• Matière et Forme 2/2 – Applicable à la Papauté ?



    Mgr Guerard des Laurriers et les guérardiens

  • Matière et forme, utilisation passée et actuelle

    Papiers précédents :

    – Matière et Forme 1/2 :
    Essence, puissance et acte, État et peuple, homme et femme !
    (Joseph Merel et les méréliens)

    – Missio et Sessio ? Ruines et destruction finale du guérardisme

    – Non, les guérardiens ne sont pas purement « sedevacantistes »

    I. Application à la Papauté : cette distinction entre Matière et Forme est-elle possible ?

    Dans l’absolu, pourquoi pas, avec toutes proportions gardées, car il ne faudrait pas l’appliquer dans des champs où cela relèverait du hors sujet, contre le Magistère et le Droit canon de l’Eglise.

    Dans ce cadre, voyons, un peu comme dans la relation entre l’État et la nation, la relation entre Pape et fidèles :

    Le Pape comme Forme de l’Église et les Fidèles comme Matière :

    – Il est possible de voir la Papauté comme la forme de l’Église, principe d’unité et de direction, infaillible par ailleurs, tandis que le corps des fidèles serait la matière que la forme inspire et guide. Le Pape, en tant que chef spirituel, représente l’âme dirigeante de l’Église visible : il représente même Jésus-Christ sur terre ! Il impose une forme, une orientation doctrinale et morale aux fidèles – qu’Il n’invente pas à partir de rien, mais précise selon les lois de Dieu et de son Église –, lesquelles forment la matière de l’Église militante.

    Exemple : Le rôle doctrinal du Pape. Par ses enseignements, il confirme dans la matière vivante de l’Église (corps des fidèles, clercs et laïcs) une direction théologique et morale. Mais cela ne signifie pas que les fidèles soient entièrement passifs pour autant ; ils incarnent dans leurs vies et leurs actions les principes qui viennent de la forme Papale (et Christique).
    L’Église sans Papauté serait comme une matière informe, manquant d’unité et de direction (bien que le Saint-Siège, Lui, demeure, en tant que « personne » morale et juridique).

    Conclusion : La Papauté, en tant que forme, imprime un principe supérieur qui unit, guide et élève la matière de l’Église visible. Le pape agit comme la forme de l’Église, tandis que les fidèles sont la matière vivante qui actualise cette forme dans le monde.

    Il convient de noter que cette analogie ne signifie pas que la matière est dévalorisée. Au contraire, la matière est ce qui rend visible la forme et ce qui permet à celle-ci de se réaliser pleinement : sans matière, la forme resterait abstraite, et sans forme, la matière serait chaotique.

    II. Limites et précautions d’une telle application

    Dans la vision thomiste, la forme est ce qui inspire, guide et réalise la potentialité de la matière. Elle est donc supérieure en tant que principe orientant et organisant, mais elle ne saurait se passer de la matière, qui est son lieu d’accomplissement et de manifestation.

    Cette conception peut s’appliquer aux domaines politique, familial et ecclésial, montrant comment une autorité forme et inspire les réalités concrètes. Elle offre un modèle d’ordre et d’harmonie, où la hiérarchie est vue non comme une domination mais comme un mode d’accomplissement réciproque : la forme sans matière est abstraite, la matière sans forme est chaotique, mais unies, elles réalisent une plénitude ordonnée.

    – Limite dans l’application au domaine politique : Si l’État impose une forme trop rigide, la matière (le peuple) pourrait devenir écrasée ou asservie. La forme doit inspirer, non dominer jusqu’à étouffer.

    Ainsi, cela serait-il tordu d’appliquer Matière de Papauté et Forme de Papauté (Materialiter et Formatliter en latin) avec des « Papes potentielles », qui en fait, ne le seraient pas ?

    L’application des concepts de matière et de forme à la papauté, telle que l’a proposée Mgr Guérard des Lauriers, entre un Pape « materialiter » et « formaliter », est en effet controversée… Cette thèse dite du « sédévacantisme mitigé » ou de la « matière-papauté » (pape « matériel » sans être « formel ») repose sur l’idée que certains papes, en raison d’hérésies ou d’erreurs, n’actualiseraient pas pleinement leur autorité pontificale, ne possédant donc que la matière (élective ?) de la Papauté sans en avoir la forme.

    Voyons donc si cette analogie entre matière et forme s’applique de manière cohérente à la Papauté.

    III. La Théorie de Mgr Guérard des Lauriers : Résumé

    Selon cette théorie non prouvée, un Pape pourrait posséder la matière de la Papauté, c’est-à-dire être élu selon les procédures externes, mais ne pas posséder la forme, c’est-à-dire l’autorité réelle et l’infaillibilité du Pontificat.
    En d’autres termes, il serait « potentiellement » Pape, mais non « actuellement » Pape dans le plein sens thomiste de « forme ». Un tel Pape serait privé de gouvernance, empêché de gouverner légitimement (c’est le sédéprivationnisme !).

