• Révolution Conservatrice, forme catholique et ordo æternus romain – Robert Steuckers



    Les cathos et les fachos de base !

  • La Konservative Revolution fait référence au courant d’opposition – unique mais hétérogène – qui a existé sous la République de Weimar durant l’entre-deux-guerres allemand, il était uni dans un anti-parlementarisme qui a en partie préparé le terrain au national-socialisme (courant qui diffère encore de celui-ci). Plus largement, c’est un courant européen qui ne se veut ni réactionnaire, ni progressiste, de même qu’il n’est ni royaliste, ni républicaniste, tout en étant à la fois démocrate et autoritariste, ou encore nationaliste, impérialiste et universaliste. Si les idées des volets non catholiques peuvent parfois être intéressantes, nous avons aussi le nôtre, incarné en chef de file par Carl Schmitt.

    Tout est bon dans l’article, seul un léger passage ne signifie rien du tout, lorsque l’auteur parle du christianisme qui « oblitère » (sic) le comportement. Peut-être a-t-il voulu dire simplement que le christianisme limite l’homme dans sa nature pécheresse, ce qui serait très juste.

    La Révolution Conservatrice n’est pas seulement une continuation de la Deutsche Ideologie de romantique mémoire ou une réactualisation des prises de positions anti-chrétiennes et hellénisantes de Hegel (années 1790-99) ou une extension du prussianisme laïc et militaire, mais a également son volet catholique romain. Dans les cercles catholiques, chez un Carl Schmitt par exemple, ainsi que chez ses disciples flamands chapeautés par la personnalité de Victor Leemans, une variante de la Révolution Conservatrice s’inscruste dans la pensée catholique, comme le souligne justement un catholique de gauche original et vraiment non-conformiste, le Prof. Richard Faber de Berlin. Pour Faber, les variantes catholiques de la Révolution Conservatrice renouent non pas avec un Hegel hellénisant ou une prusséité soldatique et militaire, mais avec l’idéal de Novalis, exprimé dans Europa oder die Christenheit: cet idéal est celui de l’organon médiéval, où, pensent les catholiques, un véritable écoumène européen s’est constitué, formait une communauté organique, soudée par la religion.

    Depuis le recul et la disparition progressive de cet organon, nous vivons une apocalypse, qui va en s’accélérant, depuis la Réforme, la Révolution française et la catastrophe européenne de 1914. Depuis la révolution bolchevique de 1917, l’Europe, disent ces catholiques conservateurs allemands, autrichiens et flamands, nous vivons une Dauerkatastrophe. La victoire française est une victoire de la franc-maçonnerie, répètent-ils. 1917 signifie la destruction de l’ultime réserve conservatrice slave, sur laquelle avaient parié tous les conservateurs catholiques, depuis Donoso Cortés (qui était parfois fort pessimiste, surtout quand il lisait Bakounine). Les Prussiens avaient toujours misé sur l’alliance russe. Les catholiques allemands et autrichiens aussi, mais avec l’espoir de convertir les Russes à la foi romaine. Enfin, l’effondrement définitif des “états” sociaux, calqués sur l’époque médiévale et sur l’âge baroque (installés ou ré-installés par la Contre-Réforme), plonge les Catholiques conservateurs dans le désespoir. Helena von Nostitz, amie de Hugo von Hoffmannstahl, écrit: «Wir sind am Ende, Österreich ist tot. Der Glanz, die Macht ist dahin» [«Nous sommes à la fin, l’Autriche est morte. L’éclat et la puissance ont disparu»].

    Dans un tel contexte, le fascisme italien, pourtant issu de l’extrême-gauche interventionniste italienne, des milieux socialistes hostiles à l’Autriche conservatrice et catholique, apparaît comme une réaction musclée de la romanité catholique contre le défi que lance le communisme à l’Est. Le fascisme de Mussolini, a fortiori après les accords du Latran, récapitule, aux yeux de ces Catholiques autrichiens, les valeurs latines, virgiliennes, catholiques et romaines, mais en les adaptant aux impératifs de la modernité.

    C’est ici que les références catholiques au discours de Donoso Cortés apparaissent dans toute leur ambiguïté: pour le polémiste espagnol, la Russie risquait de se convertir au socialisme, pour balayer par la violence le libéralisme décadent, comme elle l’aurait fait, eût-elle gardé son option conservatrice. Cette évocation de la socialisation de la Russie par Donoso Cortés permet à certains conservateurs prussiens, comme Moeller van den Bruck, de parier sur l’Armée Rouge, pour écraser à l’Ouest les armées au service du libéralisme maçonnique ou de la finance anglo-saxonne, d’autant plus que depuis le Traité de Rapallo (1922), la Reichswehr et la nouvelle Armée Rouge coopèrent. Les réserves de la Russie demeuraient intactes, même si elles avaient changé d’étiquette idéologique.

