• « Si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu » Jean-Jacques Rousseau



    Vas-y, dis-nous Jean Jacques !

  • Chez Rousseau, comme à peu près chez tous les penseurs contemporains, il y a du bon et du moins bon, mais nous pouvons d’emblée lui reconnaître le fait d’avoir été le plus philo-chrétien au sein du courant desdites Lumières. Hélas, après avoir été converti par un prêtre de Turin, qui était aussi son ami, Rousseau a fini par soutenir la Réforme et préparer le terrain à la Révolution ; il reste malgré tout le fait que ce soit un original au sein du courant précité, un cas à part. Voltaire, par exemple, est beaucoup plus hostile à l’Église tout en étant de simple tendance déiste, ce qui demeure également très insuffisant pour un chrétien digne de ce nom. Nous vous laissons découvrir le passage qui suit, magnifique, tant Rousseau rédige toujours très bien ses phrases. Et même si le personnage est imparfait, il peut être très pratique de l’employer, dans un esprit apostolique, contre le discours d’un athée sectaire, inculte, et débile qui pense être orthodoxe en matière de philosophie contemporaine. Le monde ne manque pas de charlatans, en matière intellectuelle tout d’abord.

    Encore une fois, il est possible de détester Rousseau pour maintes raisons : il donne des leçons à tout le monde alors qu’il a abandonné ses 5 enfants à l’assistance publique, tout en se considérant, à la suite de cette ignominie, comme un véritable citoyen de la République de Platon (sic!), et il raconte ça toute honte bue dans les Confessions!), mais il faut avouer cependant, que c’est un des plus grands écrivains francophones de tous les temps.

    « Je vous avoue aussi que la majesté des Écritures m’étonne, que la sainteté de l’Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe : qu’ils sont petits près de celui-là ! Se peut-il qu’un livre à la fois si sublime et si simple soit l’ouvrage des hommes ? Se peut-il que celui dont il fait l’histoire ne soit qu’un homme lui-même ? Est-ce là le ton d’un enthousiaste ou d’un ambitieux sectaire ? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d’esprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est l’homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation ? Quand Platon peint son juste imaginaire couvert de tout l’opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères l’ont sentie, et qu’il n’est pas possible de s’y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ? Quelle distance de l’un à l’autre ! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu’au bout son personnage ; et si cette facile mort n’eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu’un sophiste. Il inventa, dit-on, la morale ; d’autres avant lui l’avaient mise en pratique ; il ne fit que dire ce qu’ils avaient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que c’était que justice ; Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d’aimer la patrie ; Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant qu’il eût défini la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l’exemple ? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre ; et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu’on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus, au milieu d’un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. Dirons-nous que l’histoire de l’Évangile est inventée à plaisir ? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente ; et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond c’est reculer la difficulté sans la détruire ; il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d’accord eussent fabriqué ce livre, qu’il ne l’est qu’un seul en ait fourni le sujet. Jamais les auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton ni cette morale ; et l’Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en serait plus étonnant que le héros. »

    Tiré de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau, (Œuvres complètes en p. 597 ici).


  • Vous avez aimé cet article ? Partagez-le sur les réseaux sociaux !