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Publié le par Florian Rouanet
⁂ 𝔄rène psycho-ecclésiologique
« Afin de se la présenter à lui-même, Église glorieuse, n’ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et immaculée. »
Saint Paul Apôtre, Épître aux Éphésiens, 5, 27
☧ 𝔏exique
« RESSENTI », masculin, Psychologie : Fait de ressentir, manière dont on éprouve intimement une situation ou un événement, relevant de l’affectivité subjective plutôt que de la démonstration rationnelle.
« INDÉFECTIBILITÉ », féminin, Théologie dogmatique : Prérogative surnaturelle par laquelle l’Église catholique, instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, demeure immuable dans sa constitution essentielle et invincible jusqu’à la consommation des siècles.Σ 𝔓lan
- Thèse de Cassiciacum, Mgr Guérard des Lauriers, Concile général imparfait (CGI), Sodalitium, correspondance de 1987, subjectivisme, indéfectibilité de l’Église, lignée de Mgr Thuc.
Quand la citadelle guérardienne vacille sous le fracas de ses propres majuscules
Ⅰ. Les pièces du dossier et la théologie au conditionnel
Le 6 octobre 2026, le site Sodalitium a mis en ligne un « document de Mgr Guérard à propos d’une réunion d’évêques ». Il s’agit de deux lettres de 1987, brèves, nerveuses, constellées de majuscules. Un prêtre attaché à la Thèse les a fait circuler aussitôt, avec ce commentaire : « Dans cette seule courte lettre de Mgr GUERARD, on trouve la réponse à bien des questions et des objections, si ce n’est à toutes, qui nous sont faites ces derniers temps. »
La promesse était belle. Nous avons donc lu, relu, et confronté nos lectures à diverses plumes amies. Le verdict est unanime et sans appel : ces lettres ne répondent à aucune de nos objections. Elles les confirment, et les aggravent. À rebours du fondement implacable qu’on nous annonçait pour l’opposition au Concile général imparfait (CGI) – opposition in fine plus frêle que franche -, elles mettent à nu le socle sur lequel cette opposition a été bâtie : un ressenti. C’est ce socle que nous voudrions examiner ici, pièce à pièce, sans animosité ni servilité.
Les pièces du dossier
Au début de 1987, Mlle Hagen songe à réunir pour l’été les évêques de la lignée de Mgr Thuc. Sodalitium présente l’affaire en ces termes :
« Non un « conclave », non un « concile général imparfait » ; une simple réunion (aujourd’hui, certains diraient : « juste pour parler ! »). »La pique n’est point gratuite. Elle vise, sans les nommer, Mgr Pierre Roy et Mgr Mark A. Pivarunas, qui ont tenu des propos de cette eau sur l’opportunité d’une rencontre entre évêques. Or il n’est pas bon de procéder par insinuation. L’ironie est commode : elle dispense d’examiner ce qu’il y aurait de fautif à ce que des successeurs des Apôtres se parlent.
Voici la réponse de Mgr Guérard des Lauriers à Mlle Hagen, datée du 31 janvier 1987, telle que la reproduit Sodalitium :
« J’ai reçu, jeudi 29.1.87, vos deux lettres circulaires, concernant respectivement : une rencontre, au cours de l’été 1987, des évêques appartenant à la lignée de Mgr THUC ; un pèlerinage à LOURDES et à ESPIS, auquel « vous invitez très cordialement ». De ces deux documents, je vous accuse réception.
Vous savez en effet que, pour des raisons plusieurs fois exposées, j’estime être absolument inopportune, et probablement très dommageable, une rencontre GLOBALE et quelque peu SPECTACULAIRE, des évêques appartenant à la lignée de Mgr THUC. Il n’y a actuellement à attendre, d’une telle rencontre, QUE des inconvénients : le premier, manifeste, étant la perte de temps.
Je ne juge certes pas de votre intention.
Cependant, l’enjeu est OBJECTIVEMENT si grave, que je dois, en conscience, vous déclarer par cette lettre :
QUE, premièrement, l’éventuelle rencontre des évêques appartenant à la lignée de Mgr THUC, N’aura PAS lieu à Raveau.