    IV. Cohérence thomiste de la distinction Matière/Forme concernant la Papauté

    Dans le thomisme, la distinction entre matière et forme s’applique aux êtres naturels (comme un homme ou un arbre) ou aux réalités fabriquées (comme un vase ou une table), où la forme et la matière se combinent pour réaliser un être. La matière est ici le substrat indéterminé qui attend d’être informé pour devenir un être en acte.

    1. La Papauté comme office indivisible :
    La Papauté, en tant qu’office divinement institué, ne peut pas être vue comme une réalité divisible en matière et forme. Dans la conception catholique traditionnelle, être Pape signifie non seulement être désigné extérieurement, mais aussi posséder pleinement l’autorité spirituelle de Pierre. Il est difficile d’imaginer une « matière papale » en attente de « forme », car l’office papal repose sur un lien spirituel indissociable qui ne peut être suspendu.

    2. L’incompatibilité avec la nature de l’office ecclésial :
    – Appliquer une distinction entre matière et forme au Pontificat est incohérent, parce que l’autorité Papale ne peut être partielle, ou en attente d’actualisation. Soit une personne est Pape et possède pleinement l’autorité, soit elle ne l’est pas du tout. Contrairement à la matière brute qui peut être modelée, l’élection pontificale devrait être un acte complet et définitif, où la matière et la forme coïncident.

    3. Le risque de « Papes potentiels » et de confusion :
    – Si l’on admet cette distinction, cela implique qu’un pape pourrait être élu, mais manquer de légitimité spirituelle ou de connexion à l’autorité du Christ, introduisant une confusion doctrinale hautement dangereuse. La papauté perdrait ainsi son caractère visible et certain, et on pourrait être amené à se demander continuellement si l’autorité papale est réelle ou non.

    V. En conséquence, faut-il rejeter cette innovation hétérodoxe ?

    Ainsi, la thèse de Cassiciacum et ses émules sont-elles réductrices, déplacées et à rejeter ?

    1. Argument de la Tradition :

    – Dans la Tradition de l’Église, il n’a jamais été fait usage d’une distinction entre matière et forme pour le pontificat. Aucun Père de l’Église, aucun Docteur de la foi n’a formulé l’idée qu’un Pape pourrait n’être que « matériellement » pape sans être « formellement » pape.
    Cette distinction semble donc être une innovation dangereuse, étrangère à la compréhension traditionnelle de la Papauté et de l’Église.
    Selon le principe de saint Vincent de Lérins, ce qui n’est pas universellement et constamment enseigné dans l’Église est suspect et doit être examiné avec prudence, voire rejeté s’il introduit une nouveauté risquant de troubler la foi.

    1. Le risque de relativiser l’autorité de l’Église :

    – En affirmant que l’autorité d’un Pape pourrait être suspendue ou incomplète, cette thèse peut relativiser la solidité de l’autorité ecclésiale. L’unité de l’Église repose sur la reconnaissance d’un Chef Visible, pleinement investi de l’autorité du Christ, ou non. Si la papauté est vue comme une autorité en puissance, mais non en acte, cela introduirait une instabilité dans l’Église, risquant d’alimenter des divisions et des remises en question continuelles du principe d’autorité.

    1. La doctrine de l’infaillibilité pontificale & de la Divine constitution de l’Église mises en question :

    – La doctrine de l’infaillibilité pontificale, définie au Concile du Vatican, repose sur l’idée que le Pape est pleinement investi de l’autorité de Pierre. La théorie de la papauté « materialiter » / « formaliter » va à l’encontre de cette doctrine, en introduisant une division au sein même de l’office.
    Selon la foi catholique, lorsqu’une personne est élue Pape, elle reçoit pleinement l’assistance de l’Esprit Saint pour guider l’Église sans erreur dans les questions de foi et de morale, ce qui serait impossible si elle n’était que partiellement investie de la Papauté.

    1. Les dangers pour la foi :

    – Enfin, cette innovation peut créer un climat de scepticisme et de méfiance parmi les fidèles vis-à-vis du siège de Pierre, en introduisant des catégories complexes qui obscurcissent l’unité et la clarté de l’Église, ainsi que d’une véritable autorité Papale. Une telle position risque de semer la confusion et de provoquer des divisions parmi les catholiques, pouvant même conduire à des schismes au sein de l’Église.

    VI. Conclusion + Citations de l’Aquinate

    En conclusion, la théorie du dominicain Mgr Guérard des Lauriers, lequel applique la distinction de matière et de forme à la Papauté, pose plus de difficultés théologiques qu’elle n’en résout. Cette application soulève des questions graves concernant la nature de l’autorité dans l’Église, la foi catholique, l’unité du pontificat, et la solidité de la Tradition.

