• Frédéric Mistral, poète occitan à l’ombre de la Croix

  • Mistral, poète à l’ombre de la Croix

    par Jacques Trémolet de Villers.

    En 1904, il y a un siècle, Frédéric Mistral (1830-1914) recevait le Prix Nobel de littérature. Nous n’avons pas voulu laisser passer cette occasion de saluer la figure et l’œuvre éminemment catholiques de Mireille. Maître Trémolet de Villers, fin connaisseur de la poésie, admirateur de Mistral et de son disciple Maurras, a accepté de faire revivre devant nos yeux cette épopée provençale.

     

    On raconte que, lors de la publication de Mireille, l’épopée provençale qui allait faire de Mistral, un jeune avocat poète de 28 ans. L’Homère des temps modernes, certains milieux ecclésiastiques d’Aix-en-Provence exprimèrent sèchement leurs réserves : l’œuvre était immorale, voire érotique. L’évocation, dans la description de Mireille, de sa peitrino redounello, «sa poitrine doucement arrondie» qui «ressemblait a deux jolies pêches pas encore tout à fait mûres », le classait dans les auteurs modernes indécents.

    Lamartine avait beau le saluer, dans son cours de littérature, comme l’un des plus grands, placé spontanément à la hauteur de Virgile et de Dante, l’éloge du poète romantique n’arrangeait pas les affaires du Provençal vis-à-vis de ses censeurs. Heureusement, le chanoine d’Alzon, à Nîmes, éminent représentant du catholicisme ultramontain et antilibéral, prenait sa défense et, pour manifester son approbation, l’invitait solennellement, en présence des autorités religieuses, politiques et universitaires, à une lecture publique de son poème.

    Emmanuel d’Alzon avait raison. Mistral est un poète catholique. J’allais dire que, dans l’histoire littéraire de la France, il est Le poète catholique. Peut être faudra-t-il y ajouter Péguy dont la seule vraie muse fût Jeanne d’Arc. Mais Péguy est un soldat, chevalier, un croisé des temps modernes.

    Mistral, lui, est un maître, un Père. Il a l’autorité calme et sereine de celui qui voit et qui sait. D’ailleurs, c’est spontanément qu’il parle comme un maître. Quand il envoie à Maurras son dernier ouvrage, il écrit de sa main cette dédicace en forme de royal jeu de mots : Te mau-ras, manjo et beu, «Tiens, mal rassasié, mange et bois !». Seul un maître peut ainsi, du nom de son disciple, dire l’âme de celui-ci. L’insatiété fut le tourment continuel, comme la forme vitale aussi – la grâce et la croix en même temps – de Maurras.

    «Myrte, ô feuille douce-amère,
    Qui ne m’as chanté
    Qu’éternelle et qu’éphémère insatiété.»

    Et, du même mouvement, seul un maître, à l’image du seul Maître, peut prétendre apaiser ce tourment, en se donnant lui-même, en nourriture et en boisson. Mange bois !

    Mistral est un auteur nourrissant. Dans un chapitre célèbre de Poésie et Vérité, Maurras médite sur le parallèle entre Mistral et Baudelaire, deux enchantements de sa jeunesse. Mistral l’a sauvé de Baudelaire, deux enchantements de sa jeunesse. Mistral l’a sauvé de Baudelaire, et il conseille aux jeunes gens de son temps de faire, entre les deux influences, le même choix. Les rayons du soleil ont plus de force et de vertu que les fleurs du mal.

    Le parallèle qui s’impose à notre génération est celui de Marx et de Mistral. Ils ont à peine dix ans de différences et, tous les deux, spontanément, prétendent à l’universel, et tous les deux, ont eu des disciples qui voyaient dans l’œuvre du maître cette dimension universelle : la révolution mondiale et permanente chez Marx, l’ordre du Vrai, du Bien et du Beau chez Mistral. Débarquant à Paris à dix-huit ans, le jeune Maurras rêve de «mistraliser le monde», comme Lénine et Trotski voulaient marxiser l’univers.

    On ne peut imaginer opposition plus radicale. Marx était laid. Mistral était beau. Marx vivait dans les livres, les traités d’économie. Mistral était un homme de soleil, de campagne, de mer et de lumière.

    Marx se passionnait pour le mystère de la marchandise, qui secrète elle-même sa propre valeur, comme le Père engendre le Fils. Mistral, lui, traduit en provençal la Genèse et, du coup, lui rend sa valeur charnelle, terrestre en même temps que divine, annonciatrice, dans le goût même des mots, du mystère de l’Incarnation.