QUE, deuxièmement, où que puisse avoir lieu ladite éventuelle rencontre, JE N’Y PARTICIPERAI PAS.
Veuillez, de votre côté, vous rendre compte que votre démarche soudaine, contraire à ce dont nous avions convenu, me met dans une situation « IMPOSSIBLE » ; et, ce qui est plus grave, peut avoir, pour le proche avenir, des conséquences DÉSASTREUSES.
On ne peut TENIR en RÉSISTANT VRAIMENT que par la DOCTRINE. Vous m’amalgamez tapageusement avec des personnes qui n’agissent guère que par passion, et qui sont, EN ACTES ABSOLUMENT INDISCIPLINÉES.
ÇA NE VA PAS – C’EST IMPOSSIBLE. »
Les majuscules sont de lui, sinon du rédacteur fidèle qui le relaie.
Trois semaines plus tôt, le 11 janvier 1987, il écrivait à René Rouchette :
« Au sujet d’une réunion des évêques “THUC” (…)
Je crois devoir consacrer des évêques aptes à poursuivre la MISSIO. Cela SUFFIT, pour attendre que JÉSUS lui-même donne son Chef à Son Église. Je ressens comme étant une sorte de blasphème toute tentative visant à redonner à l’Église militante le Chef visible dont elle ne peut se passer. L’Église doit expier ses fautes, non à l’égard des autres religions !, mais à l’égard de Son Époux. C’est pour cela, c’est pour expier que l’Église doit attendre dans le désarroi. Voilà ce que je ressens intimement, vivement. (…)
Je respecte, et même j’admire ce que font les autres évêques “Thuc” et qui est conforme à la vertu. Mais je ne me sens en communion profonde qu’avec Mgr MC KENNA. Vous comprendrez donc qu’outre les motifs I, je ne me sente pas incliné à faire, pour le moment, une réunion tant soit peu officielle… »– Sodalitium, « Un document de Mgr Guérard à propos d’une réunion d’évêques », publication du 6 octobre 2026 (https://www.sodalitium.eu/un-document-de-mgr-guerard-a-propos-dune-reunion-deveques/).
Tel est le texte qui devait clore la joute. Lisons-le.
Une théologie au conditionnel
Rendons d’abord à César. Mgr Guérard des Lauriers fut un théologien d’un niveau certain, et parfois d’une réelle profondeur, en théologie mariale notamment. Nul ne le conteste. Mais c’est précisément pourquoi la lecture de ces lettres déconcerte.
Relevons les mots. « J’estime », « probablement », « je crois », « je ressens », « je ne me sens ». Puis, pour couronner l’édifice : « Voilà ce que je ressens intimement, vivement. » Le lexique n’est point celui de la démonstration ; c’est celui de la confidence. Dans ces extraits, force est de constater qu’aucun argument de fond n’est avancé. Tout relève de l’appréciation personnelle, de l’intuition, de ce que l’auteur imagine.
Le contraste est saisissant avec le ton de l’auteur lorsqu’il expose sa propre hypothèse dans les Cahiers de Cassiciacum, ou ailleurs de façon éparse. Là, tout est prudence et précaution : « apparemment », « peut-être », « il semblerait que »…, parfois d’une rigueur presque algorithmique : « option A / option B ». Une prose au conditionnel, tendue, doutante, et pour tout dire douteuse. Mais qu’un « conclaviste » paraisse à l’horizon, et le conditionnel cède la place aux hurlements : on crie au loup, on souligne, on capitalise.
Ce n’est plus de la doctrine ; c’est un rejet instinctif. On songe à ces joueurs en ligne qui, sur une partie mal engagée, coupent tout d’un geste sec : Alt+F4. Point d’argumentation, un abandon bruyant de la table. Crux Joachim ou Me Abauzit, soit dit en passant, n’ont rien inventé : la manière était déjà là.
