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Publié le par Florian Rouanet
Si nous pouvons parfois nous nourrir de cet auteur réactionnaire, philosophe et contre-révolutionnaire, cela ne doit pas nous dispenser d’une mise en garde, et non des moindres, sur le personnage, tant ce dernier prône, malgré une conception dite intégraliste, une certaine idée faite de démocratie et d’individualité pouvant mener au personnalisme, notamment celui de Vatican II.
De surcroît, moult étrangetés, pour rester poli, ont été rédigées sous sa plume, et ce, davantage dans la seconde partie de sa bibliographie que dans la première : c’est ce qui s’appelle aller de mal en pis !
L’abbé Rolland, ex Grossin, dont nous ne partageons pas toutes les vues politiques (monarchiste francocentrisme et hillardien ?) ou religieuses (sédévacantisme acéphale et possible vagus ?), a le mérite de tenir une bonne communauté de fidèles, ainsi que cette revue digne d’intérêt.
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LA TOUR DE DAVID
« Pour le règne des saints Cœurs de Jésus et de Marie unis dans le Saint-Esprit
sur la France et par la France sur le monde.»
Esto nobis, Domine, turris fortitudinis, a facie inimici
N° 13 – Février 2002La contre-révolution exorciste
La fronde de David
La grande manœuvre (suite) : Gustave Thibon, Yves Daoudal, Michel de Saint Pierre.
Gustave THIBON (né en 1903)
Fils d’agriculteurs de St Marcel- d’Ardèche, Gustave THIBON est resté toute sa vie attaché à sa région
natale et au monde rural : il reçoit une formation primaire à l’école de son village et se consacre ensuite à l’exploitation de la ferme familiale. C’est d’ailleurs dans son domaine qu’il recueille au début de la IIe guerre mondiale l’écrivain Simone WEIL, sur qui pèsent les lois françaises anti-juives. Parallèlement, THIBON ne s’est jamais départi de l’intérêt qu’il voue aux Lettres et à la Philosophie ; il publie ses premiers textes avant guerre (La science du caractère, 1934) et ne cesse d’écrire des essais et des chroniques, souvent recueillies dans des grands quotidiens nationaux.Fortement attachée aux valeurs chrétiennes, la pensée de THIBON, emprunte également à la philosophie classique et au platonisme ses options politiques : comme l’auteur de la République et des Lois, Gustave THIBON souhaite voir l’établissement de ce qu’il nomme «l’harmonie de la cité» ; devraient se constituer en un Etat où les inégalités, loin de s’abolir, concourraient au bien public : la propriété («facteur d’épanouissement individuel»), la famille, l’entreprise – toutes les «communautés naturelles» – garantiraient l’ordre et la continuité sociale. Là résiderait la vraie démocratie car «l’émiettement des différences entre les individus et les groupes fournit le ciment idéal de la cité totalitaire» (L’Equilibre et l’Harmonie, 1976). Mais la philosophie de THIBON est surtout celle d’un moraliste : c’est à l’expérience individuelle qu’il s’attache, à la «vie intérieure» de l’être humain. Fuyant les «modes» idéologiques ou scientifiques du monde moderne, il prône la fidélité «aux vraies richesses intemporelles» qui seraient «au dedans» de tout homme. Il faut confronter les événements quotidiens au «bon sens» et au «bon goût», valeurs refuges dont THIBON se veut le philosophe. Ainsi ses écrits, étudiant les oppositions dialectiques devant lesquelles le modernisme nous
placerait (L’équilibre et l’harmonie, la vie intérieure et l’action, le progrès et la fraternité…), dénoncent-ils sur un ton volontiers polémique, les conditionnements sociaux qui déterminent en l’homme un besoin d’action et de jouissance et l’éloignent de son intériorité. Peut-on penser que THIBON est un catholique traditionaliste ?Lisons quelques passages pris dans L’ignorance étoilée, Fayard 1974 :
p.32 : «La pureté, c’est la mort. Et l’être pur est plus stérile encore qu’un cadavre : il ne peut même
servir de fumier. Toute fécondité de l’esprit – et je pense aux plus grandes tâches, aux plus nobles oeuvres, aux plus héroïques sacrifices – exige un terreau d’illusions et de vanités : la plus pure lumière ne fait rien pousser sans les ténébreuses complicités de la boue et de l’humus. Or pour devenir pur, il faut faire en soi le désert : un désert inondé d’inutile lumière. Les purs n’ont qu’à mourir et s’ils laissent un message, c’est à leurs héritiers, qu’il appartient de le rendre fécond et «efficace» en y ajoutant la dose voulue d’impureté. L’exemple suprême est celui de Jésus-Christ». Page 11 : Règle absolue : trouver Dieu partout et ne le mettre nulle part». Enfin p.105 : «Pour moi, je n’ai jamais senti la miséricorde de Dieu à mon égard».Dans Entretiens avec Christian CHABANIS, Fayard, 1975 , THIBON serait-il un gnostique ?, Croit-il
à l’incarnation et à la résurrection ? Gustave THIBON qui a d’abord été un philosophe « orthodoxe » (cf. Retour au réel, Ce que Dieu à uni, Notre regard qui manque à la lumière) a pénétré sous l’influence de Simone WEIL dans la gnose manichéenne surtout dans ses deux derniers ouvrages : L’ignorance étoilée et Le voile et le masque. Il reconnaît lui-même cette inspiration : « Le manichéisme a toujours été ma tentation ».
Les formules gnostiques sont innombrables dans ces deux ouvrages cités. Etienne COUVERT dans La gnose universelle, p.139 a repéré : « L’homme, dit-il, est un Dieu mutilé et souillé, une étincelle d’éternité qu’étouffe la cendre des jours ». Cette expression est reprise plusieurs fois. L’homme est un « être qui, tombé de l’éternité, ne peut atteindre sa fin qu’en remontant vers son principe ». « Si nous souffrons d’être séparés de Dieu, c’est qu’au fond de nous-même nous ne l’avons jamais quitté, comme l’exilé qui emporte avec lui l’âme du pays natal. L’idée platonicienne de réminiscence témoigne de cette présence au cœur de l’absence ». Plus loin : « Savoir du fond de l’âme que Dieu, premier auteur du mal en est aussi la suprême victime ».Comment considérer l’auteur de ces deux ouvrages gnostiques comme un philosophe catholique ?
Pourtant Gustave THIBON fait de fréquentes conférences aux moines traditionalistes du Barroux, ralliés à l’Eglise officielle.

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