• Darwinisme, créationnisme & holisme – Roberto Fondi



    Taxologie scientifique et philosophique

  • 1) Néodarwinisme :

    Des failles dans l’édifice néodarwinien :

    Il n’y a à coup sûr aucun animal adulte, actuel ou fossile, qu’on puisse dire identique à une quelconque phase embryonnaire d’un autre animal réputé plus évolué. D’autre part, admettre que l’ontogenèse d’un animal donné équivaut à un bref résumé de son histoire évolutive, c’est comme admettre que cette histoire s’est faite par additions successives de nouveaux caractères aux stades adultes des prédécesseurs, et que ces stades adultes, ensuite, ont été, on ne sait trop comment, «miniaturisés» dans les phases embryonnaires de leurs descendants. L’évolution, en somme, serait la cause mécanique du développement ontogénétique !

    Au cours du développement apparaissent des structures qui peuvent ressembler superficiellement à celles d’autres animaux ; mais dans de nombreux cas, elles n’ont pas du tout les mêmes fonctions. Par ailleurs, différents stades qu’on s’attendrait à rencontrer font totalement défaut, bien souvent, ou se succèdent selon un ordre ne correspondant pas à celui prévu par la thèse de la récapitulation. Les fœtus et les petits du singe, par exemple, présentent des caractères bien plus «humains» que les adultes ; de sorte que, sur la base de la loi de Haeckel, on pourrait très bien en déduire que ce n’est pas l’homme qui descend d’ancêtres de type simiesque, mais, au contraire, que ce sont les singes qui descendent d’ancêtres humains. Et, de fait, les auteurs ne manquent pas qui ont fini par penser de la sorte. (…)

    Barbieri, tout d’abord, souscrit pleinement à la critique, faite par Lewontin, de la notion courante d’adaptation*, reconnaissant qu’il y a interdépendance nécessaire entre organismes et niches écologiques, et que la formule darwinienne de la «survie du plus adapté» n’explique rien puisqu’elle n’est qu’une tautologie.

    «L’idée que les organismes courent sans cesse derrière le milieu dans une chasse sans fin n’explique pas des événements dramatiques comme l’occupation de la terre par la mer et de l’atmosphère par la terre. Pour ces phénomènes, la théorie de Darwin réclame non seulement des organismes intermédiaires qui n’ont peut-être jamais existé, mais aussi des niches écologiques qui, à coup sûr, n’ont jamais existé».

    S’il est vrai, incontestablement, que la biologie a été profondément influencée, de 1859 à nos jours, par la théorie darwinienne, il est tout aussi vrai que celle; n’a pu exercer une sorte de monopole sur la pense théorique en biologie qu’après que l’Europe soit devenue culturellement dépendante des puissances victorieuses dans la deuxième Guerre mondiale. Avant celle-ci, en effet, le succès du darwinisme n’avait jamais été complet, car il avait toujours été limité par l’opposition des néolamarckiens (Eimer, Rabaud, Caullery, McDougall, Cuénot, etc.), des vitalistes (Driesch, Berg, Rignano, Rosa, etc.) et de tout le courant des biologistes «holistes» qui, prenant leurs distances par rapport à l’évolutionnisme – darwinien ou lamarckien – et au vitalisme, avaient résolument emprunté la voie tracée par la idealistische Morphologie de Goethe et par l’organicisme aristotélicien (von Uexküll, Troll, Dacque, von Bertalanffy, Smuts, Haldane, Russel, Vialleton, Raffaele, Pasquini, Canella, etc.).

    Après la seconde Guerre mondiale, il était vraiment impossible que les thèses des biologistes holistes pussent être acceptés par la mentalité des vainqueurs américains et soviétiques. Tout naturellement, les premiers se reconnaissaient dans l’idée de «sélection des meilleurs» résultant de la libre compétition, et les seconds dans l’idée de la puissance transformatrice de l’environnement physique et social – l’une et l’autre vues comme sources de tout progrès, idées qui sont absolument inhérentes à la vision matérialiste de Darwin. Le développement de la biologie holiste fut donc entrave, partout dans le monde, par l’entente «syndicale» de ceux qui posèrent les bases de ce qu’on appelle la «théorie synthétique» néodarwinienne, au sein de laquelle la sélection naturelle se combine avec la génétique de Mendel et le mutationnisme de De Vries. Les ouvrages d’évolutionnistes réputés mais étrangers au «syndicat» – comme Goldschmidt, Schinde-Wolf et Colosi – furent discrédités et présentés comme des produits de la pure fantaisie.