La paille et la poutre
Le plus piquant : Mgr Guérard reproche à ses correspondants d’agir « par passion ». Or qui, dans cet échange, écrit en majuscules, tranche par décret, déclare la chose « IMPOSSIBLE » sans dire pourquoi ? L’homme qui fustige la passion semble lui-même tout entier passionné, et ne point se tenir – à l’extrême inverse d’un « stoïcien ».
Surtout, il porte un jugement téméraire sur l’intention d’autres évêques, dont il affirme qu’ils « n’agissent guère que par passion ». Il les range d’office dans la cohorte des désaxés et des indisciplinés, sans preuve. Il dit certes respecter, et même admirer, ce que font les autres évêques « et qui est conforme à la vertu » – la restriction est parlante -, mais il ne se sent « en communion profonde » qu’avec Mgr McKenna. Le thomiste rigoureux qu’il fut en d’autres circonstances eût-il absous le même procédé chez autrui ?
Le jugement d’un seul
Ces lettres révèlent enfin une chose que l’on soupçonnait : les prêtres attachés à la Thèse se fondent très largement sur le seul jugement de Mgr Guérard des Lauriers. Fort bien. Mais si ce jugement repose lui-même, pour une large part, sur un ressenti et une répugnance personnelle à se réunir avec ses pairs, c’est tout l’édifice qui vacille sur ses assises.
Ⅱ. « Tenir par la doctrine » : l’article défini qui cache un possessif
Une phrase de la lettre à Mlle Hagen mérite d’être mise en exergue, car elle est comme le cœur nucléaire du guérardisme : « On ne peut TENIR en RÉSISTANT VRAIMENT que par la DOCTRINE. »
Elle explique beaucoup. Il est frappant d’entendre de nos jours des abbés attachés à la Thèse dire, à peu de chose près, la même chose pour condamner le CGI. Paraphrasons-les fidèlement : il ne faudrait point se fonder sur ses émotions et ses envies, mais d’abord sur la raison.
Évidemment qu’il faut résister par la doctrine. Nul catholique ne prétend le contraire. Mais quelle doctrine ?
La position du CGI est une doctrine. Elle entend se fonder sur l’indéfectibilité de l’Église, sur la capacité qu’a l’Église de se redonner un Chef, sur la nécessaire permanence d’électeurs en acte. La position de Cassiciacum est une doctrine, elle aussi, mais une autre. La seule question qui vaille est donc celle-ci : laquelle des deux est compatible avec le Magistère et la doctrine catholique ?
Or Mgr Guérard ne pose point la question ; il la tranche. Ce qu’il dit en vérité, c’est : « On ne peut tenir en résistant vraiment que par MA doctrine », c’est-à-dire par la position qu’il a élaborée sur la crise et sur sa solution, telle qu’il se la représente. L’article défini cache un possessif.
Une doctrine qui agit
L’expression « que par la doctrine » n’a d’ailleurs guère de sens. Une doctrine n’est point un nuage ; elle s’incarne ensuite dans des actes. La doctrine de Cassiciacum implique elle aussi une action, et fort concrète : se prononcer contre la réunion des évêques, maintenir le statu quo, neutraliser ceux qui ne partagent point la même position. On reproche au CGI d’être un « activisme » ; le refus de Raveau n’était pas moins un acte.
Le vocabulaire de la Résistance
Le terme de « résister » n’est point anodin. Il montre qu’au moins jusqu’en 1987, Mgr Guérard des Lauriers demeure dans un schéma mental de résistance. Serait-il resté prisonnier des catégories du lefebvrisme qu’il avait pourtant quitté ? La question mérite d’être posée. Poser la question, c’est aussi y répondre.
Car résister n’est point restaurer. La Résistance tient la place ; elle ne reconstruit pas l’édifice. Et une Église qui ne ferait que résister, indéfiniment, sans jamais recouvrer son Chef, ressemblerait fort à une garnison oubliée dans un bastion.
Une filiation directe
On retrouve en ces temps, dans les sermons des abbés guérardiens, la même appréciation des autres. Divers prédicateurs parlent du CGI comme d’une forme de volontarisme, d’activisme ; de gens qui prennent leurs désirs pour des réalités, victimes d’une « tentation sous apparence de bien ». Visiblement, cela vient tout droit de là : de ces « personnes qui n’agissent guère que par passion ».
