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Publié le par Florian Rouanet
🕊️ Deux peuples, une langue et une haine séculaire : la Serbie-Croatie, peuples frères ennemis ;
⁂ Énoncé liminaire
Fidèle lecteur,
Au sein des Balkans enflammés, les peuples serbe & croate s’enchevêtrent depuis des siècles dans une rivalité fratricide, que ni le temps ni les larmes ne semblent pouvoir apaiser. L’histoire a voulu qu’ils naissent d’une même matrice ethnique, qu’ils parlent la même langue, mais qu’ils fussent dressés les uns contre les autres notamment par l’élément religieux, l’histoire impériale & les nationalismes souvent exacerbés du XXᵉ siècle.De l’opposition à la scission du Schisme d’Orient aux flambées oustachies, des combats honorables, mais fratricides, sous l’égide de Rome, ou de Constantinople, aux alignements géopolitiques passés et contemporains, l’article présent se propose d’établir avec lucidité une esquisse, dénuée d’enflures passionnelles, des antagonismes profonds entre Serbes & Croates. C’est que, pour mieux comprendre le présent & prévenir les affres de l’avenir, il faut bien oser sonder les racines de l’inexorable contentieux.

☧ Assise conceptuelle
ETHNIE, subst. fém. : « Groupe humain que rassemble un ensemble de caractères de civilisation, notamment la langue, les structures sociales, les institutions, la race et les croyances. »
SCHISME, subst. masc. : « Séparation, scission dans une communauté religieuse, préalablement unie. »
NATIONALISME, subst. masc. : « Doctrine qui fait de la nation le principe suprême de la vie politique. »
☩ Épigraphes préludiales
Le 28 mars 1941, Stepinac déclare dans une note au sujet des premières tentatives de la Yougoslavie pour unir les Croates et les Serbes que :
« En fin de compte, les Croates et les Serbes sont de deux mondes différents : Pôle nord et Pôle sud, ils ne seront jamais capables d’être ensemble à moins d’un miracle divin. Le Schisme d’Orient est la plus grande malédiction en Europe, presque encore plus grande que le protestantisme. Ici il n’y a pas de morale, de principes, de vérité, de justice ou d’honnêteté ».
« Dieu, qui dirige le destin des nations et contrôle le cœur des rois, nous a donné Ante Pavelić et a ému le chef d’un peuple ami et allié, Adolf Hitler, à employer ses troupes victorieuses pour disperser nos oppresseurs et nous permettre de créer un État indépendant de Croatie. Gloire à Dieu, notre gratitude à Adolf Hitler, et une loyauté infinie à notre Poglavnik, Ante Pavelić. »
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Dans une lettre du 14 mai adressée au Pape, alors qu’il avait connaissance du massacre de 260 Serbes orthodoxes détenus dans l’église de Glina, Stepinac loua les efforts des Oustachis pour transformer la Croatie en une « nation catholique », et fit l’éloge de Pavelić en particulier, notant qu’il comptait « liquider » (éliminer) les Serbes orthodoxes de Croatie :
« En toute honnêteté, je remarque que, dans les cercles du pouvoir, existe le plus vif désir de faire de la Croatie une nation catholique. Le ministre de la guerre [Slavko Kvaternik] m’a garanti absolument : ou bien la Croatie sera catholique, ou bien qu’elle disparaisse… Le désir de ceux qui dirigent actuellement la Croatie de mettre en œuvre les enseignements de l’Église catholique nous oblige à les aider et à les soutenir avec toute la loyauté et la force dont nous disposons. »
« Pavelić est un véritable catholique pratiquant et croyant, et il souhaite, malgré d’immenses obstacles, créer un État catholique en Croatie… Je crois que si le Poglavnik Pavelić restait chef du gouvernement pendant vingt ans, les schismatiques [c’est-à-dire les Serbes orthodoxes] seraient complètement liquidés (éliminés) de Croatie. »
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Le Journal catholique croate Nedjelja (ou Nedelja), l’hebdomadaire officiel du diocèse de Zagreb.
