• La fonction fabulatrice, une origine conspirationniste issue du père Jean Hardouin (XVIIe siècle)



    Complotisme à deux balles et autres bizarreries Hillar(d)-rantes

  • C’est rendre de signalés services, faire œuvre de salubrité publique, que de diffuser un tel document, indispensable, afin de contribuer à la mort cérébrale du complotisme ambiant.

    Nous avons eu raison de porter sur les fonts baptismaux, avec quelques autres, structures ou personnalités (Radio Regina, Fide Catholica, Deus Vult ; Rémi Perron, Scipion de Salm, David Veysseyre, etc.) le rejet de cet fléau autistique qui nous discrédite complètement tant il est loufoque et qui nous aurait conduits jusqu’à notre auto-destruction. Dans nos colonnes, vous commencez à savoir que nous nous gendarmons contre de tels thuriféraires et de tels monuments de nullité sur lesquels nous allons revenir plus loin.

    PS. Merci à Seydlitz (TT) pour ses documentations toujours intéressantes dont la précédente était une défense de la natalité blanche, donnée à l’organe de presse du Vatican, par Benito Mussolini, en 1934).

    « Hardouin poussa jusqu’à une franche démence la tendance de ses contemporains à préférer les témoignages non littéraires et à soupçonner de mensonge les témoignages littéraires. »

    Arnaldo Momigliano, « L’histoire ancienne et l’Antiquaire », Problèmes d’historiographie ancienne et moderne, Gallimard, Paris, 1983, p. 259.

    Cet article – livré ici bas – a le génie de nous montrer comment, à travers le cas d’un prêtre jésuite et breton, Jean Hardouin de son nom, certaines de ses dérives hypercritiques, procédant d’un fidéisme radical, ont eu quelques liens mentaux et doctrinaux avec le relativisme contemporain. Il serait outré d’en faire le père ancestral du conspirationnisme, nonobstant nous nous permettrons de souligner une filiation de pensée évidente entre cet affabulateur et la bande de comiques issus de la gauche dissidente ou de la droite radicale, partisans de cet état psychologique « conspi » susdénoncé.

    Les positionnements de ce prêtre ont alerté la haute hiérarchie de l’Église catholique, car celui-ci inventait un prétendu athéisme intrinsèque professé par les Pères de l’Église au travers de l’utilisation de la tradition orale contre leur tradition écrite (doublé d’un refus de toute notion d’ordre naturel concret). Sans vergogne, il faisait le tri, comme ça lui chantait, entre les auteurs antiques tout en reconnaissant certains et en déniant l’existence même de – très – nombreux autres. Son idéologie délirante partant du principe que la numismatique (science et histoire des monnaies…) était la seule source crédible pour l’histoire (cf. quelques citations plus bas).

    Le père Hardouin est, par certains côtés, un père spirituel de cette dissidence atomisée en divers clans ; ce qui est à peu près la seule chose qui puisse lui donner une envergure historique à ce propos… L’ironie du sort est que cette pensée ait culminé, ait été édifiée, ou du moins favorisée, par lesdites Lumières – tel Montaigne [voir aussi : Richard Popkin in. Histoire du scepticisme d’Érasme à Spinoza (éd. PUF, Léviathan, 1995]. Toute l’épistémologie du complotisme est contenue chez lui : mauvaise foi et improbité intellectuelle.

    « Cet homme que j’avais, était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage : car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent : et pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d’altérer un peu l’Histoire : ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu : et pour donner à crédit leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là, à la matière, l’allongent et l’amplifient » p. 395. »
    Michel de Montaigne, Essais, « Des cannibales » Livre I, chapitre XXXI.

    Juste analyse universitaire de Louis Watier :

    Où l’on voit que la validité d’un témoignage vaut avant tout en mesure de la perspicacité de l’auditeur. Remarquons également que Montaigne met en regard les deux types de témoignage selon des termes bien précis qui relèvent d’une culture rhétorique. Le vrai témoignage ne cherche pas à persuader, il est d’un « homme simple(sans ornements – elocutio), il n’allonge pas la matière (inventio) et ne masque le visage des choses (actio). La rhétorique fournit comme une analytique des conditions de sincérité. Et c’est là son ambivalence : elle peut aussi bien servir à déguiser qu’à démasquer. Cependant, elle signale que la perspicacité est ici inséparable d’une culture de l’oralité : le jugement équitable se rend in praesentia. Il n’est alors pas indifférent que la philologie prenne son essor lorsque l’on se pose la question de la bonne foi des écrits et non plus uniquement des paroles. À noter cependant que la position de Montaigne est, comme à l’accoutumée, équivoque, encore qu’elle témoigne peut-être aussi de ce qui sépare le scepticisme de la Renaissance du scepticisme des Lumières : pour lui les paroles de ses contemporains décadents seront toujours moins fiables que les écrits des Anciens qu’il révère (Essais, « De la force de l’imagination » Livre I, chapitre XXI).