    2) Créationnisme :

    Créationnisme, holisme et « théologie scientifique » :

    La biologie contemporaine s’oriente de plus en plus vers une interprétation «interactionnelle» et cybernétique, c’est-à-dire holiste ou organiciste, du monde vivant. Cela, nous l’avons vu chez Gould, Croizat, Lovtrup, Hennig, Lovelock, Capra, Jantsch, Bateson et tant d’autres. Pourtant, la cathédrale de la biologie continue d’exhiber, bien pose et trônant sur son maître-autel, le missel de l’évolutionnisme. Un nombre grandissant de scientifiques adressent leurs prières, sans même s’en rendre compte la plupart du temps, à Aristote, Linné, Goethe et Cuvier. Mais c’est toujours devant le tabernacle de Lamarck et de Darwin qu’on est persuadé de s’agenouiller. C’est une situation vraiment absurde, mais je ne serais pas du tout surpris si elle devait se prolonger

    pendant très longtemps encore, étant donné les possibilités pratiquement illimitées de «persuasion occulte» qui sont inhérentes au monde moderne.

    En définitive, la recette pour brouiller les cartes est très simple : il suffit de remplacer la légitime prise de conscience de l’échec du darwinisme et de l’évolutionnisme par la proposition trompeuse d’un darwinisme et d’un évolutionnisme «revus et corrigés» ; et le tour est joué. C’est précisément cela, du reste, que font Gould et son école. Concrètement, ils soutiennent des idées diamétralement opposées à celles de Darwin; cependant ils Se livrent à toutes sortes d’acrobaties intellectuelles pour faire apparaître ces idées comme le résultat d’un darwinisme «actualisé».

    Peut-être parce qu’on craint de tomber dans le créationnisme, en s’éloignant ainsi de la terre ferme de la science pour se laisser aller à la foi pure et simple.

    A mon avis, c’est une crainte injustifiée, car la vision d’Aristote n’était pas du tout créationniste, ni ne se fondait en aucune façon sur la foi pure et simple.

    En réalité, le «créationnisme» n’est autre que le résultat de la révision que la pensée chrétienne catholique a fait subir aux cosmologies antérieures, en particulier à la cosmologie grecque. A la différence de ces cosmologies, cette pensée ne considère pas que le monde est nécessairement régi par une Cause Suprême, mais le voit comme la production d’un acte totalement libre et désintéressé d’un Être divin qui ne peut trouver, en tant qu’il est tout-puissant et infini, aucune limite à son action. Celle-ci, par conséquent, se déroule ex nihilo.

    Platon annonce sous bien des aspects la conception chrétienne catholique, puisqu’il voit la création comme un acte de bonté du Dieu Artisan (ou Demiurge), qui veut le bien multiplié; de sorte que le monde n’est pas nécessaire par rapport à sa cause.

    Quant au Dieu de Plotin et des néoplatoniciens, son action ne peut même pas être considérée comme libre (en ce sens que, s’Il le voulait, le monde pourrait fort bien cesser d’exister), mais comme son émanation nécessaire.

    De même que la lumière ne peut pas, de par sa nature, ne pas éclairer, de même Dieu ne peut pas ne pas créer, «de manière fulgurante», le monde.

    Tous les éléments de celui-ci sont alors considérés comme autant d’émanations particulières de l’Etre Suprême, de sorte qu’il n’y a, sous l’angle qualitatif, aucune solution de continuité entre la nature des uns et celle des autres.