    Julius Evola

    Hugo von Hoffmannstahl, dans Das Schriftum als geistiger Raum der Nation [Les lettres comme espace spirituel de la Nation], utilise pour la première fois en Allemagne le terme de “Révolution Conservatrice” prenant ainsi le relais des Russes qui l’avaient précédé, Dostoïevski et Youri Samarine. Pour lui, la Révolution Conservatrice est un contre-mouvement s’opposant à tous les bouleversements spirituels depuis le 16ième siècle. Pour Othmar Spann, la Révolution Conservatrice est une “Contre-Renaissance”. Quant à Eugen Rosenstock (qui est protestant), il écrit: «Um vorwärts zu leben, müssen wir hinter die Glaubensspaltung zurückgreifen» [Pour continuer à vivre, aller de l’avant, nous devons recourir à ce qui avait avant la césure religieuse]. Pour Leopold Ziegler (également protestant) et Edgard Julius Jung (protestant), il faut une restitutio in integrum, un retour à l’intégralité écouménique européenne; Julius Evola aurait dit: à la Tradition. Ils voulaient dire par là que les Etats ne devaient plus s’opposer les uns aux autres mais être reconduits dans un “ensemble potentialisant”.

    Si Moeller van den Bruck et Eugen Rosenstock agissent dans des clubs, comme le Juni-Klub, le Herren-Klub ou les cercles gravitant autour de la revue de sociologie, d’économie et de politologie Die Tat, ceux qui souhaitent garder une étiquette catholique et dont la foi religieuse oblitère tout le comportement, se regroupent dans des “cercles” plus méditatifs ou dans des “ordres” à connotation monastique. Richard Faber estime que ces créations catholiques, néo-catholiques ou para-catholiques d’“ordres” se sont ef­fectuées à quatre niveaux:

    1) Dans le cercle littéraire et poétique regroupé autour de la personnalité de Stefan George, rêvant d’un “nouveau Reich”, c’est-à-dire d’un “nouveau règne” ou d’un “nouvel éon”, plutôt que d’une structure politique comparable à l’empire des Habsbourg ou à celui des Hohenzollern.

    2) Dans l’“Eranos-Kreis” (= Cercle Eranos) du philosophe mystique Derleth, où l’on inscrit ses démarches dans les traditions de Virgile et de Hölderlin, tout en se plaçant sous l’enseigne d’un “Ordre du Christus-Imperator”.

    3) Dans les cercles de réflexion installés à Maria Laach en Rhénanie-Palatinat, où s’élaborait une sorte de néo-catholicisme allemand sous la direction du théologien Peter Wust, comparable, à maints égards, au “Renouveau Catholique” de Maritain en France (qui fut proche, un moment, de l’Action Française) et où la foi se transmettait aux stagiaires notamment par une poésie dérivée des canons et des thématiques établis par le “Cercle” de Stefan George à Munich-Schwabing dès les années 20.

    4) Dans les mouvements de jeunesse, plus ou moins confessionnels ou religieux, notamment dans leurs variantes Bündisch, bon nombre de responsables souhaitaient introduire, par le biais de leurs ligues ou de leurs troupes, une “théologie des mystères”.

    Teiwaz

    Les variantes catholiques ou catholicisantes voire post-catholiques ont donc prôné un retour à la métaphysique politique, dans le sens où elles voulaient une restauration de l’“Ordo romanus”, de l’“Ordre romain”, défini par Virgile comme “Ordo aeternus”, “Ordre éternel”. Ce catholicisme appelant à renouer avec cet “Ordo aeternus” romain, qui, lui, dans son essence, n’était pas chrétien, est l’expression d’une paganisation du catholicisme, nous explique le catholique-chrétien de gauche Richard Faber, dans le sens où, dans cet appel à la restauration de l’“Ordo romanus/aeternus”, la continuité catholique n’est plus fondamentalement une continuité chrétienne mais une continuité archaïque. Ainsi, la “forme catholique” véhicule, en la christianisant (en surface?), la forme impériale antique de Rome, comme l’a souligné aussi Carl Schmitt dans Römischer Katholizismus und politische Form (1923). Dans cet ouvrage, le politologue et juriste allemand lance en quelque sorte un double appel: à la forme (qui est essentiellement en Europe romaine et catholique, c’est-à-dire universelle en tant qu’impériale et non pas immédiatement en tant que chrétienne) et à la Terre (socle incontournable de toute action politique), contre l’économisme mouvant et hyper-mobile, contre l’idéologie sans socle qu’est le bolchevisme, allié objectif de l’économisme anglo-saxon.

    Pour les tenants de ce catholicisme plus romain que chrétien, pour un juriste et constitutionaliste comme Schmitt, l’anti-catholicisme, issu de la philosophie des Lumières et du positivisme scientiste (auxquels se réfère le libéralisme), rejette de fait cette matrice impériale et romaine, cette primitivité antique et fécondante, et non pas l’eudémonisme implicite du christianisme. L’objectif de cette romanité et de cette impérialité virgilienne consiste au fond, se plaint Faber, qui est un anti-fasciste parfois très militant, à mettre le catholicisme chrétien entre parenthèses pour se plonger directement, sans plus aucun dérivatif, sans plus aucune pseudo-morphose (pour reprendre un vocable spenglérien), dans l’“Ordo aeternus”.