Ⅲ. Des motifs pratiques érigés en verdicts et l’ombre du blasphème
Voici peut-être l’enseignement le plus décisif de ces lettres. Lorsque Mgr Guérard motive son refus, il ne dit nulle part que les évêques n’auraient aucun droit de se réunir. Il ne dit point qu’un CGI serait illégitime. Il ne dit pas davantage qu’ils n’ont point de juridiction.
Que dit-il à Mlle Hagen ? Qu’une telle rencontre lui paraît « absolument inopportune », « probablement très dommageable », qu’on n’en peut attendre que des « inconvénients », dont « le premier, manifeste, étant la perte de temps », et qu’elle « peut avoir, pour le proche avenir, des conséquences DÉSASTREUSES ». Inopportunité, dommage, perte de temps, conséquences : ce sont là des catégories de la prudence, non du dogme.
La lettre à René Rouchette va dans le même sens. Il y donne des motifs essentiellement pratiques à son refus de participer à une réunion d’évêques, et conclut : « Vous comprendrez donc qu’outre les motifs I, je ne me sente pas incliné à faire, pour le moment, une réunion tant soit peu officielle… » Pour le moment : il n’excluait donc point catégoriquement la chose.
Même lorsqu’il touche au fond, il ne démontre pas ; il ressent. Le blasphème est « ressenti », non établi.
L’argument qui manque
Posons la question simplement. Si le CGI était une impossibilité de fond – purement et simplement -, Mgr Guérard ne se fût-il point contenté de répondre : c’est contraire à la doctrine de l’Église, ils n’ont pas la juridiction, la chose est nulle de plein droit ? Un théologien de sa trempe n’avait nul besoin de majuscules pour cela ; une proposition et sa preuve eussent suffi.
Il est assez ahurissant qu’un thomiste de cette envergure n’ait point fait la part des choses entre les modalités pratiques d’une réunion et la question doctrinale de sa possibilité. Il l’est davantage encore que ses disciples d’aujourd’hui perpétuent cette confusion.
Ce qu’on peut conclure, et ce qu’on ne peut pas
Soyons justes. Ses impressions négatives à l’égard de certains évêques étaient sans doute fondées, et les risques que comportaient ces réunions étaient réels. Il serait téméraire d’affirmer que tout reposait chez lui, à l’origine, sur un simple ressenti. La thèse de Cassiciacum ne procède sans doute pas uniquement d’une intuition subjective.
Mais vu ce qu’il écrit ici, on est bien obligé de penser que ce ressenti a pesé lourd. Il a sûrement contribué à ce qu’il n’imagine qu’une seule voie de résolution de la crise : la conversion du « pape » materialiter, ou des cardinaux materialiter – proposant ainsi une sorte de néo-conclavisme théorique. D’où deux questions, que nous laissons à la sagacité du lecteur :
- La thèse fut-elle, pour une part, une construction destinée à rationaliser une croyance personnelle profonde sur l’issue de la vacance du Saint-Siège ?
- Cette croyance l’a-t-elle empêché de considérer froidement, objectivement, les autres voies possibles ?
« Une sorte de blasphème »
Venons-en à la phrase qui a le plus heurté nos cercles : « Je ressens comme étant une sorte de blasphème toute tentative visant à redonner à l’Église militante le Chef visible dont elle ne peut se passer. »
Qu’on la relise lentement. L’Église ne peut se passer de son Chef visible, l’auteur l’écrit en toutes lettres – là, il nous donne raison. Et c’est pourtant un blasphème que de vouloir le lui rendre. On ne saurait mieux énoncer une contradiction. Ce qui est nécessaire à la constitution divine de l’Église devient suspect dès qu’on prétend y pourvoir. On sacrifie ainsi, sur l’autel de la sottise, ce que l’on vient soi-même de déclarer indispensable.
L’Église peut-elle expier ses fautes ?
