• Éloge des dettes par François Rabelais



    La dette contrôle vos vies de partout !

  • La dette garde mauvaise presse de nos jours, d’une part 1) parce que la dette bancaire européenne tient ses peuples en esclavage financier éternel et d’autre part 2) parce que l’éclatement individualiste veut que l’on se fasse soi-même, tout seul. Nonobstant, la dette a un double aspect, elle peut être positive et remonte au moins à l’époque du troc ! Pour le 1er cas, on peut dire que la dette est ce qui aide à faire avancer un peuple et l’humanité à un moment donné, ainsi est le coût de la Révolution française ou encore de la fondation de la banque d’Angleterre. Pour le 2e cas rien n’est plus faux même s’il est de bon ton de l’affirmer aujourd’hui, car nous ne serions pas grand-chose ni très humain sans nos parents qui ont pris soin de nous, sans les enseignements que l’on a reçus enfant ou encore sans le commerce amical en général.

    C’est une forme de déterminisme social si vous voulez, et même si l’on choisit bien évidement qui fréquenter, on côtoie les gens qui nous plaisent et nous ressemblent plus pour des raisons profondes et parfois non sues toutefois. Nous sommes tous débiteurs d’une certaine manière, à différentes échelles, envers notre pays et nos proches, qu’ils nous aient vu naître ou grandir par ailleurs.

    Cela ne signifie pas acquiescer et soutenir l’esclavage indirect par dette financière bien sûr, tout a des limites. Cette politique inique et horrible fut rejetée déjà par l’Athénien Solon environ 600 ans avant Jésus-Christ, et la numérisation moderne des rapports d’échanges ne vient pas altérer ni supprimer cette loi aussi cyclique et naturelle que la loi sur la gravité. Ainsi, nous vous laissons découvrir ce traitement original des dettes (au sens général) fait par le personnage Panurge dans le Tiers Livre de François Rabelais. C’est par hasard que cette histoire est revenue à nos oreilles grâce à une citation dans un entretien récent avec le Dr Louis Fouché. C’est important, en effet, la culture générale est ce qui reste, lorsque les années viennent vous dérober votre beauté, votre fraicheur et votre bonne santé. Si vous n’êtes pas endetté d’une quelconque manière, vous tomberiez à l’eau aussi brave que vous soyez !

    — Mais (demanda Pantagruel) quand serez vous hors de dettes ?

    — Es Calendes Grecques, répondit Panurge ; lors-que tout le monde sera content, et que serez héritier de vous-même. Dieu me garde d’en être hors. Plus lors ne trouverai qui un denier me prêtât. Qui au soir ne laisse levain, jà ne fera au matin lever pâte. Devez toujours à quelqu’un. Par icelui sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue, et heureuse vie ; craignant sa dette perdre, toujours bien de vous dira en toutes compagnies : toujours nouveaux créditeurs vous acquestera [acquerra], afin que par eux vous fassiez versure [empruntiez pour payer votre dette], et de terre d’autrui remplissez son fossé. […] Dea [vraiment] en cette seule qualité je me réputais auguste, révérend [respectable], et redoutable, que sus [en dépit de] l’opinion de tous Philosophes (qui disent rien de rien n’être fait), rien ne tenant, ni matière première, étais facteur et créateur. Avais créé. Quoi ? Tant de beaux et bons créditeurs. Créditeurs sont (je le maintiens jusques au feu exclusive-ment) créatures belles et bonnes. Qui rien ne prête, est créature laide et mauvaise : créature du grand vilain diantre [diable] d’enfer. Et fait. Quoi ? Dettes. Ô chose rare et antiquaire. […] Toutefois il n’est detteur qui veut ; il ne fait créditeur qui veut. Et vous me voulez débouter de cette félicité soubeline [exquise] ? Vous me demandez quand serai hors de dettes ?

