• « Tout sur l’élégance vestimentaire masculine » par Robert Spieler dans Rivarol



    A propos d’un numéro spécial des Ecrits de Paris.

  • N°3402 — 4 DÉCEMBRE 2019 — RIVAROL :

    Tout sur l’élégance vestimentaire masculine ! NOTRE AMI David Veysseyre, qui est un puits de science, nous offre un ouvrage tout à fait étonnant dont le titre est : L’Elégance vestimentaire masculine. Un manuel de la mode masculine ? Bien plus que cela. Il y parle histoire, philosophie, littérature, sociologie, et même zoologie, évoque Nietzsche, Leibnitz et autres penseurs européens. En introduction, il cite le grand Balzac et son Traité d’élégance rédigé en 1830 : « La brute se couvre, le riche ou le sot se parent, l’homme élégant s’habille » Veysseyre imagine l’effroi de Balzac s’il parcourait les rues de Paris aujourd’hui. Il est fort probable, dit-il, que « le grand Tourangeau, homme de goût, homme du XIX e siècle portant le frac, s’affligerait profondément devant un tel spectacle que l’on pourrait qualifier de zoologique ». Mais, ajoute l’auteur avec sa bienveillance naturelle : « Ce serait faire insulte aux animaux et aux chiens qui sont nos meilleurs amis ».

    On peut affirmer sans outrance que l’Angleterre détient encore le sceptre de l’élégance masculine dans le monde entier, seule l’Italie pouvant la concurrencer, bien qu’elle n’ait pas encore atteint à l’universalité, à l’harmonie et à la noblesse des formes que les Anglais ont su inventer au début du XIX e siècle. Les Anglais, sur le modèle de George Brummell, dit Beau Brummell, qui fut le pionnier du dandysme britannique durant la Régence anglaise au XIX e siècle, seront les prescripteurs dans le monde en matière d’élégance masculine, du règne de Victoria jusque dans les années 1970. Mais cette pauvre Angleterre est, dit l’auteur, malheureusement aujourd’hui aussi en phase de déliquescence avancée. Et de désigner le
    Prince Harry, « vêtu comme l’as de pique ». Mais l’Angleterre a encore de beaux restes en matière d’élégance…

    LE CATALOGUE DES VÊTEMENTS DE L’HOMME ÉLÉGANT
    David Veysseyre va passer en revue le vestiaire masculin et entrevoir ce qui participe du bon (et du mauvais) goût dans chaque élément de celui-ci. Avec la méticulosité de l’entomologiste, il passe tout en revue, ce qui nous offre des pages souvent drôles (au premier ou au second degré). Nous découvrons les sous-vêtements, les chemises, la cravate, le complet (la pièce reine du vestiaire masculin), la tenue de campagne, les chaussures, les chaussettes, le pull-over, le cardigan et les pardessus. Et puis, n’oublions pas le chapeau (qui ne se met plus guère), et quelques accessoires. A propos du caleçon, il ne peut être qu’en coton fin ou en lin, jamais en fibres artificielles. Et puis, attention !, assez ample, trop grand d’une taille, pour éviter l’effet moulant, qui doit être « uniquement réservé aux sodomites ». Qu’on se le dise ! Les caleçons en soie ne sont évidemment pas faits pour des gentlemen. C’est du « méchant luxe oriental réservé aux sybarites décadents » ! Le maillot de corps, quant à lui, forcément en coton, est admis en hiver à la seule condition qu’il soit invisible sous la chemise. Parlons de la chemise. On la porta uniquement blanche jusqu’à la fin du XIX e siècle. Les chemises de couleur ou à rayures eurent du mal à entrer dans la garde-robe du gentilhomme au début du XX e siècle. Aujourd’hui, les couleurs les
    plus admises en tenue citadine sont le blanc, le bleu ciel et le rose, que la chemise soit unie ou rayée. Mais attention ! « chemise blanche, prudence » ! Elles risquent d’exhaler un peu trop le vendeur de voitures ou d’assurance.
    Quant aux chemises à carreaux, elles sont proscrites, et réservées pour la campagne et le week-end. La chemise sera, bien sûr, uniquement en coton ou en lin. On apprend, en passant, que la France est le principal producteur de lin au monde (50 % de la production mondiale). Aucune chemise ne sera, bien sûr, en nylon ou dans une autre abomination synthétique. La forme de la chemise ? Elle ne sera pas cintrée, mais ample et droite. Car ce qui est moulant est réservé aux uranistes, dit élégamment Veysseyre. Il convient, bien entendu, de jeter au feu, sans pitié, les chemises extravagantes, avec motifs floraux, fleurs sur le col,animaux sur le devant. Les cols de chemise sont aussi décortiqués par l’œil sagace de l’auteur. Notons quelques préceptes : les pointes d’un col doivent mesurer entre 6,7 et 7,3 cm (quelle précision !), et ne jamais voir celles-ci remonter. Étonnant : les chemises se portent même quand le col est effiloché. Le neuf est laid, l’usé est beau, car le neuf est toujours un peu suspect et fait parvenu. Autre règle : évitez les cols et les manchettes d’une couleur différente de celle de la chemise. Et David Veysseyre d’appeler au meurtre (des chemises) : « Il faut faire un autodafé de ce genre de chemises dépareillées de couleur avec un col blanc ». Et puis, il avance un argument-massue : « Considérez simplement qui porte ce genre de chemises bling-bling et vous serez édifiés. » Dans sa grande bonté, il nous offre un petit indice : « C’est le genre de chemise typique que porterait par exemple un Sarkozy-Mallah à Deauville ou à Salonique ». On se demande à quoi il fait allusion… Quant aux poignets de la chemise, une règle absolue : ils doivent toujours dépasser l’extrémité de la manche de la veste. Pour être précis, la manchette de la chemise ne doit dépasser que de 1,27 cm au moins, 1,9 cm au plus l’extrémité de la manche du veston. Le bouton de manchette, tombé quelque peu en désuétude aujourd’hui, se doit d’être sobre et discret. Pas de boutons de manchette extravagants, en forme de Mickey, de chope de bière ou de truite, pour les passionnés de pêche ! Méfiance quant à la tyrannie des accessoires. On atteint vite le degré ultime de la fausse élégance. Veysseyre cite un certain Roetzel, qui se pique de donner des conseils en élégance . Ses propos sont un sommet de cuistrerie : « La manière qu’a un homme de transporter son argent liquide sur lui donne de précieuses indications sur sa personne et sur sa relation à l’argent ». Et puis, rappelons-nous ces propos de Jacques Séguéla : « Si on n’a pas de Rolex à 50 ans, c’est qu’on n’a pas réussi sa vie ».