    D’où vient donc la notion de «création ex nihilo» ? Certainement pas de l’Ancien Testament. Celui-ci, en effet, affirme que Dieu créa le ciel et la terre, mais ne dit pas du tout qu’il s’agit d’une création «à partir du néant»; il parle au contraire de la création du monde «à partir de la matière informe» (Livre de la Sagesse, XI, 18). Par ailleurs, le Nouveau Testament lui-même ne semble pas fournir des points de référence explicites pour une nouvelle vision cosmologique.

    En fait, la conception créationniste christiano-catholique fut élaborée par Philon d’Alexandrie, par les Pères de l’Église et les Scolastiques, qui la tiraient en même temps de l’héritage judaïque et des penseurs grecs.

    Ce ne fut pas un simple syncrétisme, mais un ensemble éclectique où les éléments empruntés aux deux parties ne sont ni interchangeables ni inconciliables, mais finissent par se compléter dans un tout doctrinal qui se veut en accord avec les contenus historiques et théologiques de la mission du Christ. (…)

    Il est intéressant de souligner que la position de l’astronome Fred Hoyle s’accorde parfaitement avec le fond même de la cosmologie grecque. Vous vous rappelez que j’ai déjà dit que pour Hoyle l’univers est un tout uni-taire, «riche d’information» et «contrôlé de façon intelligente», où «les deux directions du temps doivent être reliées dans une espèce de circuit cohérent», et où «chaque chose existe en vertu de tout le reste». Hoyle écrit :

    «L’intelligence supérieure qui opère depuis le futur et qui maîtrise le développement de l’intelligence dans notre temps présent, doit exercer son influence tout simplement pour pouvoir exister. (…)

    Quant au fameux «finalisme» d’Aristote, il n’a rien d’anthropomorphique ni de providentialiste. Comme l’ont montré M.P. Lerner et Angelo Capecci », Aristote utilise la notion de «fin» comme structure capable d’unifier la multiplicité des phénomènes et de les rendre intelligibles à la science. (…)

    Le trait fondamental de L’organisme, c’est que toute sa structure est subordonnée à une fin : sa survie en tant qu’organisme; et de là dérive à son tour la subordination des parties au tout. C’est pour cela que, parlant des animaux, Aristote recourt a la métaphore de la maison : ce n’est pas celle-ci qui existe en fonction des briques et des pierres, ce sont les briques et les pierres qui existent en fonction de la maison. «La science de la nature, dit Aristote, s’occupe de la composition et de la totalité de la substance et non des parties, qui ne peuvent exister séparément de la substance même». La subordination des parties au tout – qui, seul, est la substance – reste donc le trait fondamental de l’organicisme. Mais ce trait est évidemment déduit de la structure même de l’organisme. (…)

    La véritable alternative n’est donc pas entre évolutionnisme et créationnisme, mais entre évolutionnisme et organicisme ?
    Exact. D’un point de vue strictement scientifique, le dilemme «Évolution ou Création ?» est paralysant et superflu, car il finit inévitablement. (…)

    dans un cercle vicieux ou une impasse. Et ce parce que le premier terme de l’alternative peut être soumis, du moins jusqu’à un certain point, à la méthode scientifique, mais non le second. (…)

    Sous sa forme-limite, cette idée renvoie à une conception qui fait pour ainsi dire appel au ‘vouloir d’Allah’ : tout ce qui arrive, arrive par la volonté de Dieu. Ce qui revient à dire que la volonté de Dieu, c’est tout ce qui se produit. Cela signifie qu’on peut toujours impliquer la divinité sans qu’il soit possible de démontrer le contraire. La science n’est pas du tout incompatible avec cette conception, mais n’en a pas non plus besoin et, de fait, ne peut même pas la prendre en considération. Le ‘vouloir d’Allah’ ne saurait être soumis à la preuve, il est irréfutable et, par conséquent, non scientifique».

    Malgré cela – et je suis tenté de dire que la chose est assez paradoxale ce sont souvent les scientifiques eux-mêmes qui avalisent le dilemme évolutionnisme-créationnisme, au lieu de le repousser. Et ce dans le but non totalement innocent de suggérer qu’ils n’ont pas d’autre choix. «En tant que scientifiques, justement, nous devons être évolutionnistes» : voilà ce qu’ils disent en substance.

