• Curieuses accointances du sédévacantisme acéphale, ou la vacance érigée en confort



    Des providentialistes non una cum aux guérardiens materialiter, la vacance devient un fauteuil : on constate la Chaire vide, on refuse d’en sortir.

  • BOOM !
    Ils n’ont plus de Pape depuis près de soixante-dix ans. Ils n’en auront pas demain, ni après-demain, ni sous le règne de nos arrière-petits-enfants. La consigne, elle, tient en trois mots : « T’inquiète, frère. » Suivis d’un quatrième, en latin, pour la caution : Non Una Cum.

    Voilà le sédévacantisme providentialiste. On constate une Chaire vide, puis on s’installe dans la vacance comme dans un fauteuil club, plaid sur les genoux et tisane à portée de main. Pas de remède, pas d’issue, pas même l’ébauche d’une réflexion sur la manière d’en sortir. On se lamente, larmichette à l’œil, et l’on tire une fierté considérable d’être le dernier à détenir prétendument le vrai.

    L’attente pour tout programme
    Ah si, il existe une solution : attendre. Un châtiment, un Grand Monarque, une date ronde tirée de quelque parchemin (2033, puisque chacun dispose désormais de sa calculette eschatologique boguée). Le Ciel, lassé de leur inertie, viendrait réparer à leur place ce qu’ils renoncent même à penser. Une seconde Incarnation sur mesure, livrée à domicile, sans frais de port, voire une réincarnation à la sauce bouddhiste.

    On appelle cela confiance en la Providence. C’est en vérité une démission en charentaises. La Providence n’a jamais dispensé les causes secondes d’agir : elle les emploie. Dieu gouverne le monde par les hommes, non malgré eux. Sinon, pourquoi Léon XIII se serait-il donné la peine de rédiger Sapientiae christianae sur les devoirs du chrétien dans la Cité ? Pourquoi Pie XII aurait-il pressé les catholiques de prendre part à la vie publique ? Pour qu’on lui réponde « t’inquiète wesh » ?

    Encart – Les autres sans-tête : la Thèse en kit « starter-pack »
    Chez les guérardiens, ce n’est pas le Siège qui est vacant, c’est la tête. Nuance d’importance.
    Leur Pape est « materialiter » : il occupe le fauteuil sans en avoir l’autorité, comme un locataire sans bail. Ses cardinaux modernistes demeurent, paraît-il, électeurs « materialiter » eux aussi. Mais allez leur demander d’assumer jusqu’au bout cette sainte lignée de prélats conciliaires : on vous parlera soudain d’autre chose. On garde la thèse, on laisse les cardinaux sur le palier.

    La sortie de crise ? La conversion du Pape matériel. Patience donc : en mille ans, il a le temps. Et si l’occupant de 2300 se trouve être la papesse anglicane, deuxième du nom, qu’importe ! Elle n’aura qu’à traverser l’arianisme, le nestorianisme, le schisme photien, le luthéranisme, le jansénisme et trois ou quatre synodalités de plus, puis abjurer le tout devant notaire. Ce jour-là, les guérardiens de quatorzième génération, cheveux poivre et sel, pourront enfin s’écrier : « Nous vous l’avions bien dit : materialiter ! »

    À ce stade, ce n’est plus un Pape « très » matériel, c’est un veau d’or avec option d’achat. Quant à ceux qui attendent que le « vrai » Paul VI sorte de l’ombre pour tenir leur concile, ils seront servis vers l’an 2900. Qu’on lui réserve une chaise, Ikea de préférence.

    L’archipel des chapelles jalouses
    Le plus savoureux demeure l’opprobre qu’ils jettent sur leurs voisins. Au moindre essai de résoudre la vacance, l’on crie au Palmar de Troya tenu en chambre d’hôtel. Qu’ils se regardent donc : un archipel de chapelles jalouses, chacune son évêque attitré – ou pas -, chacune son anathème, chacune persuadée d’être le dernier carré de la Chrétienté. Ils n’ont pas de Pape à Séville ; ils en ont un par sacristie. Et un mini-conclave par réunion de famille.