    LA CRAVATE
    Dans des pages passionnantes, l’auteur nous entraîne dans l’historique de la cravate. Le monumental mausolée de l’empereur chinois Qin Shi Huang, fondateur de la dynastie Qin, avec ses milliers de soldats en terre cuite, nous permet de découvrir l’ancêtre de la cravate. Chaque soldat portait une pièce d’étoffe autour du cou. Pour se protéger du froid ? Peut-être. La cravate moderne était à l’origine un attribut vestimentaire d’un régiment de hussards croates (d’où l’origine du mot par déformation) créé sous Louis XIII. Après la Révolution, les Français étant devenus tous égaux comme on le sait, la cravate permit de différencier l’homme comme il faut et l’homme sans éducation. Mais la fameuse cravate-club, ou cravate rayée, fut bien entendu inventée à l’Exeter College d’Oxford à la fin du XIX e siècle. Mais attention ! Il est très inopportun et de mauvais goût au Royaume-Uni de porter une cravate club, forcément rattachée à un club ou une école dont on ne serait pas membre. Un Français devra, a fortiori, respecter cette règle. Un détail savoureux : la seule cravate officielle en France, c’est celle de la RATP et elle est assez jolie ! A côté de la cravate club, on trouve la cravate d’affaire. La cravate unie bordeaux est un classique, mais on retiendra aussi des cravates avec certains motifs géométriques, à pois ou à fleurettes stylisées. La cravate se doit d’être en soie ou en laine (à la campagne). Sa largeur ? 8 cm. Sa longueur ? 150 cm. La pointe de la cravate doit venir tutoyer le bas du ventre, dit l’auteur. Quant à la couleur, prière de fuir comme la peste le jaune, le vert ou l’orange. Autre règle : la cravate devra être toujours plus foncée que la chemise. Et puis, il conviendra d’éviter de porter un costume bleu, une chemise bleue et une cravate bleue. Deux couleurs identiques, ça va, trois, bonjour les dégâts ! Par ailleurs, une cravate ne doit pas être de la même couleur que la chemise. David Veysseyre passe aussi en revue les nœuds de cravate, dont on apprend qu’il y en a 85 ! Le nœud Windsor, le demi-Windsor, le petit nœud, le nœud Pratt, le nœud Old Bertie, etc. Par moment, on nage en pleine poésie ! Et puis, il y a le foulard, le mouchoir de la pochette, le nœud papillon, la lavallière et l’écharpe. On apprend que le nœud papillon est ringard, sauf, bien sûr avec un habit de soirée, smoking ou frac. Le foulard signale trop le parvenu et ne doit être porté que le week-end, discrètement. La lavallière est, complètement désuète, à proscrire totalement. Quant à la pochette de costume, attention ! Il y a une sophistication inutile qui peut confiner au ridicule du parvenu voulant feindre l’élégant. Une règle absolue : le mouchoir ne sera jamais de la même couleur et de la même matière que la cravate. Le mieux est de ne pas porter de mouchoir ou seulement un mouchoir blanc, si possible en lin. L’écharpe, quant à elle, se doit d’être en laine douce et fine, de couleur gris clair ou bleu foncé uni. Surtout pas rouge, écrit Veysseyre, ça fait « hypercharlie » (plouc), ou instituteur à prétention artistique ou anarchiste ». Qu’est-ce que c’est que cette considération ? David Veysseyre s’en prend à cette magnifique couleur, « immense et rouge » que célébrait Brasillach ? Peu me chaut : je continuerai à porter mon écharpe rouge offerte par mon ami Christophe Barbier de L’Express !
    Non, je plaisante !