    Dans notre optique, ce discours reste ambigu, car il y a confusion permanente entre “Europe” et “Occident”. En effet, après 1945, l’Occident, vaste réceptacle territorial océano-centré où est sensé se recomposer l’“Ordo romanus” pour ces penseurs conservateurs et catholiques, devient l’Euramérique, l’Atlantis: paradoxe difficile à résoudre car comment fusionner les principes du “terrisme” (Schmitt) et ceux de la fluidité libérale, hyper-moderne et économiciste de la civilisation “états-unisienne”? Pour d’autres, entre l’Orient bolchevisé et post-orthodoxe, et l’Hyper-Occident fluide et ultra-matérialiste, doit s’ériger une puissance “terriste”, justement installée sur le territoire matriciel de l’impérialité virgilienne et carolingienne, et cette puissance est l’Europe en gestation. Mais avec l’Allemagne vaincue, empêchée d’exercer ses fonctions impériales post-romaines, une translatio imperii (= une translation de l’empire) doit s’opérer au bénéfice de la France de De Gaulle, soit une translatio imperii ad Gallos, thématique en vogue au moment du rapprochement entre De Gaulle et Adenauer et plus pertinente encore au moment où Charles De Gaulle tente, au cours des années 60, de positionner la France “contre les empires”, c’est-à-dire contre les “impérialismes”, véhicules des fluidités morbides de la modernité anti-politique et antidotes à toute forme d’ancrage stabilisant.

    Si Erich Voegelin avait théorisé un conservatisme dont l’idéologie dérivait de la notion d’“Ordo romanus”, il mettait son discours philosophico-politique au service de l’instance OTAN, espérant de la sorte une fusion de fluidisme et de terrisme, ce qui est une impossibilité et métaphysique et pratique. Si le tandem De Gaulle-Adenauer se référait aussi sans doute en haut lieu à un projet dérivé de la notion d’“Ordo aeternus”, elle mettait son discours et ses pratiques, dans un premier temps (avant le voyage de De Gaulle à Moscou, en Amérique latine et avant la vente de Mirage à l’Inde et les fameux discours de Pnom-Penh et de Québec), au service d’une Europe mutilée, hémiplégique, réduite à un “rimland” atlantique vaguement élargi et sans profondeur stratégique. Avec les derniers écrits de Thomas Molnar et de Franco Cardini, avec la reconstitution géopolitique de l’Europe, ce discours sur l’“Ordo romanus et aeternus” peut enfin être mis au service d’un grand espace européen, viable, capable de s’imposer sur la scène internationale. Et avec les propositions d’un Russe comme Vladimir Wiedemann-Guzman qui perçoit la réorganisation de l’ensemble eurasien par une impérialité bicéphale, germanique et russe, l’extension très-grande-continentale est en marche, du moins sur le plan théorique. Et pour terminer en paraphrasant De Gaulle: l’intendance suivra-t-elle?

    Si Moeller van den Bruck et Eugen Rosenstock agissent dans des clubs, comme le Juni-Klub, le Herren-Klub ou les cercles gravitant autour de la revue de sociologie, d’économie et de politologie Die Tat, ceux qui souhaitent garder une étiquette catholique et dont la foi religieuse oblitère tout le comportement, se regroupent dans des “cercles” plus méditatifs ou dans des “ordres” à connotation monastique. Richard Faber estime que ces créations catholiques, néo-catholiques ou para-catholiques d’“ordres” se sont effectuées à quatre niveaux:

    1) Dans le cercle littéraire et poétique regroupé autour de la personnalité de Stefan George, rêvant d’un “nouveau Reich”, c’est-à-dire d’un “nouveau règne” ou d’un “nouvel éon”, plutôt que d’une structure politique comparable à l’empire des Habsbourg ou à celui des Hohenzollern.

    2) Dans l’“Eranos-Kreis” (= Cercle Eranos) du philosophe mystique Derleth, où l’on inscrit ses démarches dans les traditions de Virgile et de Hölderlin, tout en se plaçant sous l’enseigne d’un “Ordre du Christus-Imperator”.

    3) Dans les cercles de réflexion installés à Maria Laach en Rhénanie-Palatinat, où s’élaborait une sorte de néo-catholicisme allemand sous la direction du théologien Peter Wust, comparable, à maints égards, au “Renouveau Catholique” de Maritain en France (qui fut proche, un moment, de l’Action Française) et où la foi se transmettait aux stagiaires notamment par une poésie dérivée des canons et des thématiques établis par le “Cercle” de Stefan George à Munich-Schwabing dès les années 20.

    4) Dans les mouvements de jeunesse, plus ou moins confessionnels ou religieux, notamment dans leurs variantes “Bündisch”, bon nombre de responsables souhaitaient introduire, par le biais de leurs ligues ou de leurs troupes, une “théologie des mystères”.

    Des vertus, un combat [Source : VoxNR]


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