• Le complotisme n’est pas l’inverse du conformisme : il en est la forme alternative



    Refus catégorique du système complotiste : la causalité réelle, l’ordre naturel et la rigueur de méthode contre l’enfantillage de brocante et son troupeau d’éveillés.

  • Le sinistre se double ici d'un sinistré : il prend le naufrage de sa cervelle pour l'incendie du monde.

    ⁂ 𝔄rène du soupçon permanent

    Brocante, et au rabais, 𝔬̂ lecteur, voilà le seul mot qui convienne à ces échoppes de l’esprit où l’on solde la causalité au poids du soupçon, et où le moindre accident se vend, étiqueté « complot », avec garantie d’éveil.

    Voici une espèce qui se pique d’indépendance et ne s’abreuve pourtant qu’à l’abreuvoir commun : le complotiste.
    Il se croit rebelle ; il n’est que moutonnier, car son prêt-à-penser vaut celui qu’il dénonce, le panache de façade en sus. Nous ne contestons point qu’il y eut des conjurations, ni qu’il en existe et en existera encore : Brutus n’est point une légende.

    Nous refusons le système, cette doctrine qui bannit le hasard, supprime les causes secondes, prête aux hommes (juifs ou non) une toute-puissance qui n’appartient qu’à Dieu, et se rend irréfutable à force de ne rien prouver.

    Trois manches nous attendent. La première rétablit la causalité réelle, avec le Stagirite et l’Aquinate, qui font au fortuit sa juste place sans l’ériger en machination. La deuxième démasque une théologie à rebours, que Popper tient pour une superstition sécularisée et que Maistre, méditant la Révolution, ne confondait point avec le gouvernement de la Providence. La troisième dresse le procès de la méthode : Claude Bernard et Chesterton y peignent d’après nature l’esprit qui ne voit que ce qui le confirme, et qui prend son cercle pour l’horizon.

    En écrivant récemment à propos de Gracian et de l’amitié, nous disions que « cette exigence repose sur un impératif moral non négociable : entre personnes viles, il n’existe point de véritable amitié. La bassesse d’âme et l’inconstance des principes rendent tout pacte caduc dès la première tourmente. Quand le vulgaire cherche des complices pour flatter ses vices, l’honnête homme cherche un égal capable de soutenir son honneur et de redoubler sa force vitale face aux revers du sort. (…) Les rouges comme les complotistes ne sont points amis entre eux, ils sont complices : à l’instar d’un gang.

    • 🎯 Qui explique tout par un conciliabule n’explique rien, et prend sa docilité bavarde pour de la dissidence
    • 📌 complotisme, conformisme alternatif, causalité, fortuit, causes secondes, Providence, réfutabilité, méthode, Popper, Maistre, Claude Bernard, Chesterton

    🎙️ 𝔄ntenna

    I.O. Vox Frequencia (capsule auditive piquante)

    ☧ 𝔏exique martial

    Trois mots-balises, pour désarmer le soupçon avant qu’il ne prenne le maquis :

    « COMPLOTISME », masculin : « Manière d’interpréter tendancieusement les événements propre aux complotistes. » – Larousse, Dictionnaire de la langue française (en ligne), art. « complotisme ».

    « CAUSALITÉ », féminin, Philosophie : « Rapport de cause à effet. » – Dictionnaire de l’Académie française, 9ᵉ édition, art. « causalité ».

    « CONFORMISME », masculin : « Fait de se conformer aux normes, aux usages […] ; attitude passive qui en résulte. » – Le Robert, dictionnaire en ligne, art. « conformisme ».

    ᛟ 𝔄ncienne école

    Quatre voix, de siècles et de camps divers, mais d’un même bon sens :

    « Le fou est l’homme qui a tout perdu, sauf sa raison. »
    – G. K. Chesterton, Orthodoxy (1908), chap. II, « The Maniac » (notre traduction).

    « […] la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. »
    – Joseph de Maistre, Considérations sur la France (1796 ; éd. de 1829), chap. I, « Des révolutions ».

    « […] ils ne veulent voir dans ses résultats qu’une confirmation de leur théorie. »
    – Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865).

    « Un résultat typique de la sécularisation d’une superstition religieuse. »
    – Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, t. II (1945), chap. 14 (notre traduction).

    Σ 𝔓lan d’attaque

    Trois manches, sans esquive : d’abord les causes, puis les idoles, enfin la méthode et le troupeau.