    L’hypercritique en philologie a pu apporter quelque chose en nettoyant certains défauts de notre perception de l’histoire, notamment durant la Renaissance et par rapport à l’Antiquité. Toutefois, il faut aux savants et aux chercheurs une certaine probité intellectuelle avant de se lancer. Voyez comme la citation suivante complète magnifiquement le tableau

    « Sans l’exercice de la volonté, l’intelligence reste dispersée et stérile. Une fois disciplinée, elle devient capable de poursuivre la vérité. Mais elle ne l’atteint pleinement que si elle est aidée par le sens moral. Les grands savants sont toujours d’une profonde honnêteté intellectuelle. Ils suivent la réalité partout où celle-ci les mène. Ils ne cherchent jamais à lui substituer leurs propres désirs, ni à la cacher quand elle devient gênante. »
    Alexis Carrel, in. L’homme, cet inconnu.

    Σ

    Il est fort inquiétant de constater, quand on découvre les meilleures ventes d’ouvrage par les éditions de Chiré, les centres d’intérêt principaux de l’actuelle bourgeoisie « catho tradi » : ça se cantonne à du complot débilitant et délirant ; même, les livres pieux sont dépassés, arrivant vers la dixième position seulement…

    La philosophie du soupçon ou du scepticisme systématique contre la bona fides est un chancre moderne. Car quand les gens se trompent, c’est de bonne foi la plupart du temps, et ce, sans qu’aucuns flux financiers de Georges Soros n’intervienne de près ou de loin, croyez-moi !

    Ces conspirationnistes publics ou discrets se désintéressent de la vision réelle, scientifique et non simpliste des choses, car plus exigeante, en préférant s’abîmer dans les conclusions hâtives et l’intempérance qui les caractérisent. La culture du sensationnel, de l’intrigue, des romans policiers, des commérages, des conjurations, des cabales et des manipulations – vraies ou supposées – prédomine sur tout le reste : se former en Chrétien, en Européen, en Français et en Homme devient totalement secondaire. Ces Jean-Quidam se contenteront donc de peu et pourquoi pas de propos de piliers de bar enivrés tenus dans un rad pourri ?

    L’hypercritique, la remise en question du moindre fait et geste, définit aussi magnifiquement ces Dortiguier, ces Hillard et ces Ploncard qui sont évidemment ciblés dans ces quelques paroles. À ce propos, ce dernier se lâche désormais et part définitivement en roue libre : il faut savoir que, selon lui, Hervé Ryssen n’est pas réellement incarcéré et que tout cela est du « mytho » (dans ce cas, est-ce que Ryssen ferait actuellement ses courses au supermarché avec une fausse barbe et des lunettes de soleil ? MDR) ; de surcroît, que Samuel Paty est un sataniste (alors que laïcard et gauchiste serait déjà plus vraisemblables et suffisants pour une analyse !) et qu’il n’aurait point été décapité (étant impossible de « décapiter avec un couteau » (sic)… Cela se passe de commentaires !

    Comment un homme sain d’esprit peut-il adhérer à de telles élucubrations ? C’est de la folie pure et simple. Que les choses soient bien claires : la judéo-maçonnerie n’aurait strictement aucun pouvoir si nous étions tous animés correctement et luttions efficacement : la société est en roue libre dans les corps intermédiaires à cause de la large complicité des « gens du quotidien » (qu’ils soient catholiques, paumés, boomers, jeunes, blancs ou non, ou que sais-je encore).  La force des mauvais ne tient que par la faiblesse des bons, et même dans le mal nous pouvons tirer un bien – le mal n’étant qu’une absence de bien dans le réalisme thomiste.

    L’intelligence est faite pour la vérité autrement son utilisation est viciée, perverse. Le pire est que ces narcissiques pathologiques paraissent avancer des preuves crédibles, avec un aplomb insensé (culot), et entraînent d’autres malheureux dans leur barque qui n’iront rien vérifier. Quand les gens veulent croire, parce que des idioties leurs font plaisirs : ils croient ! Peu ont la démarche scientifique pour renouveler Notre propos. Et faire croire qu’on prend ses distances avec ce que l’on affirme (fausse humilité, improbité, utilisation du conditionnel) constitue la carotte de base chez ces auteurs qui veulent nous faire avaler des couleuvres.

