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Publié le par Florian Rouanet
Depuis le temps que nous relayons Ego Non, en opérant systématiquement une critique (positive), vous avez de la bonne littérature à la fois variée et complète à ce sujet.
Il faut savoir qu’en politique vous avez 3 corps dont deux constituent des « freins », en même temps que des relais, à l’absolutisme du chef d’Etat, ou monarque, entre l’aristocratie (élite) et le peuple (dite démocratie).
De même pour les sociétés, vous avez 3 états d’âge comme pour un homme entre la jeunesse, l’âge mûre et la vieillesse (le fascisme jeune, affirmait ses symboles, mature il établissait son corps doctrinal, ensuite, il se rénove afin d’éviter la sclérose de l’âge).
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Les bons principes de la politique demeurent assez stable dans le temps, car si les contextes changent, grandement sans doute, la nature humaine, elle, est toujours la même à travers les siècles.
Machiavel ici, c’est le pessimisme extrême en politique vis-à-vis de la nature humaine. Il écarte la valeur morale (non négligeable) pour se concentrer sur la volonté et l’intérêt politique, c’est la technicité de l’action. Il a ainsi fait naître la conception du moindre mal en politique, ou du moins l’analyse des imperfections logiques, qui s’expliquent dans la fracture d’une société, mais ne se justifie certes pas, en soi, dans la doctrine catholique par elle-même.
Hobbes, souligne le fait, qu’en toute société, il y a commandement et obéissance (armée et nation : peuple et État). Il ne tire pas la politique de la nature et de Dieu, mais par le prisme de l’homme sur les hommes. Il ne met pas l’Etat au service de la morale et de la religion non plus, mais plutôt du maintient de l’ordre contre les passions populaires (un volet obligé du libéralisme pris séparément) et du politique par et en lui-même. Cela constitue un choc mental compréhensible suite aux ravages des guerres entre catholiques et protestants dans sa pensée naissante, toujours incarnée dans une époque. Il est moins intéressant et plus dégénéré que Machiavel probablement : mais cela ne suffit pas de dire ça, il y a cependant du vrai là-dedans. Le Bien commun implique clairement de prendre en compte l’état de la population. Cela dit, quand l’Etat fait profession de la même religion que soi même, « l’obéissance » n’en demeure que plus naturelle !
Schmitt, que nous faisons en bonne partie nôtre, inspiré de ces prédécesseurs, après Donosó Cortes, élabore son décisionnisme, alliant action et art du politique, avant de s’en montrer plus critique et contempteur, ajoutant toute une flopée de concepts que nous allons découvrir dans le texte.
Ces 3 penseurs précédents ont étoffés et diffusés des idées géniales, à la fois classiques et, pourrait on dire avec Gide, d’une « banalité supérieure » ! Machiavel, Hobbes et Schmit s’approfondissent et se complètent. Et ce réalisme politique, qui prend conscience de la dureté de cet univers, et prend racine en elle, n’empêche pas, dans l’absolu, de promouvoir l’idée de principes universels, ou encore de faire l’éloge de la vertu. Ils permettent de garder la en tête la réalité humaine avec ses hauts et ses bas et une certaine justesse que le monde contemporain a su faire naître.

INTRODUCTION :
Depuis toujours, l’homme souhaite subordonner ce qui est à ce qui devrait être, et c’est pourquoi les moralistes, les clergés, les idéalistes, les technocrates connaissent la tentation de soumettre cet «art des possibles » qu’est la politique à leurs lois. (…)
Pourtant la politique est un éternel champ de déception pour eux, car elle ne correspond jamais à leurs attentes. Ne respectant que ses propres lois, la politique est rétive à se laisser enfermer dans les filets de l’idée. Et c’est de la constatation qu’il existe un hiatus entre idée et politique, qu’il existe une hétérogénéité des fins entre morale, science et politique, que naît le réalisme politique. De même que le but de l’économie n’est pas celui de l’art, le but de la politique n’est pas celui de la morale. Mais si la première distinction est évidente pour tous, la seconde, elle, suscite des interrogations, voire horrifie. Un tel émoi est aisément compréhen-sible. Si la politique ne suit pas les mêmes règles que celles de la morale, alors peut-être n’est-elle qu’opportunisme, pragmatisme, recherche effrénée de l’efficacité et culte de la force? Cette interprétation est pourtant abusive, nous le verrons. (…)
