• Ravel, un amputé de guerre et un concerto pour piano – Jacynthe



    Dossiers musicaux : Maurice Ravel

  • DOSSIERS MUSICAUX : RAVEL, UN AMPUTÉ DE GUERRE ET UN CONCERTO POUR PIANO

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    La Grande Guerre… 

    On a peine à s’imaginer de nos jours les ravages que causa la Première Guerre Mondiale et qui lui valurent ce surnom évocateur. « Plus jamais ça », disaient nos aïeux, et nombre d’entre nous ont au moins un ancêtre tombé au front, sans compter les mutilés, les défigurés, les traumatisés à vie.

    Les musiciens aussi firent la guerre, Maurice Ravel fut de ceux-là. Pourtant déclaré inapte au tout début à cause de sa petite taille et de sa nature frêle et délicate, le compositeur, né en 1875, fier patriote, fit des pieds et des mains pour rejoindre son frère au front. Enfin incorporé le 10 mars 1915, celui qui voulait intégrer les rangs de l’aviation est affecté… au service des convois automobiles, section poids lourd. Notre chétif musicien se retrouve au volant d’un deux tonnes cinq cents, puis d’une camionnette Panhard surnommée Adélaïde. Il devient ambulancier près des tranchées le 13 avril 1916 (unité « ambulance 13 ») et frôle la mort à plusieurs reprises avant d’être rattaché au parc de réparation du 75. 

    «Je suis pacifique, je n’ai jamais été courageux. Mais voilà : j’ai eu la curiosité de l’aventure ! » 

    Il tombe malade à Châlons-sur-Marne et doit être opéré avant d’être réformé le 1er juin 1917. Quand il revient chez lui, sa mère est morte. Il est seul et dévasté.

    La guerre ne l’empêcha pas de composer puisqu’on lui doit plusieurs élégantes oeuvres pendant cette période, dont le Tombeau de Couperin, composé entre 1914 et 1917 et dédié à des amis disparus. 

    On s’est servi de lui à l’envi pour soi-disant illustrer « le patriote non-nationaliste », car il refusa d’adhérer à la Ligue nationale de la défense de la musique française, et s’en explique dans une lettre du 7 juin 1916 :

    « Je ne crois pas que « pour la sauvegarde de notre patrimoine artistique national » il faille « interdire d’exécuter publiquement en France des œuvres allemandes et autrichiennes contemporaines non tombées dans le domaine public. » […] Il m’importe peu que M. Schönberg, par exemple, soit de nationalité autrichienne. Il n’en est pas moins un musicien de haute valeur, dont les recherches pleine d’intérêt ont eu une influence heureuse sur certains compositeurs alliés, et jusque chez nous. »

    On voit que nos prétendues élites ont eu beau jeu de porter Ravel aux nues lors de la commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918 alors qu’elles détruisent sciemment notre patrimoine national. 

    Même si je ne partage pas son admiration pour Schönberg qui a fortement contribué à détruire l’art musical par la spéculation intellectuelle, notre compositeur avait raison sur un point : notre patrimoine artistique national est lié au patrimoine artistique européen, et tant pis pour les jaloux. 

    Mais revenons à la guerre… de l’autre côté, côté allemand donc, un grand pianiste qui connut Richard Strauss, Johannes Brahms et Gustav Mahler dans son enfance, Paul Wittgenstein (1887-1961) est sérieusement blessé sur le front russe. Capturé, il doit être amputé de la main droite. Décidé à surmonter son handicap, il décide de commander diverses oeuvres pour sa seule main, la gauche à plusieurs compositeurs, allemands, russes ou français, comme Ravel. 

    Celui-ci, touché par l’histoire de Wittgenstein, relève le défi et compose tout un concerto pour piano pour… une seule main. 

    Le Concerto pour la main gauche est bientôt composé et est créé le 5 janvier 1832 par Paul Wittgenstein qui aura au préalable effectué quelques remaniements à la partition, pas toujours du goût de Ravel… 

    L’œuvre ne fut créée à Paris dans sa forme originelle que plus tard, par Jacques Février sous la direction de Charles Munch, le 19 mars 1937, Ravel malade ne put y assister et décédera le 28 décembre 1937. Plus tard, Wittgenstein regretta ses paroles et rendit justice à Ravel.

    Sombre et d’une écriture virtuose, ce concerto d’un seul tenant mais composé de trois parties enchaînées semble refléter l’angoisse de la Grande Guerre et des temps précédent la Seconde plus que l’insouciance folle qui caractérisait ces années, brisée néanmoins par l’effondrement boursier de 1929. 

    Déjà l’introduction dans l’extrême grave des instruments nous plonge dans une ambiance de terreur. La guerre des tranchées que Ravel a vécue ?

    La main gauche du piano fait une entrée fracassante dans un registre grave et très noir et semble lutter sans cesse avec l’orchestre. Une variante du thème du Dies irae y revient plusieurs fois comme une obsession, et de grands crescendo culminent sur une tension palpable, témoin de l’état du monde dans ces années. Dans le mouvement central, un ostinato (motif répété sans cesse) rappelle le fameux Boléro du même compositeur. 

    A l’oreille, il est très difficile de se rendre compte que le pianiste n’a qu’une main, tellement les notes courent sur toute l’étendue du clavier, donnant l’illusion d’une deuxième main.

    Il est impressionnant de voir des pianistes avec leurs deux mains valides jouer cette œuvre avec une seule main en acceptant de se mettre à la place d’un pianiste manchot et de laisser leur main droite pour une petite vingtaine de minutes de musique. 

    Ecoutez par exemple Boris Berezovski et le Sinfonia Varsovia dirigé par Jean-Jacques Kantorow. 

    L’oeuvre ayant été au programme de l’option musique au bac en 2017-2018, on trouve de très bonnes analyses sur YouTube comme celle-ci, avec des commentaires suivant le déroulé de la musique. 


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