    Bref ! Tout cela a donc une histoire, comme nous allons pouvoir le percevoir davantage grâce aux analyses et références que voici :

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    L’érudition fabulatrice du père Jean Hardouin (DOC.) de Louis Watier en quelques passages et citations clefs :

    « Le vrai moyen d’être trompé, c’est de se croire plus fin que les autres ».
    La Rochefoucauld, Maximes, (maxime 127), Folio classique, 1976,  p. 64.

    Puisque l’intelligence travaille sur des représentations, il en suscitera d’imaginaires qui tiendront tête à la représentation du réel et qui réussiront par l’intermédiaire de l’intelligence même, à contrecarrer le travail intellectuel. Ainsi s’expliquerait la fonction fabulatrice ».
    Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, PUF, [1932], 2008, p. 124.

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    Tel est le but que se fixe le père jésuite Jean Hardouin, dans un opuscule publié à titre posthume à Londres en 1766 sous le titre Ad censuram scriptorum veterum prolegomena (Prolégomènes à la censure des écrits anciens). Déjà en 1693, dans ses Chronologiae restitutae, il avait dénoncé la falsification générale et concertée de l’Antiquité et la conjuration « qui, il y a de cela plusieurs siècles, a entrepris de fabriquer l’histoire ancienne, telle que nous la connaissons aujourd’hui ». Seuls les travaux de Cicéron, Pline, les Géorgiques de Virgile, les Satires et les Epîtres d’Horace trouvent grâce à ses yeux. Dans les ouvrages suivants, il reconnaîtra encore l’authenticité de deux auteurs grecs : Homère et Hésiode. Tout le reste n’est que mensonge : « l’histoire des douze siècles passés est entièrement fabuleuse ». (…)

    Ironie des temps, l’Histoire auguste, d’où Hardouin extirpe le fomenteur du complot universel, a depuis été reconnue comme l’œuvre d’un habile faussaire. Mais il y a plus. Selon Veyssière de Lacroze, le nom du meneur serait également une clé (Severus pour censeur et Archontius pour chef) qui désignerait tout simplement l’ennemi historique de la papauté, Frédéric II von Hohenstaufen.

    Car le véritable but poursuivi par la conjuration en inventant l’histoire antique aurait été de « dépraver l’écriture sainte, parce qu’elle mettait fin à leurs principes impies », en forgeant des exégèses du texte biblique, dont l’impiété aurait été masquée par la prétendue autorité accordée à leurs auteurs. Ainsi, les œuvres des Pères de l’Eglise sont autant de falsifications destinées à obscurcir le message des évangiles. D’autre part, la véritable tradition catholique se serait transmise oralement, les moines copistes étant tous des faussaires. Affirmations scandaleuses qui ne pouvaient que rencontrer, sinon dans un cercle restreint de disciples, la désapprobation des philologues et l’indignation de la communauté ecclésiastique. On ne saurait du reste s’en étonner, tant l’outrance de la thèse prête à sourire, tant la conviction et l’entêtement du père Hardouin passent la mesure. En effet, bien que forcé de se rétracter par sa hiérarchie, il n’en poursuivra pas moins ses recherches, qui, secrètement conservées, seront publiées à titre posthume en 1733 sous le titre d’Opera varia. (…)

    On n’aura pas manqué de remarquer les similitudes qui existent entre les affirmations délirantes de Hardouin et la critique de Bentley : la révision des auteurs antiques et la dénonciation de la fraude reposent sur l’hypothèse de la supposition d’auteurs. Et la fraude est historiquement située entre les XIIIe et XIVe siècles, période où l’activité des moines copistes fut particulièrement intense, avec tout ce que cela suppose d’erreurs et de contrefaçons. (…)

    On découvre alors bien vite que quantité d’auteurs, considérés jusque-là comme des autorités indiscutables, étaient pour la plupart apocryphes ou inventés : Athanase, Denis l’Aréopagite, le Pseudo-Isidorien, etc., la liste est longue. Aussi, à ses opposants qui faisaient part de leur surprise qu’une fraude si gigantesque n’eût jamais été découverte avant lui, Hardouin répondait benoîtement qu’il n’y avait rien là de surprenant : ce n’est qu’au dix-septième siècle, lorsque les manuscrits des bibliothèques commencent à être édités de manière rigoureuse, que l’on peut pour la première fois se faire une image réelle de l’antiquité. (…)