    Marx se voulait l’accoucheur du monde moderne. Mistral était, comme naturellement, la synthèse des ordres païen et chrétien, annonciatrice du nouvel ordre catholique.

    Marx a gagné, dans un premier temps. Ses fils ont répandu dans le monde sa dialectique, son tour d’esprit, son matérialisme pratique qui fixe le regard et le cœur des hommes sur la fascination de la matière en mouvement et de ce qu’elle peut produire de forces et de richesses.

    Mais, arrivé au bout de son ambition, le marxisme a commencé à refluer. L’Église qu’il prétendait, soit anéantir, soit domestiquer, a fait surgir, d’un pays où il avait étendu sa domination, un pape donné à la créature la plus radicalement incompatible avec l’intrinsèquement pervers, Notre Dame.

    Rebâtir sous l’égide de Notre Dame :

    C’est à Notre Dame qu’est dû le reflux politique et temporel d’une révolution qui devait conquérir le monde. Mistral était dévot de Notre Dame, Reine de la Provence, sainte patrone de Maillane, qu’elle sauva de la peste le 29 août 1869.

    Le temps est venu, pour rebâtir sur les décombres laissés par la Révolution (deux siècles de guerres totales, civiles et étrangères, de déportation et d’extermination des peuples, d’esclavage mental, physique et sociologique), de recevoir le soleil de Mistral.

    «Je chante une jeune fille de Provence…» : ainsi commence l’épopée de Mireille. À part l’ouverture de la Genèse : «Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre», il n’y a pas de simplicité plus souriante en même temps que majestueuse. Homère dit : «L’homme aux mille tours, chante-le, ô ma Muse», ce qui est sublime. Dante écrit : «Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure», ce qui est aussi grand. Mais… mais il y manque, chez Dante et chez Homère, «la jeune fille». Il faut attendre quelques chants pour qu’apparaisse Nausicaa aux bras blancs, ou Béatrice. Chez Mistral, elle est au premier vers et sa grâce se répandra sur toute l’œuvre, en douze chants.

    «Je change une jeune fille de la Provence,
    Dans les amours de sa jeunesse,
    À travers la Crau, vers la mer, dans les blés,
    Humble écolier du grand Homère je veux vivre».

    Et immédiatement, par une de ces échappées qui font de son poème une extraordinaire symphonie ou, si l’on préfère, par un changement de plan qui en font un film étonnant, à l’image de son modèle, le poète se tourne vers la Divinité :

    Tu, Seignour Dieù de ma patrio.

    Je l’ai mis en provençal parce que, sinon, la majesté rude de ce tutoiement solennel n’est pas vraiment perceptible.

    «Toi, Seigneur Dieu de ma patrie,
    Qui voulu naître dans l’étable».

    Le français ne peut se rendre la force du jeu de mots qui vient du provençal :

    Tu, Seignour Dieù de ma patrio.

    Que nasqueres dins la pastriho.

    Patrie, pasteur, bergerie sont liés comme ils le sont dans l’Évangile.

    Seule l’Église pouvait apporter cette dimension vraiment divine en même temps que terrienne. Mistral, qui a eu la grâce de venir, humble écolier du grand Homère, en un temps qu’Homère ne pouvait pas connaitre, au lieu de parler aux Muses, à Athéna, à Zeus ou à Apollon, parla au seul vrai Dieu, en même temps vrai homme, Jésus-Christ.

    Totalement catholique :

    Son œuvre d’un seul coup, prend une dimension que Virgile, ni Homère n’ont connue. Et la grandeur de Mistral est qu’au long des douze chants, il tient le pari de cette dimension. Il lie l’antique et le chrétien, l’amour humain et l’amour divin, la terre et le Ciel, et c’est pourquoi il est, totalement, catholique.

    Catholique, c’est-à-dire universel. Catholique, c’est-à-dire assumant, dans l’héritage pré-chrétien, tout ce qui annonce, dessine, appelle ce que révélera l’instant de l’Incarnation.

    Catholique c’est-à-dire réunissant sans cesse l’ancien et le moderne, le païen et le chrétien, l’un et le multiple, dans la seule dialectique qui soit digne de Dieu et de l’homme, qui est la dialectique de l’amour.

    Catholique c’est-à-dire épris jusqu’au fond de l’être du désir de l’unité.