    Les cousins royalistes fragiles
    Ce fatalisme a ses cousins consanguins, qui attendent le « Roy » en scrutant les nuages comme d’autres attendent le Pape poussant dans les choux : apparitionnisme. Même posture, même renoncement : on rêve la restauration, on refuse l’ouvrage. On collectionne les fleurs de lys en porte-clefs, on commente les généalogies capétiennes vêtu de collants serrés, et l’on ne prend jamais une permanence, un prospectus, une mairie. Mal bien français : deux siècles sans droite digne de ce nom, et la gauche qui prospère sur nos absences.

    Le sédévacantiste providentialiste en cinq gestes (fébriles)
    Constater la vacance.
    S’en féliciter.
    Excommunier le voisin qui cherche une issue.
    Consulter le calendrier de 2033.
    Reprendre une tisane.

    Qu’ils retournent donc au vestiaire ensanglantés, K.-O. dès la première reprise.

    Pour conclure
    Le Bien commun temporel ne sera jamais parfait. Il n’en demeure pas moins un devoir. La vacance de l’Église ne se résout pas par la contemplation de la vacance. La Providence ne pleut pas sur ceux qui restent assis ; elle arme ceux qui se lèvent.

    Il nous faut un « vrai Pape catholique et légitime », tout le reste n’est que baliverne grande comme baleine qui urine.

    P.-S. – Sur l’une des images ci-dessus, on voit bien la scène : les cardinaux materialiter et les guérardiens formaliter enfin réunis en concile général… très imparfait !
    Fauteuils de velours, coussins brodés, bréviaires ouverts sur les genoux, veau d’or assuré, et pas une tête dans toute la salle.
    La Chaire attendra au fond, sous le baldaquin, et personne ne se lèvera pour s’en occuper. Attendre la papesse de 2300, cela se fait assis, assurément.

    ⚜️ Intégralisme Organique – ni vacance éternelle, ni Pape en kit ou en kilt, ni charentaises dorées, ni « collants sexy » de Louis XIV.


    Curieuses accointances du sédévacantisme providentialiste – II

    Le sceptique au balcon
    Notre première livraison a fait mouche : un contradicteur, partagé entre la Thèse de Cassiciacum et l’acéphalie, plutôt guérardien de penchant, a consenti à quitter son fauteuil club pour nous répondre. Il eût pu le faire d’un argument ; il l’a fait d’une boutade. Le Concile général imparfait finira, à l’en croire, avec « son élu du Ciel », une poignée d’évêques américains, tous les sceptiques excommuniés et une Église de cinquante-trois membres dans l’univers entier. On a hâte, ajoutait-il. Nous aussi. Puisque l’ironie tient lieu de raisonnement, souffrez qu’on la retourne, pièce par pièce.

    L’arithmétique des chapelles
    Railler quinze évêques lorsqu’on se réclame d’une mouvance dont chaque clergé tiendrait dans une salle paroissiale, c’est scier la branche du haut de laquelle on prêche. La vérité ne s’est jamais comptée à main levée : « Nolite timere, pusillus grex » (Luc 12, 32).
    Puisqu’on veut compter, comptons juste. Qui réduit l’Église à cinquante-trois âmes ? Celui qui retranche d’un trait de plume des millions de catholiques, traditionalistes sédévacantistes ou non, voire les dénommés conciliaires conservateurs de bonne foi, sans la moindre autorité pour le faire ? Ou celui qui cherche à les rassembler, « et fiet unum ovile et unus pastor » (Jean 10, 16) ? Les signataires laïcs se comptent déjà par centaines, prêtres et religieux de même : c’est beaucoup pour un commencement, et sous les huées européennes.
    Voyez Écône en 1988 : des milliers de fidèles dans une prairie valaisanne. Voyez-la derechef le 1er juillet 2026, sur la même prairie, pour les sacres de quatre évêques : plus de seize mille participants venus de plus de soixante-cinq nations, foule plus nombreuse encore. On y venait pour des sacres, certes, mais cela imposait le respect. Les clergés de la Thèse et du dénommé sédévacantisme acéphale ou non dépassent rarement – sinon jamais – la centaine de soutanes. On ravale sa langue avant de moquer les petits nombres.