La suite est plus grave encore : « L’Église doit expier ses fautes, non à l’égard des autres religions !, mais à l’égard de Son Époux. »
L’Église doit expier ses fautes ? La sainte Église peut donc être fautive ? Certainement pas. L’homme est faillible ; l’Église ne peut point l’être. Elle est l’Épouse immaculée du Christ, « n’ayant ni tache, ni ride », dit saint Paul (Éphésiens 5, 27). Elle ne peut avoir de défauts ; c’est ce que sait toute personne ayant lu son catéchisme.
La phrase est donc presque blasphématoire, et l’on dirait un moderniste qui parle. L’idée d’une Église pénitente pour ses propres fautes n’est point étrangère aux repentances que l’on sait ; la parenthèse sur « les autres religions » montre que l’auteur les avait en vue, sans voir qu’il en épousait la prémisse.
Plaidons pour lui, un instant
Pour le défendre quand même un peu, on peut comprendre qu’un clerc comme lui, qui connaissait l’histoire de l’Église, ait eu ce sentiment : les errances des clercs et des peuples, qui n’ont point voulu écouter la voix des Papes, nous ont mérité un châtiment gravissime, celui d’être en ces temps privés de Pape.
Quand il écrit « l’Église », il pense probablement aux hommes d’Église. Il veut dire : nous l’avons bien mérité, nous devons donc en payer le prix. Et il y a là quelque chose de vrai.
Accepter n’est pas théoriser
Mais c’est une chose d’accepter un tel châtiment ; c’en est une autre de théoriser le statu quo par une thèse affirmant l’impossibilité catégorique de retrouver un Pape par les voies normales.
C’est une chose de ne point se sentir « en résonance avec tous ceux qui semblent désirer réinstaller l’Église » ; c’en est une autre de prêcher activement contre le CGI, quarante ans après.
Et « attendre que JÉSUS lui-même donne son Chef à Son Église », en laissant cependant la sainte Église étranglée par les modernistes, relève d’un étrange providentialisme défaitiste. La Providence ne dispense point les causes secondes d’agir ; elle les meut. Car au bout du compte, c’est le salut des âmes qui est en jeu. Qu’ont les âmes à gagner d’une Église à ce point amoindrie, privée de Pape ?
Ⅳ. De la « Passion de l’Église » au schisme interne de la lignée Thuc
L’idée d’une Église qui « doit expier » et « attendre dans le désarroi » ne vient point seule. Elle s’adosse à deux formules devenues courantes dans certains milieux : la « Passion de l’Église » et l' »Église éclipsée ». Toutes deux appellent un examen sévère.
La « Passion de l’Église »
L’expression est pour le moins ambiguë, et sent parfois l’hérésie. Prise littéralement, elle sous-entend que l’Église mourra un jour pour ressusciter ensuite. Or Notre-Seigneur a promis que l’Église subsistera jusqu’à la fin des temps. On ne peut donc l’entendre qu’en un sens mystique, jamais littéral.
Elle renvoie en effet à l’idée d’une Passion distincte, propre à l’Église, qui devrait imiter le Christ dans Sa mort et Sa Résurrection. C’est omettre les paroles claires du divin Crucifié : l’Église qu’Il a fondée est indéfectible, et demeure éternellement la même dans sa substance essentielle, qui est Son Corps mystique.
C’est une manière de placer un prétendu mystère, la « Passion » de l’Église, devant le dogme de son indéfectibilité, afin de le rendre invisible. Un cache-misère.
C’est aussi relativiser la véritable Passion du Christ. Celle-ci a opéré la Rédemption, le rachat des fautes liées au péché. C’est par amour et par justice que le Verbe incarné S’est livré et est mort pour nous. Pour quelle raison l’Église devrait-elle mourir à son tour ? Parce que les catholiques des derniers siècles auraient plus spécialement péché ? Ce serait remettre en cause la nature salvifique de la Passion, qui a remis tous les péchés de l’humanité, passés, présents et futurs. L’Église n’a point « besoin » de souffrir pour remettre la faute de catholiques libéraux ou d’apostats.