    Les éveillés de brocante, ou le troupeau qui se croit berger

    Ⅰ. 🧭 Le hasard n’est pas un alibi : la causalité d’abord

    Comme à César, il convient de rendre au complotiste ce qui lui revient, c’est-à-dire un principe exact, qu’il a gâté. Rien n’arrive sans cause : l’Académie y voit l’axiome fondamental de la pensée, et la raison avec elle. Mais de ce que tout a une cause, notre homme conclut que tout a un auteur, puis que cet auteur se cache, puis qu’il siège en conciliabule – avec des loubavitch « méchants et pas gentils ». Chaque saut est un contresens ; la série entière est une acrobatie, avec fracture des abducteurs à la clé.

    Aristote avait pris la précaution de distinguer. Au livre II de la Physique, le Stagirite observe que le fortuit ne se rencontre ni dans ce qui arrive toujours, ni dans ce qui arrive en règle générale, et le range parmi les causes par accident. Ce qui se produit par hasard ne se produit donc point sans cause ; seulement, la cause n’y est point unie à l’effet par un lien nécessaire. Le fortuit est un fait, non un mystère, et moins encore une consigne secrète.

    L’Aquinate parachève la leçon dans la Somme théologique (Ia, q. 116, a. 1), par une image que nos soupçonneux gagneraient à méditer. Deux serviteurs, envoyés par leur maître au même endroit, s’y rencontrent : pour eux, c’est un hasard ; pour le maître qui l’a ordonné, c’est un dessein. De même le fossoyeur qui, creusant sa fosse, tombe sur un trésor : accident à l’échelle de ses gestes, mais non à l’échelle de l’intelligence qui ordonne. Ainsi tout ce qui advient ici-bas par accident se ramène à une cause ordonnatrice, qui est la Providence divine. L’ordre n’exclut donc point l’accident ; il le gouverne d’en haut. Le complotiste, lui, le gouverne d’en bas : il loge la Providence à la cave, sous la forme d’un cénacle, et s’étonne de n’y trouver que des rats – avec qui il siège.

    Distinguons, pour la clarté. La conjuration est un fait : borné dans le temps, nommé dans ses acteurs, vérifiable dans ses pièces, et fréquemment ruinée, ou détournée de son but, par ce que ses auteurs n’avaient point prévu. Le complotisme est un système : sans date, sans bord, sans preuve, et d’autant plus vaste qu’il est moins attesté. L’une relève de l’histoire, l’autre de la brocante.

    Ⅱ. ⚔️ Une théologie sans Dieu : l’omnipotence prêtée aux hommes

    Voici le point où le catholique cesse d’être simple spectateur. Karl Popper, qui n’était point des nôtres, eut ce trait de lumière : la théorie conspirationniste de la société n’est, selon lui, que la superstition religieuse passée à l’état séculier. Les dieux d’Homère, dont les querelles expliquaient aux Grecs la guerre de Troie, ont été congédiés ; leur place a été prise par des hommes puissants et des groupes sinistres, à qui l’on impute tout le mal dont nous souffrons. Le Panthéon n’a point fermé : il a simplement changé de locataires.

    Pour nous, la chose est plus grave encore, car elle touche à Dieu. Seul le Créateur est tout-puissant. L’usage philosophique distingue la cause première des causes secondes, auxquelles Dieu laisse leur jeu, et dont l’action, si étendue qu’on la suppose, demeure bornée. Prêter à quelque comité, à quelque officine, à quelque cénacle la maîtrise souveraine de l’histoire, c’est leur décerner un attribut divin. Les marchands d’orviétan du soupçon n’ont rien inventé : ils débitent à nos contemporains, en fioles sans étiquette, la vieille idolâtrie des puissances occultes. Ils se disent pourfendeurs d’idoles et en érigent une par jour, qu’ils servent à genoux.

    Mieux : tandis qu’il dépeint l’ennemi omnipotent, le complotiste se décrète impuissant, et tire de cette impuissance une excuse perpétuelle. Pourquoi prier, agir, bâtir, puisque tout est joué ? Cet homme n’est point un résistant, encore moins un combattant ; c’est un spectateur qui a pris goût au feuilleton sensationnaliste.

    Maistre, qu’on n’accusera point de tendresse pour la Révolution ni pour la franc-maçonnerie – du moins dans la seconde partie de sa vie ! -, remarquait qu’elle mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Ils ont été en bonne partie happés par la situation générale. L’observation est de grande portée : si les acteurs mêmes du drame le subissent plus qu’ils ne le dirigent, quelle chimère de supposer, derrière eux, une main unique qui tiendrait tous les fils ? Le marionnettiste universel n’est qu’une marionnette de plus, dont on a seulement caché la ficelle. Popper y ajoute un argument de métier : les actions humaines produisent des conséquences que nul n’avait voulues, et les conjurés eux-mêmes sont dépassés par ce qu’ils déclenchent. Les Ides de mars ne rétablirent point la République : elles fournirent un empereur.

