Un débat confus, des ministres déroulant mécaniquement les mêmes réponses, recourant aux magouilles de couloir pour tenter de sauver leur projet de loi, des députés du parti majoritaire au garde-à-vous : dans une ambiance surréaliste, 78 députés (sur un total de 577 !) tirent un trait sur une liberté fondamentale – la liberté d’instruction – que des siècles d’histoire, quel que soit le régime politique, n’avaient jamais remise en question.

Aussi bien en commission qu’en séance plénière, le gouvernement et sa majorité, multipliant les contrevérités, ont été incapables d’avancer le moindre argument sérieux qui aurait permis de justifier une loi dont les conséquences sont potentiellement déstabilisatrices pour toute la société. Pire même que ce qui était attendu : alors que les préoccupations islamophobes, étayées par une rhétorique identitaire s’exprimaient au grand jour (ce n’est pas nouveau), insidieusement et bien imprudemment le débat se déplaçait sur un terrain mouvant, celui du droit de l’état contre le droit des familles. Partant d’une interprétation spécieuse et malhonnête de l’instruction en famille qui ferait des parents les propriétaires de leurs enfants, on en arrive ainsi à donner à l’état un droit de regard prioritaire sur tout ce qui touche à l’éducation des enfants. Non seulement avec la scolarisation obligatoire à 3 ans mais également avec une prétention de plus en plus insistante au fil des semaines, une ahurissante volonté de contrôle des « 1000 premiers jours »… Du berceau jusqu’au SNU à 16 ans, en passant par l’école obligatoire, toutes les premières années de la vie, une large partie de l’éducation se trouveraient placées sous le regard d’un état conforté dans sa volonté de surveillance par une loi brutale et punitive.  

De fait, passée sous silence par les promoteurs de la loi, la coercition est bien le moteur de l’obligation scolaire : lorsqu’elle rentrera en application, la France sera le seul pays au monde où le refus de scolariser un enfant de 3 ans conduira les parents en prison. La brutalité érigée en valeur de la république… On peut toujours se gargariser de mots mais le droit de l’état, c’est d’abord le droit d’une administration qui n’est pas par principe plus légitime qu’un autre. Quand tous les textes internationaux reconnaissent que la responsabilité des enfants est confiée « par priorité » aux parents, cela ne signifie évidemment pas que les parents disposent de tous les droits sur les enfants ni que les enfants appartiennent aux parents mais plus simplement que les relations entre parents et enfants sont d’une autre nature que celles qui relient une administration aux administrés, un état aux citoyens. La formation des citoyens n’autorise pas à brutaliser la société. D’ailleurs, dans l’histoire, les états qui ont négligé cette évidence n’ont pas été les plus exemplaires…

Avec la suppression de la liberté d’instruction – une mesure parmi les 70 articles d’un texte aux relents totalitaires – la loi ouvre les portes de quelque chose de réellement nouveau, dont on ne perçoit peut-être pas toute la dimension, et qui fait peur. Une loi bâclée, voulue par un seul homme dans une déclaration sortie de nulle part (le 2 octobre), rédigée dans la précipitation, discutée selon une procédure d’urgence dont la crise sanitaire fait ressortir toute l’absurdité, adoptée par une minorité de députés godillots promue majorité par le miracle du mode de scrutin : la loi censée conforter les valeurs de la république donne une nouvelle fois l’image d’un régime politique ankylosé dans ses fantasmes, incapable d’accepter les différences.

L’état seul éducateur : l’irrésistible dérive totalitaire de l’Education nationale