    Dans un article désormais célèbre, Arnaldo Momigliano [« L’histoire ancienne et l’Antiquaire », Problèmes d’historiographie ancienne et moderne, Gallimard, Paris, 1983, p. 259.] a montré comment le scepticisme de la fin du XVIe siècle et du XVIIe siècles avait provoqué une révolution dans la manière d’écrire l’histoire. L’héritage humaniste ayant consacré le genre de l’histoire politique et militaire, ainsi que ses représentants les plus illustres, de Thucydide à Tacite, la critique sceptique a consisté à récuser la fiabilité de ces mêmes historiens, en avançant que rien ne permet de la garantir.  La Mothe le Vayer formule dès 1668, dans son ouvrage Du peu de certitude qu’il y a dans l’histoire, « ce qui allait devenir le pyrrhonisme historique ». Ouvrage qui trouve un écho fameux dans la Critique générale de l’histoire du calvinisme (1682) de Pierre Bayle, ce dernier soutenant qu’en histoire « il est bien mal aisé de parvenir jusqu’à l’évidence ». En effet, tout récit, étant adressé à un auditoire, menace de céder à la tentation de la séduction : par désir de plaire, bien souvent, on déforme la réalité. Ou alors l’histoire n’est qu’œuvre de propagande, destinée à justifier l’action des Grands de ce monde :

    « On persuade les choses les plus odieuses, en les cachant sous des mots qui ne le sont pas : il n’importe que les actions démentent les paroles, pourvu que les paroles n’effarouchent point. »
    Saint Réal, De l’Usage de l’Histoire, 1671, cité dans Jean-Paul Sermain, Métafictions, (1670-1730), la réflexivité dans la littérature d’imagination, Honoré Champion, Paris 2002. (…)

    Pour une pièce qui est fausse, cent sont authentiques et servent de référence. Mais qui peut vérifier dans Thucydide ou Tite-Live le récit d’une bataille, s’il est unique »
    « Les origines des recherches sur l’Antiquité », Les fondations du savoir historique, Les Belles Lettres, 1992, p. 62. (…)

    Où l’on voit également qu’avec la méthode antiquaire se fait jour une autre conception du regard historique : il ne s’agit plus, dans la lignée de Thucydide, d’une autopsie de la réalité, et, partant, d’une histoire qui ne peut s’écrire qu’au présent, mais d’une vision à rebours, attentive à scruter les vestiges du passé pour restituer par delà l’abîme du temps la véracité des faits. Nouvelle façon de voir dont procède en partie l’éblouissement du père Hardouin, pour qui la falsification de l’histoire est prouvée par la numismatique :

    « Les monnaies antiques sont absolument muettes sur ce que nous disent les histoires ; mais elles nous font voir tout le contraire : et quel indice plus clair de mensonge peut-il y avoir en histoire ? Presque rien de ce qui est gravé sur les monnaies ne correspond aux textes historiques : n’est-ce pas là un autre indice certain de leur bâtardise. »
    Ad censuram scriptorum veterum prolegomena, Londres, 1766, p. 172. Cité dans A. Momigliano, op. cit., p. 270. (…)

    Dans le même ordre d’esprit, Jean Hardouin s’inspire de la critique philologique de Jean Mabillon qui cherche à fonder l’authentification des chartes et des manuscrits (De re diplomatica, 1681). Mais lorsque Mabillon, pour expliquer des parentés entre auteurs différents, souligne le fait que les disciples imitent le style de leur maître, lui y voit la preuve de l’existence d’un seul auteur écrivant sous plusieurs noms afin d’augmenter le nombre de faux témoins. Reprenant les exigences de la critique interne, il en vient à vouloir démontrer que l’Enéide n’a pu être écrite par Virgile : « Il ne vint jamais à l’esprit de Virgile d’écrire l’Enéide » (sic !). (…)

    Et à Momigliano (opus cité) de conclure :
    « Hardouin poussa jusqu’à une franche démence la tendance de ses contemporains à préférer les témoignages non littéraires et à soupçonner de mensonge les témoignages littéraires. »

