• « Humanisme classique et noble instruction » par David Veysseyre aux Écris de Paris

  • Pour débuter rappelons d’abord ce qu’est être un bon « Romain » selon l’empereur helléniste Marc Aurèle : « En tant qu’Antonin, ma cité et ma patrie, c’est Rome; en tant qu’homme, c’est le monde. Seul ce qui est utile à ses cités est bon pour moi. », répondant ainsi à la dialectique du particulier et de l’universel, car c’est par la médiation de l’enracinement que l’on atteint l’universalité humaine. Pour tout homme, il s’agit d’une légère difficulté à surmonter – que ce schéma paradoxal – pour commencer à acquérir toute haute culture !

    Image d’en-tête : L’École d’Athènes de Rafael, présentant l’Académie de Platon.

    Extrait de « Qu’est-ce qu’une bonne instruction, une éducation libre et vraie, lettre à tous les parents » aux Écrits de Paris (EdP), numéro de juillet-aout 2018.

    L’humanisme classique est cependant une création de Rome, comme l’a bien démontré le grand érudit allemand Werner Jaeger[1]. Les Romains ont dépouillé la culture hellénistique de ce qu’il lui restait encore de grec et l’ont rendue véritablement universelle. Il faut lire et relire ce passage magnifique et d’anthologie de l’Esquisse de l’histoire de la langue latine d’Antoine Meillet : Les grands écrivains athéniens ont une valeur universelle. Mais ils sont de purs athéniens, et peu accessibles sans une longue étude. Personne n’est plus séduisant que Platon ; mais il est malaisé de le lire. Il n’y a pas d’orateur plus ferme et plus nerveux que Démosthène ; mais même de son temps, il fallait pour le suivre un public singulièrement formé ; et les sujets qu’il traite sont proprement athéniens, peu accessibles à qui n’est pas historien. Le trait qui caractérise la culture de la période hellénistique est qu’elle n’est plus locale, qu’elle s’adresse à l’humanité entière. Comme Platon, Aristote est un Hellène, mais c’est un Hellène dont la pensée a un caractère universel, et pour qui au fond être grec, c’est être vraiment un homme. En même temps, la philosophie cesse de plus en plus d’avoir un caractère technique pour devenir un instrument de culture générale et un ensemble de règles servant à la conduite de la vie. De par la tradition, toutes les théories ont le caractère rationnel que les Grecs avaient donné à leur culture ; mais cette raison, dont les formes sont helléniques, est utile à tout homme qui veut se laisser éclairer et guider par elle. Cicéron est moins un disciple d’Athènes que des Grecs de l’époque hellénistique. Ce qu’il a latinisé, ce n’est pas une culture spécialement hellénique ; c’est ce qui, de la culture hellénique, s’était répandu dans tout le bassin oriental de la Méditerranée. Et il a latinisé cette culture, non en professionnel, mais en homme du monde, et du monde politique. Tout ce qui était technique est tombé. Il n’est resté que ce qui peut être utile à un homme désireux de se former. La culture hellénistique adaptée à la bonne société romaine, c’est l’humanisme ; les Grecs du monde hellénistique l’avaient préparée ; les Romains, et plus que tout autre, Cicéron, lui ont donné son caractère et sa valeur en en faisant à la fois une élégance et un moyen d’action. Ainsi entendu, l’humanisme, dont les éléments sont grecs, mais qui s’est dépouillé de tout caractère proprement grec, est une création de Rome. Par là Cicéron, qui en a été le représentant le plus actif est l’un des créateurs de la civilisation universelle moderne[2].
    C’est ainsi la civilisation hellénistique qui a fondé toute notre tradition classique et Rome qui en a été le vecteur et le héraut. Pour l’homme hellénistique, l’existence humaine n’a d’autre but que d’atteindre à la forme la plus riche et la plus parfaite de la personnalité ; comme le coroplaste modèle et décore ses figurines d’argile, chaque homme doit se fixer comme tâche fondamentale de modeler sa propre statue[3]. La formule est, comme on le sait, de Plotin : « καὶ μὴ παύσῃ τεκταίνων τὸ σὸν ἄγαλμα » dans la Sixième ennéade :«ne cesse pas de sculpter ta propre statue ». Cette formule résume à elle seule toute la παιδεία(paideia, éducation) hellénistique. L’éducation hellénistique, c’est comme le dit Marrou, répétons-le, l’état d’un esprit pleinement développé, ayant épanoui toutes ces virtualités, celui de l’homme devenu vraiment homme. Varron et Cicéron traduiront παιδεία par humanitas, ce qui donnera nos humanités[4], on peut donc vraiment dire que les Humanités sont d’origine hellénistique. La civilisation de la paideia ou des humanités, c’est donc d’abord la religion de la culture qui permet de devenir pleinement homme, c’est pourquoi, nous dit Marrou, nous avons retrouvé sur tant de monuments funéraires, épitaphes, bas-reliefs ou statues, une évocation de la culture intellectuelle des défunts. Que cela soit dû à leur volonté expresse ou à l’initiative de leurs héritiers, ils nous sont montrés sous les traits d’hommes de lettres, d’orateurs, de philosophes, d’amateurs d’art, de musiciens[5].

    [1] Werner Jaeger, Paideia. Die Formung des griechischen Menschen [ les humanités, la formation de l’homme grec], 3 Bde., Berlin 1934–1947.
    [2] Antoine Meillet, Esquisse d’une histoire de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1990, p. 207
    [3] H.-I. Marrou, op. cit.,  p. 151
    [4]Ibid., p. 152
    [5] Ibid., p. 154


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