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Publié le par Florian Rouanet
ROBESPIERRE MÉLOMANE ? – DU BON USAGE DE LA MUSIQUE
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« Le vide que laisse la suppression du rituel du fanatisme doit être rempli par les chants de la liberté, et le peuple doit augmenter, par ses accents, la solennité des fêtes consacrées aux vertus que la République honore. »
Il avait tout compris. Robespierre était un homme de son temps, il n’ignorait pas que le peuple dont il était maintenant le maître était encore chrétien d’âme, chrétien de racines, de culture, de tradition, bref, profondément religieux.
C’était aussi un révolutionnaire, dans tous les sens du terme et surtout les mauvais. Il voulait une ère nouvelle : il fallait tout abattre, tout réédifier. Les arrêtés de floréal (décrets de la Convention de mai 1794) indiquent que désormais, les artistes doivent travailler dans l’esprit de la Révolution.
La grande Fête de l’Être Suprême du 20 prairial de l’an II (8 juin 1794, un dimanche de Pentecôte) vit suspendre, au-dessus du grand bassin des Tuileries, un gigantesque mannequin de carton représentant l’athéisme. Le peintre David était responsable de l’organisation et des décors. Un orchestre jouait « une musique éclatante », selon la chronique des faits, et Robespierre, président de l’Assemblée nationale, était au cœur des événements. Après avoir prononcé un discours, il enflamma l’Athéisme avec une torche allumée, ainsi qu’à d’autres mannequins représentant l’Ambition, l’Égoïsme, la Discorde et la Fausse Simplicité. L’Athéisme en disparaissant, laissait la place à la Sagesse.
On en rirait. Robespierre n’était-il pas au fond un ambitieux et la discorde ne régnait-elle pas dans ses rangs ? C’est aussi drôle que si l’on voyait nos chefs d’État faire la même chose et brûler l’Ambition en place publique.
Robespierre n’avait pas dans l’intention de rendre les hommes athées, d’ailleurs Voltaire ne disait-il pas que la religion était excellente pour le peuple ? Robespierre croyait en l’immortalité de l’âme, du moins dans le décret de la Convention du 18 floréal (7 mai 1794), « le peuple français reconnaît l’Être suprême et l’immortalité de l’âme ». C’est lui aussi qui, rusé, avait pris comme argument central de son discours aux jacobins du Ier frimaire de l’an II (21 novembre 1793) « On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe : ils la diront plus longtemps si on les empêche de la dire. »
Non, Robespierre voulait simplement remplacer le Dieu réel, personnel, bon, paternel, par un espèce de fantôme, un Être suprême froid, hautain, qui ne daignait pas s’occuper de ses pauvres créatures. Il faut transférer la soif de spiritualité de l’homme vers d’autres idéaux que Dieu et Jésus-Christ : la Raison, l’Être Suprême… des concepts.
Et ensuite on passerait des concepts au vide intersidéral. Satan se frotte les mains.
Pour réussir cette transformation, il faut que l’Être suprême soit attirant : chantons donc ses louanges ! Il faut que le peuple chante, et pas seulement les paroles du Ça ira. Le répertoire ne devra pas seulement être parodié, mais créé de toutes pièces sur des paroles élevant l’homme vers des idéaux de liberté et de sacrifice (ils en avaient encore !). Tout était donc prétexte à des fêtes civiques pour entraîner le peuple et ne pas le laisser s’appesantir sur la guerre, la disette, le malheur…
Nos politiques devraient prendre des leçons auprès de ce maître et donner suffisamment de jeux au peuple avant de lui retirer son pain. Ils devraient également se rappeler que Robespierre ne survécu pas longtemps à son triomphe : il fut exécuté, jugé et guillotiné le 27 juillet 1794.
Il fallait singer l’Église catholique et la France chrétienne s’est singée elle-même. On avait des Maîtrises ? Créons le Conservatoire ! On chantait le Credo ? A la Fête de l’Être suprême, on chantera un hymne à ce dernier.
De même, Robespierre voulu intégrer le chant des hymnes révolutionnaires à son projet d’éducation morale et civique (ça nous rappelle quelque chose) de la jeunesse. C’est le projet Rabaut de Saint-Étienne.
« En chaque exercice, il sera chanté des Hymnes à l’honneur de la patrie, à la liberté, à l’égalité, à la fraternité de tous les hommes, (…) propres enfin à former des citoyens à toutes les vertus. La Convention appelle tous les talents dignes de servir à l’Humanité (…) à l’honneur de concourir (…) par des Hymnes et des chants civiques. »
Là ou le projet génial et magnifique quasi-réalisé de l’école républicaine pour tous pèche, c’est sans doute alors qu’il n’inclue pas de chanter la gloire et la louange de la République – l’Être suprême est dépassé, il faut maintenant une déesse athée, sortie du néant et arborant le bonnet phrygien. Cela dit, certaines couches de la population ne seraient probablement pas de l’avis de chanter la gloire et la louange de ce qu’elles haïssent mais dont elles profitent.
Mais Robespierre cherchait encore le beau et la magnificence pour sa nouvelle ère, sa République, sa déesse. Maintenant le peuple n’en a plus besoin. Il peut se vautrer dans le laid, l’impie, le déshonneur, la fange.
Le peuple n’a plus besoin de chanter sa Patrie : Elle est morte.
Jacynthe B.
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Nda : pour les curieux qui désireraient s’informer des textes conventionnels de l’année 1794, on se rapportera aux Procès-verbaux du comité d’instruction publique de la Convention nationale, publiés et annotés par M.J. Guillaume, tome IV, Paris, Imprimerie nationale, 1901. Numérisé en ligne sur le site de la Bibliothèque nationale :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k292917/f3.item.texteImage
Voir aussi : Voeltzel, René, « L’« Etre suprême » pendant la Révolution française (1789-1794) », Revue d’Histoire et de Philosophie religieuse, n. 38-3, 1958, p. 250-272.

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