Dans une lettre adressée au Pape en date du 16 mai 1941, Mgr Stepinac écrivit que ces lois raciales visaient à apaiser les nationaux-socialistes, et conclut qu’« c’était un mal bien moindre que les Croates promulguent cette loi plutôt que de laisser les Allemands prendre entièrement le pouvoir entre leurs mains », et précédemment.& le 30 avril 1941, Pavelić signa les principales lois raciales – le Décret légal sur les origines raciales et le Décret légal sur la protection du sang aryen et de l’honneur du peuple croate.
Σ Arborescence des matières
🇭🇷 I. Peuples slaves & unité brisée
🕍 II. Dualité religieuse : catholiques contre orthodoxes
🩸 III. L’Ombre des Oustachis & le mythe Pavelić
⛪ IV. Mgr Stepinac, le prélat hautement « controversé »
🌍 V. Résonances contemporaines & devenir post-communiste
⚔️ Le même sang, des confessions opposées, un contentieux inextinguible : histoire, confession & sang versé
I. Peuples slaves & unité brisée
Le drame yougoslave ne s’explique que par une double fidélité : celle des peuples à leur origine commune, & celle, plus poignante encore, à leurs divergences. Car Serbes & Croates, bien loin d’être deux peuples étrangers, se confondent pour une part essentielle dans leur substrat anthropologique. Langue, coutumes populaires, physionomie, toponymie, folklore : tout, ou presque, les unit, du moins en surface. Toutefois, ces deux mondes ce sont éloignés depuis. Ils s’expriment dans le même idiome – une langue slave méridionale au tronc commun, le serbo-croate –, possèdent une mémoire rurale semblable, une sensibilité analogue au tragique historique, qui a pu, s’éloigner d’ailleurs avec le temps désormais.
Cependant, cette unité apparente se fissura au fil des siècles sous les coups portés par l’histoire impériale. Tandis que les Croates s’intégrèrent à la sphère d’influence occidentale – catholique & latine, sous la double égide du Royaume de Hongrie & du Saint-Empire –, les Serbes, eux, tombèrent dans l’orbite byzantine, avant de subir plus tard le joug ottoman.
De ces trajectoires divergentes naquit une inimitié que l’on peine à réduire à de simples différences de rites. Car ce qui opposa Serbes & Croates ne fut point une banale jalousie de voisins, mais un conflit latent entre deux visions « religieuses » du monde.La tentative yougoslave du XXe siècle ne fit qu’ajouter à la confusion. Imposée par la volonté politique de quelques-uns, au sortir de la Première Guerre mondiale, elle prétendait fondre ces peuples « frères » dans une entité fédérative artificielle. Le Royaume des Serbes, Croates & Slovènes – plus tard renommé Yougoslavie – institua une monarchie centrale dominée par les Serbes. Les Croates s’en sentirent marginalisés, sinon trahis. Puis vint le tour du communisme titiste [adopté après 1948 avec Josip Broz Tito], qui, sous prétexte d’unité, imposa un silence autoritaire et matérialiste sur les antagonismes ethniques. Mais les rancœurs, recouvertes d’un vernis idéologique, couvaient encore.
II. Dualité religieuse : catholiques contre orthodoxes
La divergence religieuse entre Serbes & Croates constitue sans doute le foyer incandescent de leur inimitié. Elle s’illustre moins dans les dogmes et les allégeances historiques. Le Croate, catholique romain, regarde vers Rome, vers l’Occident latin, vers la papauté ; le Serbe, fidèle de l’église dite orthodoxe autocéphale, vénère les saints byzantins, le mont Athos, les icônes orientales.