Précisons cependant que certains clercs, et des Papes même (Pie XI notamment), ont pu évoquer en un sens mystique, et le mot importe, une « Passion de l’Église ». Elle désigne alors un fait intemporel : comme le Christ vit en chaque fidèle, les souffrances que celui-ci reçoit Le touchent aussi. L’Église militante et souffrante « continue » les souffrances du Christ en Croix, en ce sens qu’elle les imite. Mais les fidèles ne peuvent remplacer le Christ en Croix ni accomplir une nouvelle Passion. L’Église, par ses membres, offre réparation pour les péchés des hommes, non pour des fautes qui seraient les siennes.
L’« Église éclipsée »
Ici, c’est surtout une certaine interprétation commune qui fait difficulté, liée à ce qui précède. Dieu a voulu l’Église visible : c’est une doctrine de l’ecclésiologie dogmatique, inscrite dans sa constitution même. Elle est incarnée par des hommes vivant sur la terre.
Si l’on entend par « Église éclipsée » l’usurpation partielle d’une entité qui se fait passer pour la véritable Église sans l’être, l’expression peut être reçue, sans ambiguïté. Des personnes vivant dans une société issue d’un schisme peuvent être victimes d’une illusion ; pour elles, la véritable Église est bien éclipsée par une secte usurpatrice.
Mais si l’on généralise l’expression à une éclipse totale qui abuserait tous les chrétiens, si l’on nie l’autorité des évêques catholiques de nos jours, voire qu’il en existe encore, alors on renonce au dogme de l’assistance continue du Saint-Esprit sur Son Église. Ce n’est point acceptable ; c’est dangereux.
Le schisme interne et l’unité voulue par Mgr Thuc (Dr Heller)
Ces lettres éclairent enfin l’origine même de ce que l’on pourrait appeler l' »église de Cassiciacum ». Dès le départ, elle s’est opposée à la possibilité de restaurer l’unité et de redonner un Chef à l’Église. Cette opposition persiste en ces temps.
Le Dr Heller a consacré un texte, remontant au début des années 2000, à ce qu’il nomme le « schisme interne ». Une vidéo de langue anglaise, qui mériterait d’être traduite, retrace les mêmes faits. Le fond en est le suivant.
En l’absence de mandat pontifical, les sacres devaient se faire, par nécessité, avec l’accord de tous les évêques « sédévacantistes », afin de conserver l’unité. Le choix des candidats à l’épiscopat devait procéder d’une concertation entre eux. Mgr Thuc et les autres évêques cherchaient déjà, à cette époque, à retrouver l’unité perdue.
Mgr Guérard des Lauriers avait été sacré par Mgr Thuc pour faire partie de ce collège. Il s’en est détourné pour agir en acteur isolé, au service de sa thèse, provoquant ainsi un schisme au sein du « collège épiscopal » d’alors, né de la réaction contre Vatican II. Les autres évêques de la lignée Thuc étaient opposés au sacre de Mgr McKenna ; d’où la virulence du discours que Mgr Guérard prononça le jour même de ce sacre contre ceux qui ne partageaient point sa position.
Un second acteur : Mgr Lopez-Gaston
Le Dr Heller a raison de dénoncer un deuxième acteur qui, entre autres, n’a point vraiment respecté l’intention de Mgr Thuc : Mgr Lopez-Gaston. Sans surprise, on le retrouve en acteur principal du pseudo-conclave d’Assise, en 1994.
Les deux conclavismes que le CGI refuse
Il ne faut verser ni dans l’un ni dans l’autre des deux écueils suivants :
- le conclavisme moderniste-romain, vers lequel penchent les guérardiens, du même côté que les lefebvristes, il ne faut point se voiler la face : on attend que la solution vienne des agents de Vatican II, par la conversion de ceux qui occupent Rome ;
- le conclavisme traditionaliste d’initiative privée – ou du sous-sol ! -, dont les tentatives se sont succédé : 1990 aux États-Unis (Michel), 1994 à Assise (Lin II), 1998 de nouveau aux États-Unis (Pie XIII), ou encore 2005 avec le premier faux Léon XIV au Canada francophone – faisant moins illusion celui-là…
Le CGI refuse ces deux pendants extrêmes. Il n’attend point un miracle de la part de l’usurpateur ; il ne s’improvise pas non plus en assemblée de laïcs ou en coterie d’aventure. Il entend procéder de ceux qui, dans l’Église, ont qualité pour pourvoir à sa nécessité.