    Selon le grand historien italien, il illustrerait ainsi de manière frappante l’excès de la critique érudite lorsqu’elle ne s’attache qu’à la matérialité de la preuve. Pour autant, la suspicion jetée sur les « témoignages littéraires » ne s’explique pas seulement en vertu de la primauté nouvelle accordée à l’archive. Il faut voir que le système de Jean Hardouin s’inscrit également au détour de cette autre grande ambition de la raison historienne : distinguer l’histoire « véridique » de la « fable ». Le dernier terme est d’une importance capitale dans les discussions du temps. Si la fable se définit d’abord comme « l’ensemble des notions reçues, touchant les divinités du paganisme » , elle va apparaître avec le courant libertin comme « la première réponse des hommes aux terreurs du rêve, aux grands événements de la nature, à tout ce qui les étonne » . Un texte fait figure de passage obligé : publié en 1724, De l’Origine des Fables de Fontenelle dérive en réalité de Sur l’Histoire avec lequel on constate beaucoup de similitudes. (…)

    Inutile de signaler à quel point cette critique est parente de la mise en cause du témoignage historique. Le redoublement de la critique de l’histoire par la critique de la fable indique les ambitions de l’érudition au tournant des deux siècles. Si la séduction est à l’origine de toute parole, il devient bien difficile de s’astreindre à la vérité. Aussi, débusquer l’erreur constituera l’éthique de l’érudit. L’entreprise philologico-historique de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècles doit se comprendre à l’horizon d’une critique raisonnée de la fable : il s’agit de traquer les mécanismes de la crédulité jusque dans les discours qui se réclament d’une autorité scientifique, rationnelle ou religieuse. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas traiter avec respect des textes regorgeant d’erreurs ; leur antiquité prévaut. Grafton voit dans cette attitude, à la fois respectueuse et critique, le principe d’investigation du grand humaniste Scaliger, attitude que ce dernier tiendrait de Suffridus Petri qui en avait appelé à ne pas « rejeter complètement les antiquités au nom des fables qui s’y sont mêlées, mais de balayer les fables au nom des antiquités ». Hardouin aura fait tout le contraire, balayant les antiquités au nom de la fable (…).

    De fait, pour Hardouin, la critique philologique est d’ordre apologétique, dans la mesure où tout son effort consiste à dégager la religion de l’histoire (…).

    C’est pour cette même raison qu’il soutient que le texte sacré s’est transmis oralement : l’angoisse de la perte, la peur de la contamination sont liées à une culture de l’écrit. (…)

    Dès lors, si l’histoire humaine est entièrement corrompue, puisqu’elle est espacement de la présence originaire du Christ, et si la tradition scripturaire ne fait qu’accuser cette distance, l’initie même, seul un doute radical est à même de  préserver la croyance. L’enquête philologique établira donc la falsification universelle de l’histoire afin de garder véridique la tradition chrétienne. Le fameux « credo quia absurdum » apparaît moins alors comme l’argumentaire sublime de la foi contre la raison, que comme la dernière extrémité à laquelle elle est réduite lorsqu’elle est confrontée à sa propre incertitude spécifique. (…)

    Contrairement aux conclusions que l’on pourrait trop rapidement tirer, la révocation de l’antiquité par Hardouin ne fait donc pas de lui, à proprement parler, un sceptique. Sujet au doute, il n’en est pas moins persuadé de l’invention de l’histoire et croit sincèrement à l’existence de Severus Archontius. Etrange alliance de scepticisme et de crédulité où se lit finalement l’ambigüité de ce que l’historiographie nomme généralement l’hypercritique, dont Hardouin serait un représentant exemplaire, et peut-être plus précisément celle d’une certaine conception moderne du savoir. (…)

    Il s’agirait en somme d’un scepticisme poussé à l’extrême, d’une « obstination dans l’incrédulité ». Cependant, nous l’avons montré, chez Hardouin le scepticisme n’est que le masque d’une foi religieuse inébranlable. L’hypercritique, s’il faut la comprendre à travers le cas du père jésuite, n’est donc pas un travers de la critique rationnelle, mais procède au contraire de la prétention fidéiste à nier les prérogatives de la raison par la raison même. Or, telle prétention n’est autre que celle du relativisme post-moderne, lorsqu’il veut démontrer que nos connaissances ne sont que des croyances déguisées, ce qui revient à dire en définitive que nous ne connaissons que ce que nous voulons bien croire. Dès lors tout discours scientifique ne saurait s’articuler que sur l’arbitraire d’une « volonté de croire ».  C’est ainsi que sous couvert d’un scepticisme de façade, on est amené en réalité à refuser toute valeur épistémique au doute raisonnable et à l’incroyance – aux formes essentielles de la critique. D’où, chez Hardouin, ce saisissant paradoxe qui ne doit pas cesser de nous avertir : celui d’une fabuleuse érudition devenue fabulation.

    « Scepticum pie egit », il fut pieux dans son scepticisme !


