• Lucrèce, poète des loisirs – « Une vie, une œuvre »



    Un peu de philosophie politique antique

  • Lucrèce, immense poète et philosophe latin du 1er siècle avant notre ère christique, est un auteur rendant hommage à Épicure. La qualité qui lui a été reconnue est qu’il résolvait les problèmes philosophiques épicuriens, de façon poétique.

    Il est connu et reconnu en particulier pour son « Règne de la nature » (De rerum natura), un texte clair et droit, militant et difficile – parce que moins accessible qu’un Cicéron ! C’est aussi un document atomiste, imagé, naturaliste (au sens d’ordre naturel). Le réel du langage y est exposé, d’où le lien possible avec la sophistique de Protagoras.

    Dans la série de nos antiquités gréco-latines, l’épicurisme est une philosophie du plaisir et de la volupté qui a subi les foudres du christianisme naissant pour des raisons surnaturelles évidentes. Et avant cela, ce sont ceux qui n’aimaient pas les épicuriens dans l’Antiquité qui les ont calomniés.

    Au fait, cette école philosophique hellénistique (avec le stoïcisme et le scepticisme) est tout sauf une sentine de volupté et de stupre, car l’épicurisme est au contraire une ascèse des désirs. Epicure lui-même était souffreteux et il a passé toute sa vie à essayer de moins souffrir.

    En effet, pour le reste, Épicure est axé sur le thème du plaisir individuel et doté d’un agnosticisme affiché. Nous pourrions comparer ce second point avec un Confucius : le Ciel existe, mais nous n’aurions pas d’informations dessus, ainsi laissons-le tomber… ! Comparaison n’est pas raison, notre Chinois avait une pensée plus collective et publique pour sa part.

    L’hédonisme en société est un problème, un vice, voilà pourquoi les clercs médiévaux l’ont « pris biais en tête », de façon caricaturale parfois, comme pour personnaliser le mal pour l’âme, l’oisiveté et les plaisirs prosaïques, non studieux disons.

    Ce qu’il y a de contradictoire avec nos sociétés « post-modernes », est qu’elles sont ultra permissive et dite libérale libertaire en tout, mais très violente contre tous les actes élémentaires de la vie quotidienne (écologisme abstrait et covidisme obligent : stationner un véhicule, s’asseoir à une terrasse soviétoïde, etc.).

    La situation n’est pas encore révolutionnaire, alors préoccupons-nous de ce qui dépend de nous directement (Épictète) et agissons ce sur quoi nous pouvons agir au quotidien (famille, proches, amis, collègues, etc.). Pour une restauration à terme, il nous faudra une organisation qui devra valider les qualités des hommes en amont par un cercle aristocratique de bon goût, et en aval, par la réussite populaire due à la qualité de ce qui est réalisé – en sommes, la réforme morale que proposait Ernest Renan…

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    Par Francesca Isidori et Jean-Claude Loiseau.
    Émission diffusée sur France Culture le 20.06.1996.

    Écrit au Ier siècle avant J.-C., le « De Natura Rerum » de Lucrèce est l’un des plus célèbres et des plus beaux poèmes philosophiques jamais écrits. C’est la seule œuvre connue de ce disciple zélé d’Épicure qui reprend plus de deux siècles après son maître sa doctrine salvatrice, traduisant en poète visionnaire qu’il est les mouvements incessants des atomes et perpétuel devenir des choses au sein du vide. Suivant en effet l’enseignement de l’atomisme grec, Lucrèce fait surgir par l’âpre puissance de sa poésie la représentation d’un univers où tout est matière, « corps aveugles » qui s’agrègent et se désagrègent, un univers qu’aucun dessein surnaturel ne régit. Poème scientifique qui explore l’univers physique mais aussi vision de l’existence cosmique et humaine traversée par la tension jamais résolue entre poésie et raison. Bien que le De Natura Rerum fût édité par Cicéron, ce dernier, à part une allusion rapide, ne nous donne aucun renseignement sur Lucrèce, participant ainsi à ce qu’on a appelé une « conjuration du silence » autour du poète. Une notice de Saint Jérôme, discutée et discutable, a accrédité l’image d’un poète rendu fou par un philtre d’amour, écrivant pendant les intervalles de sa maladie quelques livres, que par la suite Cicéron corrigea, et qui « finit par se tuer de sa propre main, à l’âge de quarante quatre ans ».

    Entretiens préparés par Francesca Isidori avec Mayotte Bollack, auteur de la « Raison de Lucrèce », José Kany Turpin, traductrice du « De Natura Rerum », Jackie Pigeaud, latiniste, et Heinz Wissmann, philosophe.
    Des lectures de textes extraits de « De Natura Rerum » par Elisabeth Huppert, Claude Regi, Jean-Michel Damian et Tiziano Dorandi ponctuent ce programme.

    Approfondir avec philoMag


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