• L’ode à la joie : qui se cache derrière l’hymne européen ? (Jacynthe)



    Médiocrité et bizarrerie

  • L’ODE À LA JOIE : QUI SE CACHE DERRIÈRE L’HYMNE EUROPÉEN ?

    Qui ne s’est pas déjà surpris à fredonner la mélodie entraînante et simple que l’Union Européenne choisit pour en faire son hymne destiné à assurer la fraternité entre les peuples ? Il n’a officiellement pas de paroles, mais les écoliers l’apprennent à l’école, avec des couplets lénifiants sur la fraternité et l’amour (il suffit d’aller voir les paroles sur Wikipédia pour comprendre).

    On le nomme toujours « l’hymne à la joie de Beethoven », et on l’apprend souvent sans savoir d’où cette pièce un peu spéciale a pu être extraite.

    Figurez-vous que c’est un petit morceau – le thème principal – extrait du 4e et dernier mouvement de la 9e et dernière symphonie de Ludwig van Beethoven. Un Allemand, ou plutôt un Prussien, né à Bonn mais Viennois d’adoption, devait être choisi pour l’hymne européen… ce qui déclencha une certaine polémique. Est-ce l’Europe ou l’Allemagne ?

     Mais tout y est : la musique est entraînante, et Beethoven, immense compositeur, était imprégné d’idéalisme un peu béat, de kantisme et de la vision d’un monde meilleur et fraternel. La combinaison est parfaite et on comprend que l’UE(RSS), qui rêve de lendemains qui chantent (et d’un monde meilleur et fraternel), l’ait choisi dans les années 1970 lors du bicentenaire de la naissance de Beethoven. On sait combien ce compositeur, révolutionnaire utopiste, fut cruellement déçu quand Napoléon, qu’il idolâtrait presque pour ses idéaux d’un monde meilleur, se fit sacrer empereur : le grand homme était devenu à ses yeux un tyran, et la 3e symphonie dite « Héroïque » fut finalement dédiée « à la mémoire d’un grand homme »…

    Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre Hymne à la Joie.

    Quand Beethoven, un Beethoven déjà âgé et sourd mais encore plein de vigueur et à la renommée internationale, composa sa 9e symphonie, il décida de déployer toute la puissance et la superbe de l’orchestre en lui adjoignant un chœur pour le final et dernier mouvement. Ce fut un scandale épouvantable à l’époque, et les passions se déchirèrent entre partisans de la musique pure qui se sentaient trahis par le Maître, et ceux qui plaçaient la Parole au-dessus de tout.

    Après le tonnerre, la foudre du premier mouvement, la douce mélancolie, le désespoir, les attentes déçues et les extases interrompues des mouvements suivants, Beethoven cherchait la joie, il était obnubilé par elle et il lui fallait des paroles et des voix.

     Un chœur peut chanter sans paroles, mais en l’occurrence, Beethoven alla en chercher. Des paroles allemandes d’un poème un peu fade, médiocre, mais qui avait eu une popularité immense.

    Il n’alla pas les chercher très loin, il connaissait depuis longtemps cette ode de Schiller constituée de strophes et de refrains, et nous avons, outre une mise en musique du texte entier, de nombreuses esquisses de mélodies pour ce poème à différentes époques de sa vie.

    Non content de l’œuvre telle qu’elle se présentait, il fit le tri dans les strophes de Schiller et assembla des petits morceaux de l’ode pour réaliser son œuvre personnelle.

    Il faut dire que Schiller lui-même récusa plus tard son Ode, qu’il qualifia de « mauvais poème », malgré « un certain feu du sentiment ». Ecrite en 1785, elle a apparemment des affinités singulières avec les chants maçonniques parus les années précédentes. En effet, quoique Schiller ne fit jamais partie d’une loge, il composa son ode dans un cercle de francs-maçons et on a retrouvé une lettre de la loge de Glogau en 1792 (année fatidique de l’abolition de la royauté en France…) qui remerciait le poète « du bonheur et du bien » que faisait le chant de son Ode aux réunions de fête.

    Comme Schiller, Beethoven fut bercé par l’Aufklärung allemand, sorte de « révolution fraternelle » idéaliste, dont Kant nous donnait la définition en 1784 dans l’essai « Was ist Aufklärung ? » :

    « L’Aufklärung est l’âge de majorité spirituelle; sa devise est : aie le courage de te servir de ta raison propre ! ». Il explique également que nous ne vivons pas dans un âge ou l’Aufklärung est réalisée, mais dans « Un âge de l’Aufklärung. Le plus grand nombre des hommes ne sont pas encore majeurs; ils ne sont pas encore capables de se passer de la direction d’un autre dans les choses de la religion ; mais ils sont sur le chemin ».

    Ceci définit assez l’Union Européenne qui voudrait tout abolir, patrie, nation, races… pour tout fondre dans une universalité mal comprise, fade et rose, où la Joie embrasse le monde entier comme l’annoncent les paroles de l’hymne (rêve utopiste s’il en est, on croit revoir le fantôme de Rousseau chuchoter “l’homme est bon par nature…”).

    On voit assez où l’homme arrive quand il se croit assez sage par lui-même pour se passer entièrement de « la direction d’un autre » pour apprendre, et non pas seulement dans les choses de la religion.

    Beethoven réussit là un tour de force. Car si les paroles sont, osons le dire, nulles, la musique est jubilatoire.

    Tellement réussie que personne n’est choqué de voir ce thème de symphonie détaché de son squelette, de sa fonction d’apothéose d’une symphonie gigantesque, de tout le pathos précédent, de son introduction, et même de son orchestration telle que voulue par Beethoven avec l’entrée des voix progressives. Personne n’est même tellement choqué de le voir détaché de ses paroles originelles, alors qu’il apparaît que Beethoven a explicitement pensé cette musique pour le texte remanié de Schiller.

    En fait, cette musique incarne l’Europe idéalisée avec sa Joie fraternelle. Une Europe qui n’existe pas et qui n’existera jamais et dont la seule beauté est cet hymne qu’elle n’a pas choisi au hasard et qu’elle a privé de ses paroles.

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    Pour terminer ma documentation tout en prenant plaisir à lire, car l’auteur est très littéraire , je me suis basée sur la série des livres sur Beethoven de Romain Rolland, et en particulier Beethoven, les grandes époques créatrices – la cathédrale interrompue, tome I – « La Neuvième Symhonie », aux éditions du Sablier, imprimé en 1943.

    Jacynthe.


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