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Publié le par Florian Rouanet
Concert des nations & Droit international⁂ Arène du quadrilatère
Ô lecteur soucieux d’unité,
En pleine guerre de la Ligue d’Augsbourg, William Penn a ourdit, fin d’année 1693, une solution institutionnelle ; son Essai se fait manifeste constitutionnel pour une « démocratie européenne aristocratique« , conférant aux États souverains voix à la fois pondérées et arbitrage juridique supranational.Sa plume, quoique quaker, déborde de philosophie et de rationalité, de cette acuité latine héritée. Il élabore un « Parlement continental », nuancé, non idéologique, mais enraciné dans l’ordre naturel des puissances – certes, un pacifisme non niais, mais un pacifisme mesuré, exigeant, au service de la tranquillité commune ; un manifeste contre le fléau de la guerre.
À certains égards, cela préfigure une version « pré-globaliste ». Toutefois, il ne faut pas déserter le terrain du droit international, autrement nous laisserions le champ libre aux francs-maçons et autres.
Double mise en garde : ce traitement va avec nos derniers dossiers « européistes », soit le fait de penser la Grande Europe en faisant appels aux croisades, au fascisme et à l’ordre naturel. Mais dans le cas de cet auteur, un double risque se présente :
- Protolibéralisme : si le principe aristocratique est bon, l’éloge de la « démocratie » l’est moins. Il tient en outre d’un relatif libéralisme philosophique et économique.
- Il fut un quaker, soit un dissident de l’église anglicane — cette dernière posant déjà problème !

☧ Sémantique de cogneur ?
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DYET (n., « diète », délibération d’États),
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Souveraineté, puissance étatique reconnue,
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Vote qualifié, majorité renforcée (¾),
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Arbitrage, juridiction supérieure,
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Sanction fédérale, force collective,
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Désarmement surveillé, limitation armée.
☩ Ancienne leçon létale
Ces extraits révèlent un système d’équité fiscalement pondéré ; une majorité renforcée ; une armée fédérale virtuelle, prête à sanction :
« Le nombre de députés désignés par chaque souveraineté sera proportionnel à la valeur annuelle de ses revenus… À titre de plan provisoire et sommaire, la représentation suivante est suggérée : l’Empire d’Allemagne 12, la France 10, l’Espagne 10, la Moscovie 6, la Suède 4, le Danemark 3, la Pologne 4, l’Italie 6, l’Autriche 8, l’Angleterre 6, les Pays-Bas 4, le Portugal 3, la Suisse 2, la Turquie 5. Soit un total de 90 [délégués]. »
« Aucune décision dans ce parlement impérial ne devra être adoptée si ce n’est par une majorité des trois quarts, avec au moins sept voix au-dessus de l’équilibre. »
« S’il est jugé nécessaire de conserver des forces armées, le souverain devra aussitôt les réduire, afin que nul ne puisse en profiter pour surprendre un voisin. »
— William Penn, issues de son Essay towards the Present and Future Peace of Europe (1693)
Σ Plan par manche
📜 ① 📍 Contexte & portrait • ② 📍 Architecture fédérale • ③ 📍 Extraits commentés • ④ 📍 Originalité vs. limites • ⑤ 📍 Réception & postérité ⑥ 📍 Pistes de recherche…
🏛 I. Contexte historique & portrait
L’an 1693 sonne comme un glas pour les peuples d’Europe. « L’hydre » de ladite Ligue d’Augsbourg, jugée comme une coalition bancale aux desseins fluctuants, semble saigner la chrétienté d’Occident depuis cinq ans. Les campagnes sont ravagées, les trésors publics, éventrés.
C’est dans ce climat désastreux, entre intrigues diplomatiques et misères villageoises, que surgit la plume singulière de William Penn (1644‑1718), gentilhomme anglais, quaker impénitent, mais esprit de gouvernement.
Blanchi des poursuites dont il fut l’objet — accusations, faut-il le rappeler, plus idéologiques que criminelles à proprement parlé —, Penn signe anonymement un court traité : Essay towards the Present and Future Peace of Europe, monument discret à visée fédérative.
Par sa structure juridique fouillée, sa visée pacificatrice enracinée dans le droit des gens, cet opuscule prétend dépasser les velléités vaporeuses des maison royales, de ses prédécesseurs tels que Henri IV ou Saint‑Pierre. Penn, dissident de base, tente d’injecter sa raison dans cette arène de fauves. Toutefois, il ne s’agit pas d’un idéalisme, mais d’un ordre.