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  • 10 commentaires




    Je ne sais qui a écrit ce long article mais j'y ai décelé dès les premières phrases une espèce de confusion. Je m'explique. Qu'on veuille lutter contre une certaine forme de conspirationnisme délirant qui peut nous faire passer pour des gens pas sérieux et limités intellectuellement, est une chose louable. Par exemple je réagis toujours sur ER lors d'articles sur la santé ou "la pandémie Covid" car il y a toujours des commentaires qui nient l'existence des virus, des microbes et s'accrochent à des théories archi réfutées comme s'ils venaient de découvrir "une pensée originale". Mes commentaires critiques, rationnels et sourcés sur ce sujet ne sont neuf fois sur dix pas publiés! Mais je bondis quand je vois que l'auteur amalgame Pierre Hillard aux deux autres cités! J'ai lu pratiquement tous les écrits de Hillard et je n'ai rien trouvé de délirant et de faux dans ceux-ci: tout y est très bien sourcé et les évènements actuels se déroulant semblent lui donner raison (tous les documents photocopiés ne sont pas des "inventions érudites". Qu'on me démontre alors alors que tous ces documents sont imaginaires!)... La critique de ceux qui ne croient pas aux cosmonautes sur la Lune, à la rotondité de la Terre, à ceux qui croient que des extra-terrestres sont dans les états profonds n'a rien à voir avec la critique de ceux qui démontrent preuves à l'appui les impostures de l'Histoire, ses complots et la lente mais inexorable mise en place d'un nouvel ordre mondial...On pourrait alors selon cette logique biaisée, nous accuser nous catholiques, d'être de grands délirants et proposer notre internement car nous croyons en la résurrection d'un homme qui se disait fils de Dieu sur le témoignage de quelques hommes, il y a deux mille ans... Franchement, je le dis sérieusement ici, M. Hillard n'a rien à voir avec ces "complotistes" dont il est question dans l'article. Parce que des contradictions dans nos milieux il y en a tant et plus que je pourrais en écrire un livre. M. Bourbon pour lequel j'ai un très grand respect se réclame dans Rivarol n°3444 du 28/10/20 de l'expertise de Ploncard d'Assac et de Claude Timmerman sur la décapitation de Samuel Paty. Et d'un autre côté ce même Ploncard délire sur l'emprisonnement d'Hervé Ryssen... Il y a des subtilités certainement pour des raisons d'entente qui m'échappent. Je peux craindre aussi de n'être pas au niveau pour les comprendre. En fait je crains de comprendre que nos milieux n'ont de cesse de s'excommunier mutuellement. L'on s'étonnera ensuite que nos ennemis soient forts de nos faiblesses, de nos mauvaises analyses et surtout de nos mutuelles inimitiés... En conclusion je me dis: "Mais quelle mouche a donc piqué M. Rouanet pour publier un tel article?". Et j'en suis fort attristé. J'espère que vous publierez mon commentaire, sinon dommage...


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    Cher camarade, Sauf mention d'un autre site, c'est toujours moi qui rédige sur ce site. Pierre Hillard est certainement le plus rationnel de la liste. Mais cette manie du complot, de ne s'attacher qu'à ça sans avoir vraiment de grille de lecture doctrinale et combattive est délétère. Il annonce les choses comme si elles étaient inéluctable, qu'on ne pouvait pas lutter. Sur certains sujets, même Ploncard est moins fatigant que Hillard (sur Vladimir Poutine notamment). La liste des personnalités est longue et je n'ai pas voulu froisser tout le monde. Je me suis assez décarcassé pour dire que c'est bien la « culture du complot qui est dérangeante, mais visiblement je n'ai pas été assez convaincant, ou bien vous avez vous même quelques attaches sur le sujet (?). Autrement, j'entends bien ce que vous dites, et dénoncer aujourd'hui des complots oligarchiques, pharmaceutiques, de l'OMS, des États, etc., a évidemment son lot de réalités. Ne soyons pas dupes. Mais la mentalité complotiste vous propose une soupe incapacitante. Un homme conscient des enjeux et combattif sait qu'à tout moment la table peut être renversée, quand bien même nous ferions face à des Titans. Le conspirationnisme n'est absolument pas christique, ne mélangeons pas le surnaturel et le miracle, avec la forfanterie et la folie de nos « braves » conspi. Détrompez-vous sur la critique au sein d'un même milieu, évidemment elle manque parfois de charité, mais il faut dire les choses en tenant un discours de vérité, et c'est ainsi qu'on avance, qu'on s'influence mutuellement (du moins si on ne peut pas récupérer les personnalités publiques, on le fait avec leurs « fanbase ». Les arguments anticomplot de Reynouard (lui qui est quand même réviso !) ne m'avait pas convaincu naguère, aux côtés de PLoncard, cependant la lecture de Joseph Merel m'avait fait comprendre que cette philosophie, ce sophisme, est faux. De même, un corps sain se défendra toujours naturellement des virus, on ne peut spéculer indéfiniment sur les pourrisseurs de la société ! Merci de m'avoir donné l’occasion de clarifier brièvement ma pensée. F. Rouanet.