C’est un préjugé fort répandu qu’il suffise de bonnes idées pour faire une bonne politique. Le rapport entre les deux semble évident: la politique est l’ensemble des décisions prises dans le but de mettre en pratique certaines idées. L’idée est «l’objet » de la politique que celle-ci doit réaliser, et le fait que cette dernière agisse bien souvent en contradiction avec l’idée initiale ne constituerait pas une objection sérieuse. On blâme simplement l’imperfection de notre monde et le tragique de l’existence humaine, mais en aucun cas on ne remet en question l’importance de l’idée comme moyen d’action sur la réalité. Or tout le monde a des idées, et les hommes qui s’intéressent à la politique plus encore. Mais cela ne fait pas d’eux des hommes politiques pour autant. (…)
MACHIAVEL :
Naturellement, les penseurs qui s’y risquent sont généralement détestés, vilipendés et vus comme de tristes cyniques. On pense en premier lieu à Machiavel bien sûr, mais aussi à Thucydide, à Gabriel Naudé, à Thomas Hobbes, à Vilfredo Pareto, à Max Weber, à Bertrand de Jouvenel, à Raymond Aron, à Carl Schmitt, à Jules Monnerot ou encore à Julien Freund par exemple, qui, malgré des convictions parfois fort diffé-rentes, ont tous en commun de vouloir éclairer les mécanismes propres du politique. (…)
Un tel travail de clarification est en effet essentiel pour éviter les deux dangers principaux que présente la confusion entre morale et politique: que la politique soit absorbée par la morale et se dépolitise par conséquent, ou, pire encore, que la politique s’empare de la morale pour se donner bonne conscience et pouvoir justifier une œuvre faite de malhonnête-té, de ressentiment et de rapacité. (…)
S’il y a du politique, c’est d’abord et avant tout parce que l’homme est un être social et histo-rique, et qu’il doit organiser une société dont la progression n’est pas arrêtée d’avance. Une fois que les systèmes de parenté et que les liens tribaux ne suffisent plus pour régler les conflits internes à la communauté, le politique émerge comme catégorie autonome afin d’organiser la société et déterminer des objectifs communs. (…)
Machiavel, l’art de l’action :
On a coutume de dire que Machiavel est un penseur de la Renaissance italienne. C’est évidemment exact d’un point de vue chro. nologique. Nicolas Machiavel est né en 146g à Florence et est mort en I527. Mais si la Renaissance se caractérise par un retour à la pensée et à la culture de l’Antiquité, alors force est de constater que Machiavel se démarque fortement de ses contemporains. En effet, ce retour à l’antique se faisait principalement par la redécouverte des philosophes anciens, à l’instar de Marsile Ficin. Or, si Machiavel, lui, opère également un retour à l’antique, ce n’est pas pour puiser son inspiration dans les philosophies de Platon et d’Aristote — qu’il connaissait du reste fort bien – mais bien plutôt chez les historiens de l’Antiquité, comme Thucydide ou Tite-Live par exemple. Le secret de Machiavel consiste à prendre des exemples concrets dans l’histoire de l’Antiquité pour développer une conception de la politique que l’Antiquité elle-même aurait repoussée. (…)
Les « regles» de l’action politique, elles, sont plus lâches, et donc plus dangereuses.
Il y a certes des analogies entre le jeu d’échecs et cette dernière: l’homme d’État, comme le bon joueur d’échecs, peut remporter la victoire par sa bonne connaissance des combinaisons possibles et par sa capacité à s’adapter à la configuration concrète qui s’offre à lui. Mais là où le facteur de la chance est réduit au minimum dans le jeu d’échecs, il est impensable de l’exclure du jeu de la politique. (…) Et c’est pourquoi, reconnaît Machiavel au chapitre XXV du Prince, il se pourrait bien que la fortune décide de la moitié de nos actions et qu’elle ne nous laisse que l’autre moitié, ou presque.
Mais cela ne constitue aucunement une objection sérieuse à la tentative d’écrire un livre de règles pour l’action politique, car il nous reste bel et bien à veiller sur cette seconde moitié qui nous est impartie.
HOBBES ET GOUVERNANCE :
L’apport de la pensée hobbesienne n’est pas d’exalter ou de dénigrer les vertus de commandement et d’obéissance, mais d’admettre les choses telles qu’elles sont. Insister sur cette dialectique du commandement et de l’obéissance signifie en effet qu’il faille non pas se soumettre à n’importe quelle forme de pouvoir, mais reconnaître qu’elle est au fondement du politique et qu’elle conditionne tout ordre politique. « Il ne s’agit pas de céder aux arguments et aux vœux de la iustifica-tion, car un fondement ne se justifie pas, sinon il cesse d’être un fondement (Julien Freund, L’essence du politique. » Ce n’est qu’en obéissant à un autre homme que des hommes donnent du pouvoir à celui-ci. S’ils ne lui obéissent plus, le pouvoir s’arrête de lui-même.