    Selon les principes thomistes, la Papauté est un office exigeant une plénitude d’autorité immédiate et totale. Pour ces raisons, rejetons cette innovation par prudence, ainsi que d’une démarche de vérité et afin de préserver la simplicité, la visibilité, et la stabilité des conceptions de l’autorité pontificale dans l’Église catholique.


    Voici divers extraits de saint Thomas d’Aquin, à propos de la matière et la forme, accompagnées de leurs références, lesquels se marient parfois mal avec le guérardisme ou néo-guérardisme.

    1. Sur la Primauté de la Forme

    « La forme est ce par quoi une chose est déterminée et possède l’acte ; car la matière est en puissance tandis que la forme est en acte. »

    Somme Théologique, I, q. 7, a. 2

    1. Sur la Relation entre Matière et Forme dans les Êtres Naturels

    « La matière n’existe pas sans la forme, et la forme ne se sépare pas de la matière dans les substances corporelles. »

    Somme Théologique, I, q. 75, a. 5

    Cette citation montre l’indissociabilité de la matière et de la forme dans les substances corporelles. Pour saint Thomas, les deux principes sont nécessaires à la constitution des êtres naturels : la matière est la potentialité, et la forme est ce qui l’actualise dans une existence déterminée.

    1. La Forme comme Principe de Perfection

    « La forme est la perfection de la matière, et elle est ce vers quoi tend la matière comme vers sa fin. »

    De Principiis Naturae, ch. 2.

    Dans ce passage, saint Thomas souligne que la forme est la finalité vers laquelle tend la matière. La matière, en elle-même imparfaite et en puissance, est achevée et rendue parfaite par la forme, qui lui donne son sens et son but.

    1. Sur la Différence entre Matière et Forme

    « La matière est ce en quoi réside la possibilité de l’être, mais la forme est ce qui rend la chose actuelle dans son existence. »

    De Ente et Essentia, ch. 1

    Ici, saint Thomas distingue clairement les rôles de la matière et de la forme : la matière est ce qui rend une chose possible (puissance), mais c’est la forme qui réalise cette possibilité en lui donnant l’existence actuelle.

    1. La Hiérarchie entre Forme et Matière

    « Toute perfection dans les choses créées provient de leur forme, la matière n’apporte que la potentialité. »

    Commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard, Livre II, distinction 12, q. 1, a. 1

    Saint Thomas considère la forme comme un principe supérieur, car elle apporte la perfection et l’acte, tandis que la matière est pure puissance, donc inférieure par nature. La forme est ce qui donne sens et actualité à la matière.

    1. Sur la Finalité de la Forme dans la Constitution des Êtres

    « La matière tend vers la forme, car c’est par elle que la matière atteint la perfection et devient un être substantiel. »

    Somme Contre les Gentils*, Livre II, ch. 54

    Dans ce texte, saint Thomas explicite le fait que la matière est orientée vers la forme comme vers sa fin naturelle. La matière devient ainsi un être substantiel et parfait par l’acquisition d’une forme.

    1. La Forme comme Principe d’Unité

    « La forme est ce par quoi une chose est une, car elle confère à la matière une unité substantielle. »

    Somme Théologique, I, q. 76, a. 1

    Pour saint Thomas, docteur préféré de l’Église, la forme est ce qui confère à une chose son unité. Sans la forme, la matière ne serait qu’un amas indéterminé ; c’est la forme qui lui donne une identité unique et cohérente.

    Ces citations montrent à quel point saint Thomas d’Aquin considère la forme comme principe supérieur dans la relation entre matière et forme, puisqu’elle est ce qui rend l’être réel et accompli. La matière est, quant à elle, une potentialité incomplète, orientée vers la forme comme vers sa finalité et perfection.


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  • 6 commentaires




    […] Matière et Forme 2/2 – Applicable à la Papauté ? […]


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    […] Voilà une notification qui n’est pas très commune, mais un site lusophone a relaté notre article anti guerardien, à propos de la Matière et de la Forme appliqué à la Papauté. […]


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    […] Spada, en conflit avec l’abbé Ricossa. En effet, l’Institut Mater Boni Consilii (IMBC, sédéprivationnisme), en Italie, opère un bras de faire assez équilibré là-bas en termes de paroisses et de […]


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    […] Matière et Forme 2/2 – Applicable à la Papauté ? Mgr Guerard des Laurriers et les guérardiens […]


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    […] Matière et Forme 2/2 – Applicable à la Papauté ? […]


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    […] Précédemment parlions de ce thème engageant la philosophie grecque (Aristote) et notamment Joseph Merel, qui est aussi amphigourique (prose sur la forme, pénible à la lecture), à sa manière, que l’ex-R.P. Guérard des Lauriers : État-société, homme-femme — matière et forme papale. […]


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