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    Merci M. Rouanet d'avoir publié mon commentaire. L'âge, au contraire de certains, m'a appris à toujours attendre avant que de juger. Et c'est bien moins un jugement de ma part vous concernant qu'un simple désaccord envers votre analyse. Je voulais dire qu'entre être "récentiste" comme Dortiguier, voir des juifs et des trahisons partout dans le camp natio et dire que l'avènement du N.O.M est inéluctable, ma faiblesse réside peut-être dans l'adhésion à la troisième thèse. Mon livre de chevet étant "La conjuration anti-chrétienne" de Mgr Delassus, je n'y vois décrits et prophétisés que des réalisations historiques et actuelles de ce grand plan de destruction de notre Eglise catholique et de nos sociétés. Tout le monde n'a pas la grâce d'avoir été choisi pour assister à l'apparition de ND de la Salette et des prophéties qui vont avec. Il faut bien que parfois des gens éclairés et rationnels, des clercs, des spécialistes, des hommes de conviction nous avertissent des vrais dangers de l'existence et de ceux qui les portent en leur âme damnée. Mais là où vous marquez un point c'est quand vous dites que" la table peut-être renversée à tout moment." Et là je suis d'accord avec vous parce que notre devoir de chrétien vrai catholique c'est avant tout "Foi, Espérance et Charité" et que si je n'avais pas cette Espérance de renversement de la table, je cesserais immédiatement de croire et de prier... Mais la doctrine et la volonté de combattre ont, je crois , pris un sacré coup dans l'aile! Il y avait aussi certainement en filigrane dans mon commentaire une espèce d'avertissement paternaliste pour vous car avec cet article sur les "comploteurs" je crains que vous n'attiriez les foudres du Grand Commandeur des Natios qui va certainement dire que vous êtes passé à l'ennemi! Avis dont, peut-être, vous n'en aurez rien à faire. Sans rancune et cordialement.


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    Il y a une différence entre voir des extra-terrestres juifs partout et traiter de ce que représente objectivement le N.O.M. en effet, la chose est entendue. De dire, en revanche, que le N.O.M. serait inéluctable et invincible me semble très dangereux (Hillard) : car vous capitulerez à la première difficulté. Alexandre Soljenitsyne disait que la meilleure arme contre le mensonge soviétique était la Vérité. Tenons un discours de vérité (ce qui a quelque chose de christique), restons droits dans nos bottes (bon là c'est plutôt nazi haha !) et défendons-nous. Surtout, affirmons ce que nous sommes. Nous ne sommes pas des anti-tout, nous avons un projet positif. Nous ne détestons personne, nous voulons d'abord et avant tout exister en tant que tel. J'entends bien votre « déprime », moi aussi je suis très affecté par cette horrible actualité. Néanmoins et dans tous les cas, je ne me laisserai pas faire, et je ne suis pas seul à penser comme ça. Sifflons la fin de la récréation. Basta ! Il suffit ! PS. Hélas, il est impossible de réchapper au courroux du « vieux maître du nationalisme », ou Grand Commandeur des Natios, comme vous aimez à le surnommer... Bien cordialement.