C’est là une question de foi et d’ancrage civilisationnel, profond, enraciné dans l’héritage et les mémoires collectives. À travers cette opposition s’affrontent deux visions rivales du « sacré », deux conceptions de l’ordre politique et spirituel du monde.Le Schisme d’Orient (1054) [qui s’est produit sous le pontificat du Pape Léon IX] demeure l’origine doctrinale de cette séparation, mais la fracture s’est aggravée par les rivalités géopolitiques qui suivirent. À mesure que l’Empire ottoman déferlait sur les Balkans, les catholiques se plaçaient sous la protection des puissances d’Occident – Habsbourg, plus tard les puissances latines –, tandis que les orthodoxes tentaient de préserver leur spécificité culturelle, sous la férule du Sultan – rappelant le gallican François 1er avec Soliman le Magnifique. Cette différence d’attitude face à l’envahisseur forgea deux psychologies nationales opposées : soumission rusée d’un côté, fidélité hiératique de l’autre.
Les Croates, intégrés à la Mitteleuropa catholique, se voulurent rempart contre l’Islam comme contre le schisme oriental. Quant aux Serbes, ils virent dans leurs voisins croates des agents de Rome, voire des croisés à l’âme vendue, collaborateurs de puissances étrangères. De là naît cette défiance viscérale. Ce n’est guère par hasard que le cardinal Stepinac, au XXe siècle, put déclarer avec véhémence que « le schisme orthodoxe est une plaie plus grande encore que le protestantisme ».
Or, cette hostilité religieuse, bien que souvent travestie sous les habits du nationalisme moderne, structure toujours les mentalités. Elle perdure jusque dans les baptêmes, les mariages, les funérailles, rituels où chacun reconnaît son camp, son héritage, sa fidélité ancestrale.
III. L’Ombre des Oustachis & le mythe Pavelić
Lorsque l’Europe sombra dans la guerre totale, en 1941, la Croatie vit en l’Axe germano-italien l’occasion de briser la domination serbe au sein du royaume yougoslave. C’est dans ce contexte qu’apparut Ante Pavelić, chef du mouvement oustachi (fascistes croates), proclamé Poglavnik (guide suprême) de l’État indépendant de Croatie (NDH), en partie, sous le parrainage du Troisième Reich.
Les Oustachis, exaltés de nationalisme & d’anticommunisme, voulurent purifier la Croatie de ses « éléments impurs » : Serbes orthodoxes, Juifs, Roms. Leur virilité d’expression fut d’une telle dureté que cela choquée parfois jusque leurs alliés allemands. Camps de concentration – notamment Jasenovac –, rafles, de probables « conversions forcées » (encore que cela reste à prouver !), exécutions de masse : tout fut mis en œuvre pour édifier un État homogène, catholique, aligné sur Rome & Berlin.
Pavelić, ancien avocat & activiste, fut accueilli avec bienveillance par une partie du clergé catholique croate. Le cardinal Stepinac, sans approuver ouvertement chacun de ses actes, l’a soutenu auprès du Vatican notamment. À ses yeux, la création de l’État croate valait que l’on acceptât certaines compromissions, au nom d’un objectif plus grand : une Croatie enfin libre & catholique.
Le mythe de Pavelić en Croatie divise encore les plus refroidis. Quoi qu’il en soit, son œuvre sanglante a marqué au fer rouge la mémoire collective des Serbes, qui virent dans les Croates des ennemis. Le contentieux, dès lors, devenait absolu : il ne s’agissait plus de querelles frontalières, hélas, mais d’un gouffre moral entre deux peuples frères.

IV. Stepinac, le prélat hautement « controversé »
Figure austère & hiératique, le cardinal Alojzije Stepinac symbolise à lui seul, avec Mgr Tiso, la liaison possible entre doctrine sociale de l’Église et national-socialisme allemand. Patriote croate sincère, il fut en même temps l’homme d’Église lié au sort du régime. Son appui initial à l’État oustachi se traduisit par des déclarations publiques engageantes, mêlant exaltation religieuse & prudence politique. « Canonisé » par Wojtyla/Jean-Paul II, sa mémoire est objet de discorde entre Rome & Belgrade.