    L’assistance divine sur certificat
    Il faudrait, nous dit-on, s’assurer de l’assistance divine en amont, avant d’ouvrir le concile. Aucun concile ne l’a jamais reçue ainsi, en pièce jointe (un PDF de combien de Mo ?) à la convocation. Saint Thomas range sous le vice de tentation de Dieu l’attente d’un effet de la seule puissance divine, sans nécessité ni utilité (Somme théologique, IIa-IIae, question 97, article 1). Exiger un signe là où Dieu a déjà pourvu des moyens, c’est Le tenter. La règle est plus ancienne encore, et c’est Gamaliel qui la donne au Sanhédrin : l’œuvre des hommes se défera d’elle-même ; celle de Dieu, nul ne la défera (Actes 5, 38-39).
    Et si c’est un pétard mouillé ? Nous serons exactement où nous en sommes. Le statu quo, lui, fait long feu depuis 1958 : soixante-huit ans de vacance, des évêques qui vieillissent, une lignée qui s’éparpille. Ce qui a changé en 2026 ? Une quinzaine d’évêques, l’essentiel de la lignée Thuc, ont enfin commencé à se parler (Spokane, octobre 2025). Il serait imprudent d’en rire trop vite ; plus imprudent encore d’avoir à s’y rallier ensuite.

    Curieuses accointances du sédévacantisme providentialiste – II

    Viser l’homme pour éviter la thèse
    Le projet ne serait « pas sérieux », incarné qu’il serait par le Père Jacques de Saint-Joseph. Réduire une initiative d’évêques à un prêtre, qui n’est pas même évêque, c’est viser l’homme pour éviter la doctrine. Le CGI n’est l’affaire d’aucun clerc en particulier : c’est la voie que Cajetan et les canonistes de l’urgence ont ouverte pour le cas où les électeurs certains feraient défaut, et que l’abbé Ricossa lui-même reconnaît à sa façon. Si le projet manque de sérieux, qu’on dise en quoi.
    Puisqu’on parle de sérieux, toutefois : l’Institut Mater Boni Consilii naît en 1985 d’une rupture avec Écône, puis s’isole de presque toute la lignée Thuc. Un acte de naissance sans concile, sans miracle, sans assemblée d’évêques, que nul ne songe pourtant à disqualifier pour ce motif. Nous pourrions déterrer d’autres dossiers ; laissons les poubelles au trottoir, il n’est pas jour de collecte.

    Constance, au bord du lac
    La comparaison avec Constance vaudrait peu : l’Église y était « bien plus en ordre », « avec un Pape, deux antipapes, des cardinaux », et l’affaire se réglait au cœur du monde catholique, « en Italie ».
    Bien plus en ordre ? Trente-neuf ans de schisme (1378-1417), trois obédiences, des saints dans chaque camp, saint Vincent Ferrier sous Avignon, sainte Catherine de Sienne pour Rome, et une chrétienté incapable de dire avec certitude qui était le Pape. Au cœur de l’Italie ? Constance borde le lac du même nom, alors en terre d’Empire, aujourd’hui en Allemagne, à la frontière suisse. Le 11 novembre 1417, Martin V y fut élu par les cardinaux joints à trente prélats des nations. Il n’y eut point de miracle encore ; mais il y eut un concile.
    Le principe demeure, quelles que soient les circonstances : en temps de crise, l’autorité ne s’évapore pas, elle descend. Le Pape est élu par les cardinaux ; à leur défaut, Cajetan (De comparatione auctoritatis papae et concilii) fait passer ce droit au clergé romain, puis à l’Église universelle, c’est-à-dire à ses évêques – faute de cardinaux, tous modernistes ou acquis à Vatican II. Et des évêques, il y en aura jusqu’à la fin des temps : Pierre a des successeurs perpétuels (Pastor aeternus, chapitre 2), et Notre-Seigneur demeure avec les siens tous les jours jusqu’à la consommation des siècles (Matthieu 28, 20).