Le texte du Dr Heller a plus de vingt ans. Où en sommes-nous de nos jours ?
☩ Quarante ans après
On nous promettait ici ou là, dans « cette seule courte lettre », la réponse à toutes nos objections. Nous y avons trouvé un refus sans démonstration, des motifs de prudence présentés comme des verdicts, un jugement téméraire sur des confrères de même lignée, et une phrase sur l’Église pénitente qu’un moderniste n’eût pas désavouée.
Cette lettre est intéressante, et nous savons gré à ceux qui l’ont exhumée. Mais elle dessert la cause des guérardiens plus qu’elle ne la sert. Aveu de faiblesse, elle montre que le refus de toute réunion d’évêques, devenu chez certains un article de foi, fut d’abord une disposition d’âme : « Voilà ce que je ressens intimement, vivement. »
Un ressenti, fût-il celui d’un théologien estimable, ne lie pas l’Église. Il ne saurait surtout l’emporter sur ce qu’elle enseigne d’elle-même : qu’elle est indéfectible, visible, et qu’elle ne peut se passer de son Chef. Mgr Guérard l’écrivait lui-même. Il reste à en tirer la conséquence qu’il s’est refusé à tirer.
Le gong ultime retentit sur cette théologie de l’esquive à roulettes.
🎙️ 𝔄ntenna
À retenir
- Les lettres de 1987 ne contiennent aucun argument doctrinal contre une réunion d’évêques : elles invoquent l’inopportunité, la perte de temps et des « conséquences désastreuses ».
- Mgr Guérard ne déclare jamais une telle réunion illégitime ; il refuse d’y participer « pour le moment ».
- « Tenir par la doctrine » signifie chez lui tenir par sa doctrine ; la question reste entière de savoir laquelle, de Cassiciacum ou du CGI, s’accorde avec le Magistère.
- L’Église, Épouse « n’ayant ni tache, ni ride » (Éphésiens 5, 27), ne peut avoir de fautes à expier ; ce sont les hommes d’Église qui pèchent.
- Accepter le châtiment de la vacance n’oblige point à théoriser le statu quo, ni à prêcher contre ceux qui cherchent à y mettre fin.
- Dès l’origine, Mgr Guérard a agi en acteur isolé, contre la concertation voulue par Mgr Thuc : c’est le « schisme interne » décrit par le Dr Heller.
La Rédaction
📚 Pour approfondir
- Sodalitium, « Un document de Mgr Guérard à propos d’une réunion d’évêques », publication du 6 octobre 2026 contenant deux lettres de janvier 1987 (https://www.sodalitium.eu/un-document-de-mgr-guerard-a-propos-dune-reunion-deveques/).
- Pie XI, encyclique Miserentissimus Redemptor, 8 mai 1928 ; Texte français : « Ajoutons encore que la Passion du Christ se renouvelle, et d’une certaine manière elle se poursuit et s’achève, dans son corps mystique qui est l’Église. »
- Saint Paul Apôtre, Épître aux Éphésiens, 5, 27, La Sainte Bible, traduction du chanoine Augustin Crampon, Desclée, 1923.
- Dr Eberhard Heller, « À la recherche de l’unité perdue : à propos du problème du “schisme interne” », trad. abbé Paul Schoonbroodt, Einsicht, année XXXI, n°7, décembre 2001, p. 29-32. CatholicaPedia
- Dr Eberhard Heller, « La consécration épiscopale du P. Guérard des Lauriers », trad. abbé Paul Schoonbroodt, Einsicht, année XXXII, n°8, décembre 2002, p. 33-34. CatholicaPedia
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