Et c’est pourquoi commandement et obéissance font qu’il y a politique. Il serait vain de protester contre cela.
(…)
Ce n’est sans doute pas un hasard si ce rapport entre politique et obéissance fut traité avec autant de pertinence au XVII siècle, par Thomas Hobbes en particulier, mais aussi par Spinoza ou Locke par exemple. De même que la pensée machiavelienne est liée au morcellement que connaissait l’Italie renaissante, la perspicacité de ces auteurs découle, elle aussi, certainement de l’affaiblissement de leurs Etats respectifs au lendemain des guerres de Religion. Après avoir contemplé les deux partis, catholique et protes-tant, se livrer une guerre civile sanglante dans toute l’Europe, au nom chacun d’une moralité religieuse et de grands principes éthiques, les auteurs de ce siècle en sont arrives a la concluSion que la morale ne pouvait tenir lieu de poli-tique. Diriger l’action politique au service de la morale ou de la religion conduit à dénier toute legitimité à son ennemi et à provoquer la guerre civile dans son pays des lors que tous ne sac-cordent plus sur une même conception de la morale. Il conviendrait alors mieux, estiment-Ils, de rétablir la politique dans ses droits en la limitant à des fins strictement politiques, c’est-à-dire préserver l’ordre à l’intérieur et protéger ce dernier des menaces extérieures. Or cela n’est possible que par l’obeissance. (…)
Avant Rousseau, Hobbes se révèle donc un des premiers penseurs du Contrat social. Il n’est pas question ici de souligner les limites et l’étroitesse de la pensée «contractualiste», que Joseph de Maistre a bien mises en lumière 18,
Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que ce raison-nement, chez Hobbes, prétend à une validité géométrique et non historique. Le contrat social n’a pas de réalité empirique ou historique, il n’est tondé qu’en raison. (…)
SCHMIT :
Des 1923, Schmitt le remarquait déjà dans sa Théologie politique:
«Rien n’est plus moderne aujourd’hui que la lutte contre le politique. Financiers americains, techniciens de l’industrie, socialistes marxistes et révolutionnaires anarcho-syndicalistes unissent leurs forces avec le mot d’ordre qu’il faut éliminer la domination non objective de la politique sur l’objectivité de la vie économique.
Il ne doit subsister que des tâches techniques, organisationnelles, économiques, sociologiques, les problèmes politiques sont censés disparaître.
D’ailleurs, le type de pensée économique et technique qui domine aujourd’hui est incapable de Percevoir une idée politique. L’Etat moderne semble être réellement devenu ce que Max Weber voit en lui: une grande entreprise.» (…)
Avec La Notion de politique, nous dit Julien Freund, son objectif est de déterminer le critère, C’est-à-dire le signe qui permet de reconnaître qu’un problème est politique ou non, de discerner, donc, ce qui est purement politique indépendamment de toute autre relation. Le but de Carl Schmitt n’est donc absolument pas de nous proposer une théorie politique idéale, comme Platon dans sa République ou Maurras avec l’Enquête sur la monarchie par exemple, mais de s’interroger plutôt sur ce qui relève exclusivement du politique, et non du droit, de la morale, de l’État ou de l’économie. Là où Machiavel s’était pleinement concentré sur l’action politique elle-même, montrant sa nature changeante et risquée, Schmitt, lui, cherche à nous en dresser le cadre théorique. (…)
Comme Schmitt le souligne, le champ du politique se modifie sans cesse suivant la nature des forces en présence. Il nous donne un exemple d’erreur: Aristote, en étudiant la polis grecque, est arrivé à certaines définitions du politique.