    Catholique, c’est-à-dire fils soumis de l’Église, du pape et des évêques. Quand, au chant XI de Mireille, commence de le récit de l’évangélisation de la Provence, l’héroïne, qui est toujours la jeune fille se mourant d’amour et de soleil, est aussi, à l’évidence, la figure de la Provence. Les saintes mairies de la Mer, sur le haut de leur chapelle, commencent leur enseignement. Et cet enseignement de la Révélation à la terre grecque, romaine et ligure qui l’attendait, commence comme il faut commencer :

    L’autre de la Cros, ô Mireio.

    «L’arbre de la Croix, ô Mireille.»

    Toute véritable évangélisation commence ainsi par dresser, devant les yeux de celui qui la reçoit, l’arbre de la Croix. Ainsi fit, devant l’Aéropage, saint Paul. Ainsi fit, au clair matin de la Pentecôte, saint Pierre. Ainsi fit, il y a quelque semaine, pour le monde entier, Mel Gibson. Ainsi fit en son temps, Frédéric Mistral.

    «L’arbre de la Croix, ô Mireille,
    Sur la montagne de Judée
    Était encore planté, droit sur Jérusalem,
    Et du sang de Dieu encore humide».

    Les saintes Maries de la Mer ne font pas une grandiose déclamation. Elles racontent simplement une histoire, leur histoire, celle de leur départ de Judée pour aller elles ne savaient où, et, finalement en Provence. Mais leur histoire commence par cet image saisissante, à laquelle nous ne pensons pas, de l’arbre de la Croix, demeuré, droit sur Jérusalem, après la Crucifixion et la Résurrection.

    «Et du sang de Dieu encore humide». On a beaucoup glosé sur l’hémoglobine dans le film de Mel Gibson. Mais le poète, avant le cinéaste, avait vu que le bois de la Croix, qui avait bu le sang du Christ, l’avait reçu en tel quantité que, plusieurs semaines après, il en restait tout imprégné.

    «Il criait à la Cité du crime,
    Endormie là-bas, dans l’abîme,
    Qu’as-tu fais ? Qu’as-tu fais du roi de Bethléem ?»

    Cette croix, dressée sur le monde et, par sa seule présence, lui demandant compte de ce qu’il avait fait de l’Enfant de la Crèche, c’est, en un raccourci salissant, comme seul un poète peut le voir et l’exprimer, la condamnation du monde en même temps que le salut des hommes.

    «Et le pauvre peuple était triste
    Car il voyait bien qu’il était son Christ
    Celui qui de la tombe, soulevant le couvercle,
    S’était, comme un jeune aigle, élevé dans les cieux.

    «Ah ! on le regrettait, dans la Judée,
    Le beau charpentier de Galilée,
    Le charpentier aux cheveux blancs
    Qui attrapait les cœurs avec le miel des paraboles».

    Je m’arrête là. Il faut lire l’œuvre, dans le texte, pour la comprendre et la sentir, pour savoir comment un poète peut dire l’histoire sainte de sa patrie.

    Le musée Frédéric Mistral en Maillane.

    Relève-toi vers l’espérance !

    Quand arriva la barque portant Marie-Madeleine, Marthe et Salomé, avec Lazare, qui fut aux jours de ce monde l’ami de Jésus, c’est la terre de Provence toute entière qui frémit, comme frémit le chien qui sent l’arrivée de son maître. Les arbres et les collines, les rivières et les étangs attendaient les envoyés de Celui par qui ils furent créés et sauvés.

    Dans l’Ode à la Race latine, que Mistral prononça à Montpellier, dans les jardins du Peyrou, et qui reste, pour les peuples du Midi, un hymne national, ou plutôt qui chante pour eux leur Internationale, le poète termine son tour de Méditerranée – les sept langues issues de la magnifique langue latine :

    Te lango d’or, filho roumano d’où Pople-Rei,
    Es la cansoun que rediran li bouco lo umano
    Tant que lou Verbe aura resoun.

    «Ta langue d’or, fille romaine du Peuple-Roi,
    Est la chanson que rediront les bouches humaines,
    Tant que le Verbe aura raison.»

    La conclusion rejoint le commencement du chant de Mireille :

    Raco latino, en remembranco
    De toun destin sembre courous,
    Aubouro-te vers l’espéranço
    Afrairo-te souto la Crous !

    «Race latine, en souvenance
    De ton destin toujours courageux
    Relève-toi vers l’espérance
    Et fraternise sous La Croix».

    O Crux Ave, spes unica !

    C’est le cri temporel, autant que sur-naturel, de Frédéric Mistral, c’est le cri catholique.

    Et c’est la seule véritable espérance.

    Fideliter, n°161, septembre-octobre 2004 de la page 67 à 72.

    SOURCE


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