🏗 II. Architecture d’une fédération souveraine
Plongeons-nous donc dans les « méandres » des projets anglo-saxons. Ce n’est pas le rêve unitaire flasque que Penn propose, mais un agencement ferme, articulé, d’États souverains liés, et sans être dissous. On se rapproche également du thème du « concert des nations » en réalité. L’ossature repose sur quatre piliers institutionnels :
Institution Finalité European Dyet / Parliament Débattre des lois communes, voter des règles souvent contraignantes, trancher les conflits Cour internationale & Conseil Enregistrer plaintes écrites, canaliser litiges avant mobilisation armée Sanction fédérale Contraindre militairement l’État fautif par force collective Réduction des armements Éviter toute surprise stratégique, réduire tensions latentes
📝 III. 📍Extraits commentés (orthographe d’origine)
Selon les citations déjà livrées en en-tête
À l’aune de ce monument proto-fédératif, plongeons dans la verve originale de Penn, laquelle, sous ses atours austères, cache une redoutable sagacité :
a) Représentation proportionnelle
La clef de répartition est d’abord économique, et non démographique : les sièges sont attribués selon la richesse fiscale, esquissant une représentation non égalitaire mais « méritocratique« , et par le curseur richesse. La France reçoit 10 voix, l’Angleterre 6, tandis que les petits princes de l’Empire sont minorés. Une ébauche de pondération dont les futurs traités européens s’inspireront — dont ladite Union Européenne.
b) Règle de vote qualifié
Cette règle de majorité qualifiée renforce l’idée d’un consensus fort. Elle anticipe les mécanismes d’amendement de la Constitution américaine (1787) ou le vote du Conseil européen. Mais il ne s’agit point ici de simple « démocratie majoritaire », mais d’un équilibre entre souverainetés et volonté commune.
c) Obligation d’arbitrage et sanction collective
Ce principe de coercition collective annonce, par sa clarté tranchée, la logique du Chapitre VII de l’ONU, et précemment, de la Société des Nations, bien sûr ennemie des nationalistes intransigeants. C’est là l’une des plus profondes intuitions de Penn : la paix véritable suppose la dissuasion concertée.
d) Désarmement surveillé
Précurseur inattendu du désarmement contrôlé, Penn lie limitation militaire à juridiction. Non pas la paix des bisounours, mais la paix des puissances surveillées. Une idée que les modernes rechignent encore à nommer, mais qui germait là, dès le XVIIᵉ siècle.
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Il s’agit d’un esprit assez mathématicien, mais qui a le mérite d’offrir un cadre de lois et de réflexions.
🔍 IV. 📍Originalité vs. limites
Originalité :
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La voix fiscale : audacieuse mesure, tenant compte de la force contributive et non du seul nombre, bien que cela fasse « moderne ».
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La création d’une Cour avant l’heure, où les différends sont juridiquement tranchés avant qu’ils ne dégénèrent.
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Une logique de punition automatique : rien moins que la mise en réseau de la puissance défensive.
Limites physiques :
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L’universalité n’est point achevé : Moscovie et Sublime Porte sont conviées, mais non intégrées.
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Le peuple demeure spectateur : seule une noblesse souveraine déjà mise à mal, délègue — il n’y a aucune différence avec aujourd’hui ici.
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Absence d’un vrai budget commun : la coercition reste tributaire d’une générosité circonstancielle.
🪙 V. 📍Réception & postérité
L’Essay fut lu dans les cercles quakers et libéraux d’Amsterdam et de Londres, sans engendrer de choc politique immédiat. Toutefois, l’abbé de Saint-Pierre en fit un usage doctrinal, puis Kant, en 1795, cita l’anglo-quaker comme source indirecte de sa Paix perpétuelle. En 1899, lors de la Conférence de La Haye, plusieurs diplomates évoquèrent encore « the old Quaker’s plan ».
Il y eut là, pour ainsi dire, une continuité, un rayonnement discret, mais réel : la postérité d’un prophète sans trône.
🛎 Sentence par KO
Ainsi, derrière la tunique angloise du Quaker, Penn abritait une vision stratégique et structurante d’une Europe continentale en guerre. D’aucuns l’ignoreront, d’autres s’en gausseront. Il n’en reste pas moins que cet « Essay sans plan » incarne une tentative noble – quoiqu’erronée philosophiquement en certains points, voire hérétique par rapport à la personne qui le professe – d’ordre naturel restauré, au cœur d’un monde intra-européen en feu.
En certains autres points on notera :
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Architecture d’une fédération européenne souveraine 🤝 -
Représentation, vote qualifié et arbitrage
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Originalité d’avant-garde et limites dynastiques du projet
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Réception et postérité : de l’abbé de Saint-Pierre à Kant
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Projet visionnaire : oscillant entre constitutions et dynasties 🌍
Post-scriptum. Que l’on ne s’y trompe point : un catholique peut s’inspirer du meilleur politiquement, mais il ne saurait s’en remettre totalement à un Quaker comme boussole doctrinale. Parfois, à l’image de Cyrus, Notre Seigneur peut se servir d’un infidèle pour préparer Ses voies.
📚 Pour approfondir & 🔭 Pistes de recherche
- Le projet de paix perpétuelle de Kant
- L’Europe contre les nations ? – Extraits sur les tentatives fédéralistes anciennes (Institut Iliade).
- Penn et la guerre, article du Journal of Modern History, 2001 (sur JSTOR).
- (Putting crises in perspective. The impact of war on civilian populations in the seventeenth century persee.fr)
- (rosa.uniroma1.it PDF).
- (archive.org PDF)
- Article « William Penn’s Plan for a United Europe », History Today (2016) (historytoday.com).
La Rédaction
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