Définitions qui ont ensuite été reprises telles quelles au Moyen Âge par les scolastiques, alors qu’ils visaient tout autre chose. La problématique d’Aristote était de définir ce qu’était une cité juste, sur le modèle de la cité-État grecque, alors que les médiévaux, eux, avaient à l’esprit l’opposition entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, chose qui était complètement étrangère à Aristote. (…)
Et c’est cette tendance qui l’a emporté sur la redéfinition de l’Europe après les guerres de Religion, vers les XVI-XVII° siècles et ce qu’on appelle le traité de Westphalie. L’Etat souverain est alors devenu le modèle de l’unité politique par excellence, afin de pacifier le continent. Carl Schmitt est personnellement un grand admirateur de cet ordre westphalien, de ce jus gentium europaeum dont il se voit d’ailleurs comme le dernier garant. L’État, ce « chef-d’œuvre de la forme européenne et de la rationalité occiden-tale» comme dit Schmitt, s’est vu investi à cette époque du monopole total de la décision poli-tique. Or, c’est à cette époque que s’élaborent tous les concepts classiques de la théorie politique (…)
Ce déclin est toutefois paradoxal en ceci que l’État moderne dégénère de plus en plus en ce qu’il nomme un État total. (…) quel est ce fameux critère pour distinguer le politique ? C’est là qu’apparaît la célèbre antinomie de l’ami et de l’ennemi. (…)
Le concept d’ennemi implique l’éventualité d’une lutte, une lutte qui n’est pas à comprendre comme une simple concurrence, ni une lutte purement intel. lectuelle de la discussion. « Les concepts d’ami et d’ennemi, de combat, dit Schmitt, tirent leur signification objective de leur relation permanente à ce fait réel, qu’est la possibilité de provoquer la mort physique d’un homme. La guerre naît de l’hostilité, et l’hostilité signifie la négation existentielle d’un autre être. La guerre n’est que l’actualisation ultime de l’hostilité 29. » Cela ne signifie pas qu’elle soit chose courante ou normale, ni d’ailleurs qu’on y voie là quelque chose d’idéal ou de désirable. Mais elle doit néanmoins rester présente nécessairement sous forme d’une possibilité du réel pour que la notion d’ennemi ait un sens.
L’activité politique est donc définie par Schmitt comme le produit d’une polarisation autour d’une relation d’hostilité et de la possibilité d’une guerre. Mais cette définition du politique ne doit pourtant pas être comprise comme étant belliciste ou militariste — ni pacifiste d’ail-leurs. Une décision politiquement bonne peut être précisément d’éviter la guerre. La guerre n’est pas l’objectif ni la fin du politique, mais elle est l’hypothèse, la réalité éventuelle qui gouverne, selon un mode propre, la pensée et l’action des hommes politiques. Quiconque pense politiquement ne peut se comporter comme si l’ennemi n’existait pas. Par un hommage involontaire du vice à la vertu, les théories humanitaires, égalitaires et cosmopolites elles-mêmes sont bien des théories politiques en ceci qu’elles se donnent toujours un ennemi, ennemi qui, d’une manière ou d’une autre, constitue le dernier obstacle avant d’instaurer le nouvel ordre promis. « De ce point de vue, notait Julien Freund, le marxisme confirme indirectement la corrélation entre l’ennemi et la politique puisqu’à son avis, la suppression de celle-ci dépend de l’anéantissement de celui-là 30 »
Aussi, il ne faut pas comprendre ces notions d’ennemi et de lutte dans le sens étroit et limitatif d’un antagonisme entre deux groupes historiquement déterminés, à l’instar des marxistes. (…)La lutte des classes, pour importante qu’elle soit, n’est qu’un aspect de la lutte politique et son intensité varie en fonction des époques, alors que la lutte politique au sens large, elle, est multiforme et ne peut se réduire à un seul type de conflit donné.
Ainsi, toute unité politique véritable doit admettre, comme présupposé, la possibilité du conflit et donc l’existence d’autres unités poli-tiques. De ce fait, le monde n’est pas une unité politique, un universum, il est bien plutôt un pluriversum politique. C’est pourquoi le concept d’un État mondial est une absurdité intellectuelle, mais c’est aussi pourquoi il n’est pas de pire supercherie que de mener une guerre au nom de l’humanité. Quand un État combat son ennemi politique au nom de l’humanité, ce n’est pas une guerre de l’humanité, c’est un État particulier qui s’arroge un concept universel pour s’identifier à celui-ci aux dépens de son adversaire.
Les ennemis des défenseurs de l’humanité étant hors humanité, tous les coups sont permis. Or, dans une conception réaliste du politique, l’ennemi n’est pas une figure éternelle et diabo-lique, l’ennemi d’un jour peut devenir l’ami du jour d’après. Il ne s’agit pas d’une entité à abolir – comme le bourgeois dans la théorie marxiste – mais d’une figure concrète à vaincre dans un rapport de force donné. (…)
CONCLUSION :
Salus populi suprema lex esto! Car « il ne faut pas se laisser prendre à la légende du bon roi Saint Louis», rappelait Julien Freund.
Même ce saint roi a fait la guerre, a entrepris des croisades, fait réprimer durement des révoltes et a supprimé divers privilèges du clergé au nom de la raison d’État. Bref, il a agi en homme politique.

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