur l’unité de l’Église
IV. Entre justice & charité : quand l’amour ne suffit pas
L’ordre chrétien repose sur deux piliers : charité & justice. Si la charité nous commande « d’aimer tous les hommes », aimer signifiant vouloir leur bien, et non leur mal. En outre, la justice exige parfois d’exclure, de punir ou de combattre :
- L’amour des ennemis n’implique pas leur laisser libre cours à leurs méfaits.
- L’amour des hérétiques ne signifie pas tolérer leur influence néfaste.
- L’amour des étrangers ne suppose pas la négation du bien de sa propre patrie.
Ainsi, l’application de la charité doit être juste, et non naïve.
V. La sagesse dans l’action : spontanéité ou réflexion ?
Si l’ordre dans la charité est essentiel, doit-on sans cesse s’interroger avant d’agir ? Certains soulignent que l’attitude chrétienne doit être instinctive, inspirée par l’Ésprit-Saint, et non le fruit de calculs incessants. Toutefois, il faut trouver l’équilibre entre les deux.
Plutôt que de nous perdre dans des classifications rigides, nous devons nous efforcer d’accomplir chaque jour la volonté de Dieu, ici et maintenant.
Le missionnaire Saint François-Xavier n’a pas hésité à prendre le large et à partir fort loin, car il répondait à un appel divin supérieur. De même, nous devons discerner si notre devoir du moment est d’enseigner, d’assister, de combattre ou de nous taire.« Aime & fais ce que tu veux. » (Saint Augustin).
L’amour du prochain s’exerce dans l’ordre, dans la prudence & selon la volonté divine. Loin d’un humanitarisme sans discernement, il est pétris de justice, d’équilibre & de vérité.
Mais il est vrai que ce n’est pas toujours facile d’aimer son prochain : pour prendre des exemples extrêmes, il va être difficile d’aimer Macron, Sarkozy, Soros, Hanouna, Sandrine Rousseau et tutti quanti, sinon de prier pour eux, comme on devrait prier pour la conversion de l’ennemi.
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LIENS
De la charité dans les conversations – ESR
Se connaître et connaître le prochain – CDF
Les 4 degrés de violente charité – Livre
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