    Le Pape d’Amazonie et le miracle de rigueur
    Si le concile échoue, prophétise-t-on, surgira un antipape amazonien qui ne lâchera jamais sa tiare. Un autre Brésilien est ici visé, non feu Mgr Castro Mayer, mais Mgr Da Silva. Un Pape d’Amazonie ? Rome s’en est déjà occupée, en 2019, avec son synode bergoglien du même nom. Quant aux « antipapes », ils sont déjà là, ou peu s’en faut. Palmar de Troya, où Clemente Domínguez se proclame Grégoire XVII en août 1978, sur la foi de ses visions. Belvue, au Kansas, où David Bawden se fait élire en 1990 par six laïcs, ses parents compris.
    Tous procèdent d’une même source : une révélation privée ou une assemblée sans qualité aucune. Les laïcs seuls (sa « daronne » dans le lot, littéralement) ne peuvent élire, Bawden en fournit la démonstration par l’absurde ; il faut donc que ceux qui le peuvent le fassent. Ces chimères prospèrent dans le vide que laisse le refus des moyens ordinaires : c’est le providentialisme appliqué à la tiare. Palmar de Troya en offre l’exemple le plus abouti ; nous l’avons étudié dans notre article de juillet 2025 consacré au palmarisme, au mysticisme, au crypto-modernisme et au conclavisme lunaire (lien en fin de publication).

    Curieuses accointances du sédévacantisme providentialiste – II

    On réclame pourtant un miracle pour éclairer l’entendement. Nous ne l’excluons pas. Mais Dieu ne supplée guère par l’extraordinaire ce qu’Il a pourvu par l’ordinaire, et Palmar, justement, est né d’apparitions. Qu’on nous épargne donc l’amalgame : de Palmar, nous ne partageons que le goût d’une bonne paella sur une franche tablée. Ni le visionnaire couronné, ni la messe de cinq minutes environ promulguée en 1983 « sous Grégoire XVII », du temps où Manuel Alonso, son éminence grise et futur « Pierre II », tenait la plume, ni Grégoire XVIII défroqué en 2016 pour épouser une ancienne religieuse, ni Pierre III qui lui succède, ni une « Église palmarienne » dressée publiquement contre la romanité.
    Quant à Monseigneur Alonso, dont on s’inquiète qu’il soit invité : le seul prélat connu sous ce nom, Manuel Alonso Corral, sacré à Palmar en 1976, successeur de Clemente Domínguez en 2005 sous le nom de « Pierre II », est mort en 2011. Inviter un défunt au concile, voilà, pour le coup, attendre le miracle. Les autres noms relèvent de la prudence des organisateurs, non du principe. « En puissance », puisque le mot est cher à nos amis guérardiens, tous sont invités. Encore faut-il le vouloir.

    Ni pour ni contre, bien au contraire
    Au terme de l’échange, notre contradicteur confie n’avoir pas d’avis arrêté, la Thèse lui semblant plus sûre ; si le concile a lieu, c’est que Dieu l’aura permis. La balle, conclut-il, est dans notre camp ; il suffira d’« arriver bétonné ». Prenons acte : on ne nie plus la légitimité d’un Concile général imparfait, on en discute le gros œuvre. C’est un progrès, et nous nous en réjouissons.
    Plus sûre, la Thèse, qui refuse toute juridiction aux successeurs des Apôtres ? Être sûr de ne rien risquer parce qu’on ne fait rien, ce n’est pas de la prudence : c’est de l’abstention. Une Église fantôme munie d’une autorité zombie est sûre à la manière d’un coffre-fort vide : nul n’y craint le cambriolage. Préférer ce confort relève du goût, comme on préfère un pull à un autre ; mais le goût n’est pas une ecclésiologie, l’abstention non plus. Quant à la balle, elle est dans notre camp depuis 1958, et c’est bien pourquoi nous la jouons. On ne bétonne rien assis dans un fauteuil club, la tisane à portée de main.

    Pour conclure
    Le Ciel ne délivre pas de permis de construire avant le premier coup de pioche. Il bénit l’ouvrage de ceux qui se lèvent, et laisse ceux qui restent assis commenter le chantier depuis le balcon. La Chaire attend toujours sous le baldaquin. Qu’on la laisse vide par prudence ou par confort, le résultat est le même ; seule la manière d’y monter reste à débattre. Débattons-en donc, mais debout.

    Intégralisme Organique : ni concile sur certificat, ni Thèse en coffre-fort, ni Pape d’Amazonie, ni messe au service rapide.

    Notre étude sur Palmar de Troya