Stepinac vit en Pavelić un rempart contre la déchristianisation & l’expansion bolchévique. Il voulut croire que le nationalisme croate servirait la Foi. Les archives témoignent qu’il eut connaissance des massacres ici ou là, qu’il tenta parfois d’atténuer.
La mémoire croate a sanctifié son image, celle serbe la maudit. Ce clivage reflète l’échec d’une réconciliation véritable, empêchée par la charge passionnelle que son nom continue de porter – bien qu’en tant qu’Occidental, notre préférence irait naturellement à la Croatie. Plus qu’un homme, Stepinac est un révélateur : celui du drame moral d’un clergé pris entre fidélité nationale et charité évangélique, entre l’autel et le sabre…
V. Résonances contemporaines & devenir post-communiste
Les décombres de la guerre froide laissaient espérer une ère de réconciliation & de prospérité partagée entre les anciennes républiques yougoslaves. Hélas, les années 1990 démontrèrent que les braises couvaient encore. L’éclatement sanglant de la Yougoslavie sous la supervision OTANesque, le siège de Sarajevo, les massacres de Vukovar ou de Srebrenica révélèrent l’ampleur de la haine séculaire entre communautés.
Aujourd’hui, Croatie & Serbie ont pacifié leurs relations diplomatiques. Les échanges commerciaux fonctionnent, les frontières sont ouvertes, les jeunes générations voyagent. Mais l’hostilité demeure tapie, dans les manuels scolaires, dans les églises, dans les commémorations patriotiques. Il est des blessures que seule une régénération spirituelle peut guérir – & non des traités politiques.
Sur un autre plan, ces peuples d’Europe de l’Est, longtemps jugés arriérés, affichent aujourd’hui une résistance à la dissolution dite postmoderne que l’Occident leur envie secrètement. En Croatie, le culte marial reste fort, les familles nombreuses ne sont pas exceptionnelles, les églises encore pleines. En Serbie, l’orthodoxie retrouve son prestige d’antan, forgeant une identité fière face à l’uniformisation marchande du monde.
Mais ce rempart tiendra-t-il ? Les signes d’alignement sur l’Occident décadent s’accumulent. La classe politique bruxellisée, les influences médiatiques, la perte progressive des mœurs traditionnelles : tout laisse à craindre une décomposition lente, semblable à la fin de l’Empire romain, ou encore celle que connut la France en son XXᵉ siècle finissant…

⚜️ Synthèse conclusive
Serbie & Croatie sont sœurs rivales, frères ennemis. Tout les unit & tout les sépare. Ce paradoxe douloureux traverse l’histoire des Balkans depuis des siècles. De Rome à Constantinople, des champs de bataille aux sanctuaires, des offices religieux aux discours politiques, les deux peuples n’ont cessé de se redéfinir l’un contre l’autre – à l’instar d’irlandais catholiques et protestants britanniques.
Ce constat invite à la méditation : il est des divisions qui, au-delà de leur apparence contingente, révèlent des fractures d’ordre métaphysique. Le schisme, plus qu’un accident théologique, est une blessure civilisationnelle.
Notre temps appelle à la lucidité. La Yougoslavie fut un rêve brisé, car elle méconnaissait les cœurs. L’Europe actuelle, si elle veut survivre, devra comprendre que l’unité ne se décrète pas sur des abstractions, mais se sécrète dans les fidélités communes, les traditions partagées & la reconnaissance mutuelle de l’héritage immémorial.
La Rédaction ARTICLES COMPLÉMENTAIRES
Pour approfondir
- Croatie : Une histoire politique par Marie-Janine Calic, éditions Fayard.
- The Vatican’s Holocaust de Avro Manhattan, pour une analyse critique de l’appui catholique au NDH.
- Revue Cahiers slaves, article de Jean-Arnault Dérens
- Stepinac: His Life and Times, Robin Harris, 2016.
- Le Jugement de l’Histoire : Les crimes du NDH, Actes de colloques, Éditions du Dialogue, 2001.
- Les Balkans, une histoire partagée, Georges Castellan, édition Fayard.
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