    Cette attitude est à mon avis tout à fait critiquable, car il est faux d’affirmer qu’il n’y a pas d’autres alternatives possibles. L’alternative à l’évolutionnisme, c’est l’organicisme d’inspiration aristotélicienne. Celui-ci, en effet, ne fait aucunement appel au «vouloir d’Allah» et adopte comme point de référence, contrairement au créationnisme, une réalité contrôlable de référence, contrairement au créationnisme, une réalité contrôlable : une singularité exprimée par le phénomène vivant. (…)

    3) Holisme de l’auteur :

    Années de diplôme et conception de la vie traditionnelle :

    « C’était l’époque de l’incommunicabilité et de l’insatisfaction dans la jeunesse, qui devaient d’abord exploser dans la fameuse «contestation globale» de l’année 1968 (l’année même où je reçus mon diplôme en Sciences Naturelles), puis se concrétiser en Italie dans les très durs affrontements politiques des années soixante-dix. Durant cette période de crise très pro-fonde, la plupart des jeunes ne surent opposer à la civilisation consumériste bourgeoise que le marxisme dans sa version radicale ou le nihilisme d’inspiration anarcho-psychanalytique à la Marcuse, s’illusionnant d’y trouver des étendards de révolte pour une civilisation différente et meilleure. Moi au contraire, avec quelques autres assez peu nombreux, j’avais vu dans ces idéaux les formes les plus avancées et les plus exaspérées de cette civilisation même contre laquelle on proclamait vouloir s’insurger, et j’avais donc décidé de rester fidèle à la direction que j’avais déjà prise à la fin de mes études secondaires. C’était exactement la direction opposée, avec comme objectif final non une société anarchique et matérialiste, atomisée en unités individuelles séparées les unes des autres et disséminées sur un seul et même plan, vivant dans une conflictualité réciproque et permanente, mais un État virilement fidèle aux valeurs de l’esprit, et donc «recueilli», unitaire, organique et hiérarchiquement différencié en plusieurs niveaux qualitatifs. C’était, pour être précis, le monde de la Tradition, des civilisations prémodernes – tout a la fois sacrales, guerrières et agricoles -, dont j’avais appris à reconnaître, à approfondir et à aimer les traits distinctifs et les idéaux grâce à la littérature classique et à des auteurs comme Guénon, Evola, Schuon, Eliade, Kerényi, etc. »

    Principe de taxologie du Systema Naturæ :

    Mais la taxonomie numérique n’adopte pas le paradigme organiciste. Sa philosophie de base reste le nominalisme.

    Ainsi seulement s’explique d’ailleurs le fait que les représentants de cette école ne se soucient pas d’effectuer le moindre choix préliminaire des caractères à utiliser pour la recherche systematique; ils les prennent tous sans distinction, en regroupent le plus grand nombre possible, emmagasinant les mesures dans les ordinateurs et attendant plus ou moins passivement les résultats fournis par ces machines.

    Le prochain livre que j’écrirai aura pour titre Taxologie. A la recherche du «Systema Naturae» et constituera la première tentative – tant théorique que méthodologique – pour arriver enfin à édifier une véritable et moderne science biosystematique, dans la voie déjà tracée par Aristote, Linne, de Jussieu, Cuvier et poursuivie par Sacchetti. Le projet peut sembler ambitieux; mais en réalité, depuis plusieurs années la nécessité de parvenir à une vraie taxologie est ressentie dans différents milieux. Je crois donc que les temps sont suffisamment mûrs pour qu’on commence à poser au moins les premières pierres de l’édifice.

    Revue Éléments - La révolution organiciste


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  • 2 commentaires




    […] https://integralisme-organique.com/2024/04/darwinisme-creationnisme-holisme-roberto-fondi/ […]


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    […] Nous poursuivons, non sans un certain retard accumulé, le compte rendu, ainsi que la fiche de lecture du livre en question, et ce, après moult analyses, dont la dernière portait sur darwinisme et créationnisme. […]


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