    Ⅲ. 🛡️ Le cercle parfait : méthode, troupeau et vérification

    Reste la méthode, où l’enfantillage se déclare tout nu. Claude Bernard, dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, peint l’homme trop épris de sa théorie : il observe avec une idée préconçue et, l’expérience instituée, ne veut voir dans ses résultats qu’une confirmation de ce qu’il pensait. Le physiologiste pose son hypothèse pour la soumettre à vérification ; le soupçonneux pose la sienne pour s’épargner l’épreuve. Que le fait manque, il y verra la preuve d’un effacement ; qu’un démenti survienne, il y lira l’aveu d’un complice. Avec pareille balance, on pèse indifféremment des montagnes et des fumées, et l’on ne trouve jamais que du poids.

    Chesterton a vu plus loin encore, dans le chapitre d’Orthodoxy qu’il intitula « Le Maniaque ». Le fou, dit-il, est celui qui a tout perdu, sauf sa raison, et son esprit se meut dans un cercle parfait, mais étroit. Il note ce trait que tout clinicien reconnaîtrait : si un homme croit qu’on conspire contre lui, vous ne pouvez le réfuter qu’en lui disant que tous les hommes le nient, ce qui est exactement ce que feraient des conspirateurs. Son explication, ajoute-t-il, recouvre les faits autant que la vôtre. Nous touchons le fond du système : il est irréfutable parce qu’il est clos, et non parce qu’il est vrai. L’irréfutabilité, que le complotiste arbore en médaille, est en toute rigueur un symptôme.

    Reste le troupeau. Le Robert définit le conformisme comme le fait de se conformer aux normes et aux usages. Substituons aux usages de salon ceux des chaînes dites dissidentes : mêmes refrains, mêmes « saints patrons », mêmes aveux en cascade, avec cette nuance qu’on s’y croit éveillé. On y décerne le titre d’éveillé comme ailleurs celui de chevalier du Mérite agricole, sur simple affiliation. Le conformiste d’Ancien Régime (ici non si mauvais !) obéissait au journal du matin ; le conformiste alternatif obéit au fil du soir, avec la ferveur du converti. Il brandit sa source comme un parapluie : surtout pour ne point être mouillé par le contexte. Même docilité, même paresse, mêmes moutons de Panurge, sans même la dignité de la mer !

    Le remède demeure ancien : la studiosité plutôt que la curiosité, la hiérarchie des sources, la lecture lente, l’aveu de ne point savoir par moment. Et puis, chose « fatigante » : prier, agir, bâtir.

    Avec ces crétins d’asile, nul bien commun, seulement des guérillas de RSA au menu


    ☩ ℭoup de grâce

    Concluons, 𝔬̂ lecteur, par un retour au vestiaire, debout et conquérent. Le complotiste aime à se dire le dernier homme libre ; il n’est que le premier client d’un commerce qui vend de l’inquiétude au détail et de la certitude en gros. Il nous reproche de dormir ; nous lui reprochons de rêver à voix haute, et de si bonne foi qu’il prend sa bonne foi pour une preuve.

    Rendons à la causalité son sceptre, au hasard sa place, à la Providence son gouvernement, à la méthode ses exigences. Que les conjurations soient démontrées quand elles existent, et qu’on cesse d’en inventer lorsqu’elles manquent.

    Gong ultime pour les guignols de réseaux sociaux : le soupçon n’est point une science, et le troupeau, fût-il costumé en loup, demeure un troupeau.

    À savoir

    • Une conjuration est un fait borné, daté, documenté ; le complotisme est un système sans date, sans bord et sans preuve.
    • Le fortuit n’est pas l’absence de cause : il est l’effet d’une cause par accident, que la Providence ordonne (Aristote, Physique, II, 5 ; Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 116, a. 1).
    • Irréfutable ne veut pas dire vrai : une explication qui absorbe chaque démenti comme une preuve de plus signale un cercle clos, non une découverte.

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    • La Rédaction

    📚 Pour approfondir

    • Aristote, Physique, livre II, chap. 4-6 (le hasard et la fortune).
    • Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1865.
    • G. K. Chesterton, Orthodoxy, Londres, John Lane, 1908, chap. II.
    • Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, Londres, Routledge, 1945, t. II, chap. 14.

    🥊 𝔑𝔬𝔰𝔞𝔯𝔱𝔦𝔠𝔩𝔢𝔰𝔡𝔢𝔩𝔞𝔖𝔱𝔯𝔞ß𝔢