    Bien pis y a, je me donne à saint Babolin le bon saint, en cas que toute ma vie je n’aie estimé dettes être comme une connexion et colligence [liaison] des Cieux et Terre, un entretenement [conservation] unique de l’humain lignage ; je dis sans lequel bientôt tous humains périraient. […] Un monde sans dettes. Là entre les astres ne sera cours régulier qui-conque. Tous seront en désarroi [désordre]. Jupiter ne s’estimant débiteur à Saturne, le dépossèdera de sa sphère, et avec sa chaîne homérique suspendra toutes les intelligences, Dieux, Cieux, Démons, Génies, Héros, Diables, Terre, mer, tous éléments. Saturne se ralliera avec Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne voudra soi asservir es autres, plus ne sera leur Camille [serviteur qui aide au sacrifice], comme en langue étrusque était nommé. Car il ne leur est en rien detteur. Vénus ne sera vénérée, car elle n’aura rien prêté. La Lune restera sanglante et ténébreuse. À quel propos lui départirait le Soleil sa lumière ? Il n’y était en rien tenu. Le Soleil ne luira sur leur terre ; les Astres n’y feront in-fluence bonne. […] Entre les éléments ne sera symbolisation, alternation, ni transmutation aucune. Car l’un ne se réputera obligé à l’autre, il ne lui avait rien prêté. De terre ne sera faite eau ; l’eau en air ne sera transmuée ; de l’air ne sera fait feu ; le feu n’échauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titans, Aloades, Géants. Il n’y pluira pluie, n’y luira lumière, n’y ventera vent, n’y sera été ni automne. Lucifer se déliera, et sortant du pro-fond d’enfer avec les Furies, les Peines, et Diables cornus, voudra dénicher des cieux tous les dieux tant des majeurs comme des mineurs peuples. De cestuy monde rien ne prêtant ne sera qu’une chiennerie […]. Entre les humains l’un ne sauvera l’autre : il aura beau crier « à l’aide, au feu, à l’eau, au meurtre ». Personne n’ira à secours. Pourquoi ? Il n’avait rien prêté, on ne lui devait rien. Personne n’a intérêt [ne tirera préjudice] en sa conflagration [incendie], en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prêtait-il rien. Aussi bien n’eût-il par après rien prêté. Bref de cestuy monde seront bannies Foi, Espérance, Charité. Car les hommes sont nés pour l’aide et le secours des hommes. En lieu d’elles succèderont Défiance, Mépris, Rancune, avec la cohorte de tous maux, toutes malédictions, et toutes misères. Vous penserez proprement que là eût Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes. Loups-garous, et lutins, comme furent Lycaon, Bellérophon, Nabuchodonosor : brigands, assassineurs, empoisonneurs, malfaisants, malpensants, malveillants, haine portant un chacun contre tous, comme Ismaël, comme Metabus, comme Timon Athénien, qui pour cette cause fut surnommé misanthropos. Si que [si bien que] chose plus facile en nature serait, nourrir en l’air les poissons, paître les cerfs au fond de l’Océan, que supporter cette truandaille de monde, qui rien ne prête. Par ma foi je les hais bien.

    Et si au patron de ce fâcheux et chagrin monde rien ne prêtant, vous figurez l’autre petit monde, qui est l’homme, vous y trouverez un terrible tinta-marre. La tête ne voudra prêter la vue de ses yeux, pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne la daigneront porter : les mains cesseront travailler pour elle. Le cœur se fâchera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, et ne leur prêtera plus. Le poumon ne lui fera prêt de ses soufflets. Le foie ne lui enverra sang pour son entretien. La vessie ne voudra être débitrice aux rognons ; l’urine sera supprimée. Le cerveau considérant ce train dénaturé, se mettra en rêverie [délire], et ne baillera sentement [transmettra la perception] es nerfs, ni mouvement es muscles. Somme, en ce monde déraillé, rien ne devant, rien ne prêtant, rien n’empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse, que n’a figuré Ésope en son Apologue. Et périra sans doute ; non périra seulement, mais bientôt périra, fût-ce Esculape même. Et ira soudain le corps en putréfaction ; l’âme tout indignée prendra course à tous les Diables, après mon argent.

    Au contraire représentez-vous un monde autre, auquel un chacun prête, un chacun doive, tous soient débiteurs, tous soient prêteurs. Oh quelle harmonie sera parmi les réguliers mouvements des Cieux. Il m’est avis que je l’entends aussi bien que fit onques Platon. Quelle sympathie entre les éléments. Oh comment Nature s’y délectera en ses œuvres et productions. Cérès chargée de blés ; Bacchus de vins ; Flora de fleurs ; Pomone de fruits ; Junon en son air serein sereine, salubre, plaisante. Je me perds en cette contemplation. Entre les humains Paix, Amour, Dilection, Fidélité, repos, banquets, festins, joie, liesse, or, argent, menue monnaie, chaînes, bagues, marchandises, trotteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat : nul n’y sera usurier, nul leschart [avide], nul chichart [avare], nul refusant. Vrai Dieu, ne sera-ce l’âge d’or, le règne de Saturne ? L’idée [l’idéal] des régions Olympiques, es quelles toutes autres vertus cessent : Charité seule règne, régente, domine, triomphe. Tous seront bons, tous seront beaux, tous seront justes. Oh monde heureux. Oh gens de cestuy monde heureux. Oh béas trois et quatre fois. Il m’est avis que j’y suis.

    Vacarme.

     Les moutons de Panurge (expresssion) : « Agir comme un mouton de Panurge, c’est suivre bêtement le comportement des autres sans se poser de questions.

    Origine : Cette expression trouve son origine dans l’œuvre de Rabelais. En effet, l’un des personnages, Panurge, veut se venger du propriétaire d’un troupeau de moutons. Pour ce faire, il lui en achète un et le jette à l’eau. Tous les autres moutons en firent autant sans se poser de questions et se noyèrent. Actuellement, “agir comme un mouton de Panurge” signifie “suivre bêtement”.”.


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  • 1 commentaire




    Et Panurge, essayant de saisir le dernier mouton, par lui est entraîné par dessus bord…


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