    LE COMPLET OU COSTUME
    Pour ce qui est du complet ou costume, son berceau est évidemment l’Angleterre. L’empire du goût anglais a cependant commencé à être ébranlé par la fortune de la mode italienne à partir des années 1950, mais, dit l’auteur, la coupe anglaise demeure encore la meilleure au monde et le complet anglais est demeuré indépassable. Veysseyre nous livre quelques règles. La veste est toujours boutonnée quand on est debout à l’extérieur, on la déboutonne seulement quand on s’assoit. On ferme le bouton du haut quand ils sont deux et du haut et du milieu quand il y en a trois. Quant au pantalon, il ne doit surtout pas faire un accordéon sur le soulier, c’est l’effet tire-bouchon. Le grand tailleur Julien Scalvini l’exprime ainsi : « Le tire-bouchon est réservé à son usage premier : ouvrir des bouteilles »… Qu’en est-il des revers ? La réponse est péremptoire : c’est inepte, les costumes de ville habillés ne portent pas de revers, a fortiori le complet croisé. En revanche, le revers se porte avec un costume de tweed ou le pantalon de flanelle qui accompagne un blazer.

    Et les couleurs ? Le gris et le bleu sont réservés à la ville, le noir à la tenue de soirée, au smoking, et les couleurs plus naturelles à la campagne, dont le marron et le vert. Insistons : le marron est strictement réservé à la campagne. L’élégance italienne est beaucoup moins formaliste. On pourrait considérer le style italien comme une exubérance maîtrisée. L’Italien n’hésite pas à oser l’improbable et à aller à l’encontre des codes de l’élégance anglaise. Les costumes ou les vestons sont cintrés pour épouser la silhouette et non pour la structurer, les vestons sont courts, les couleurs bien plus criardes. Le pantalon est “cigarette”, serré, fuselé. L’Italien adore les accessoires : bracelets, boutons de manchette, cravates, montres…
    Mamma mia !

    LE JEAN, LE CHANDAIL, L’AFFREUX LODEN, LES CHAUSSURES, ETC.
    On pouvait s’attendre à ce que le jean soit exterminé d’importance par l’auteur. Ce n’est pas le cas. Le jean est considéré aujourd’hui comme un pantalon sport à condition qu’il soit bien porté et que ce soit uniquement un Lewis 501, la coupe la plus classique de tous les jeans. Il se situe cependant bien en-dessous de notre pantalon de flanelle grise en matière d’élégance formelle. Le dernier bastion de résistance au jean est le monde des affaires qui ne l’accepte pas et encore moins au Royaume-Uni.
    Notre Pic de La Mirandole évoque aussi les chandails et les tricots. Une règle absolue : veillez à ne jamais porter de cravate sous un chandail, c’est épouvantable. Quant à la matière, un pull, c’est 100 % laine, pas 99 %… Et l’“affreux” loden ? Veysseyre sort la mitrailleuse lourde pour le dézinguer : « Manteau de berger tyrolien à l’origine, il n’a pas réussi à s’émanciper de ses origines tyroliennes et bucoliques, il manquait vraisemblablement d’universel ». Fermez le ban. Le duffle-coat, « épouvantable, vil et dégoûtant », en prend
    aussi pour son grade, les cabans et les pardessus étant, eux, « juste bons pour un feu d’artifice ». Rien de plus élégant que la tenue habillée, dit l’auteur qui évoque un 16 juin 2018 et un dîner sur la Seine dont beaucoup de lecteurs de RIVAROL se souviennent. Il dit, un brin provocateur : « Si nous avions tous revêtu un smoking sur la péniche, nous aurions manifesté réellement notre supériorité ». Voire… en tout cas, sachez que quand Jérôme Bourbon vous enverra une invitation avec la mention « cravate noire », vous serez
    priés de revêtir un smoking. S’il évoque une « cravate blanche », le port du frac sera exigé. Qu’on se le dise !
    Dans un chapitre passionnant, Veysseyre, décidément sans pitié, évoque les chaussures. On apprend que le cuir de veau est le nec plus ultra. Le « nadir de l’horreur » concerne toutes les peaux exotiques : autruche, buffle, croco –
    dile, serpent, etc. « Toutes ces peaux, tant goûtées à Deauville et au Sentier », déclare notre humaniste, « de plus très chères, fantaisistes et vulgaires, sont à jeter à la poubelle ». Idem pour les chaussures bicolores, « c’est du plus
    mauvais goût, nous atteignons ici à l’horreur pure ». Et Veysseyre de conclure avec douceur : « J’espère que vous n’avez pas envie de ressembler à un vieux souteneur »… Un livre riche, intelligent et souvent drôle, qui passionnera même ceux qui se contrefichent de la mode et de l’élégance.
    Robert SPIELER.

    Écrits de Paris du printemps-été 2019. 320 pages, 15 euros franco. A commander à nos bureaux : Editions des Tuileries, 19 avenue d’Italie, 75013 Paris.



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