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    « il y a toujours des commentaires qui nient l'existence des virus, des microbes et s'accrochent à des théories archi réfutées comme s'ils venaient de découvrir "une pensée originale". » Où est la réfutation sérieuse de Stefan Lanka ? Notamment, une vraie photographie au microscope électronique de virus isolé ? Ou les expériences de contrôle pour montrer que les tissus organiques ne sont pas attaqués par les antibiotiques de préparation ? Où est la réfutation des travaux d’Antoine Béchamp sur les microzymas ? En revanche, on sait aujourd’hui très bien que Louis Pasteur a massivement truqué ses expériences. Quant à réfuter le microbisme : ne serait-ce que pour le principe de la supposée asepsie des organismes vivants, c’est fait sans problème : https://www.aimsib.org/2019/03/10/et-si-notre-organisme-netait-pas-du-tout-sterile-un-siecle-derreurs-scientifiques/ Où est la réfutation des travaux de Ryke Geerd Hamer, en particulier, concernant le cancer, de sa découverte des sphères visibles dans le cerveau via des tomodensitomètres ? (Et qui ne sont pas des artefacts d’observation, car elles n’ont pas les mêmes propriétés, et il y a correspondance des cercles sous plusieurs angles montrant que l’on a bien affaire à une sphère localisée de manière cohérente dans l’espace.) « Mes commentaires critiques, rationnels et sourcés sur ce sujet ne sont neuf fois sur dix pas publiés! » Mes commentaires critiques, rationnels et sourcés sur ce sujet ne sont presque jamais publiés. Je n’ai pas fait de statistiques, mais c’est presque systématique, et s’il y a un lien en référence, c’est dix fois sur dix (alors que des commentaires tiers passent parfois avec un lien, donc ce n’est pas un problème de censure automatique technique). Idem sur Donald Trump et Didier Raoult : mentionner le très sérieux Michael Collins Piper sur le premier (notamment, qu’il a servi de couverture financière au Mossad) ou parler des liens maçonniques et israéliens du second, ou encore de sa défense des vaccins (comme le Pandemrix), ou évoquer son rapport de 2003 auprès du Sénat où il défend l’internement forcé ne passe presque jamais, voire jamais. Je crois bien que je n’ai littéralement eu <b>aucun</b> tel commentaire réussissant à franchir la barrière de la modération sur E&R.


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    Je ne voudrais pas entamer une longue polémique risquant d'être désagréable pour nous deux, j'aimerais en revanche vous demander si vous êtes d'accord avec ceci. 1° La médecine hippocratique, fort estimable dans sa définition du rôle du médecin mais fort aberrante par sa croyance aveugle en une origine exclusivement interne des maladies, fut cause de cette médecine dénoncée par Molière (« Le foie vous dis-je ! ») qui refusait de croire aux contagions, lesquelles se constatent sauf si l'on est aveugle. 2° Steiner était luciférien. 3° Avec tout ge que j'aurais à reprocher à É&R où j'ai été longtemps censuré et où je le suis encore souvent, je leur reconnais de n'être pas manichéen sur Trump, et d'avoir à la fois évoqué un certain tropisme sioniste de Trump et publié un article sur ses liens avec Israël ; de même y a-t-on dit que Raoult avait certains liens familiaux, et même qu'il était soutenu par B.H.L. Encore une fois tout n'est pas tout blanc ou tout noir, et le manichéisme n'est ni moralement ni intellectuellement défendable. <strong>⁂</strong> Êtes-vous d'accord avec ces assertions - sachant que j'espère que nous ne déborderons pas sur d'autres sujets ?


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    Votre propos me semble intéressante mais je m’y perds. Veuillez reformuler votre question simplement pour que je puisse y répondre s’il vous en dit ;)


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    Merci pour vos réponses ! En fait c'était à Albur que j'adressais celle-ci, qui en effet n'aurait pas eu grand sens si elle vous avait été destinée. Désolé pour les coquilles non corrigées (relecture bien trop superficielle) du commentaire plus bas ; et permettez-moi de vous dire que par votre article c'est vous qui méritez d'être salué comme faisant œuvre utile contre la confusion ambiante (même si je crois que, sur des sujets autres que ceux que vous évoquez ici, inévitablement nous serons toujours à la fois trop et trop peu complotistes, n'ayant pas la science infuse ni la possibilité de tout vérifier).


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    C'est bien triste mais cet article est nécessaire : nos milieux, qualifiés de paranoïaques, de fous, etc, parfois méritent un peu ce reproche. On nous ment sur bien des choses, mais le plus souvent par interprétation et rarement en inventant entièrement. ⁂ Commencer par recourir à la supériorité du témoignage matériel (numismatique) sur le récit écrit (histoire pu chronique) pour conclure à la supériorité d'une « tradition orale », c'est inverser entièrement la conclusion par rapport au principe énoncé (ajoutons que si, en droite raison, la trace matérielle l'emporte sur le document, qui l'emporte sur le témougnage écrit, qui l'emporte sir le témpignage oral, les pièces et médailles, faciles à contrefaire, sont moins fiables que bien des documents).


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    C’est une félicité pour moi de lire quelqu’un qui me comprend malgré ces temps de folie absolue. Voilà enfin une personne qui me comprend et qui se rend bien compte des insuffisances et des imperfections de la « philosophie du soupçon systématique » ploncardo-hillarienne ! Pour le reste vous dites également vrai, et ce, malgré vos fautes de frappes ou d’inattention !


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