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Publié le par Florian Rouanet
On la croit fille de l’agent commercial numérique ; elle est l’héritière de cinq siècles de missives. Des nouvelles à la main de Venise et de Rome jusqu’aux boîtes de réception des années 2020, la lettre d’information n’a cessé de renaître chaque fois qu’un auteur a voulu parler à quelqu’un plutôt qu’à tout le monde. Son histoire éclaire ce que nous attendons du lien direct entre celui qui écrit et ceux qui le lisent.
Sommaire
- Un mot étranger pour une chose ancienne
- Venise, Rome, Augsbourg : le temps des nouvelles à la main
- Du manuscrit à l’imprimé : la gazette et ses ombres
- Du télégramme au courriel
- La renaissance des années 2020
- Ce que la lettre dit du lien entre l’auteur et ses lecteurs

Un mot étranger pour une chose ancienne
Le mot « newsletter » s’est imposé dans notre langue avec l’assurance des termes qui arrivent par l’outil plutôt que par la culture. Il désigne pourtant une chose que le français sait nommer depuis longtemps : la lettre d’information, la feuille de nouvelles, la missive périodique adressée à un cercle de correspondants. Mettre le vocable anglais à distance n’est pas une coquetterie de puriste. C’est rappeler que l’objet est plus ancien que la messagerie électronique, et que sa noblesse tient à sa forme épistolaire, non à son support.
Mme. Cadot, dans un ouvrage récent consacré à l’usage commercial de ces lettres, convient elle-même qu’il est malaisé de dater la naissance du genre. S’appuyant sur des travaux américains, notamment ceux du chercheur Scarborough King relayés par la revue en ligne JSTOR Daily, elle en fait remonter l’origine au XVe siècle vénitien [1, p. 9-10]. Le point de départ mérite qu’on s’y arrête.
Venise, Rome, Augsbourg : le temps des nouvelles à la main
Les missives de la Sérénissime
Selon la synthèse que Livia Gershon a tirée des recherches susdites, les lettres de nouvelles apparaissent dans la Venise du milieu du XVe siècle : des abonnés recevaient deux fois par semaine des lettres manuscrites qui faisaient le tour des événements notables [2]. Juliette Cadot, reprenant cette filiation, évoque des missives envoyées au nom du Doge à ses sujets ; l’article de JSTOR Daily parle plus sobrement d’abonnés, et la nuance n’est pas indifférente, puisqu’elle sépare la communication du pouvoir du service rendu à un lectorat.
Au siècle suivant, les marchands se servent de semblables nouvelles pour suivre les taux de change, les taxes et la marche de leurs affaires [1 ; 2]. L’information circule alors comme la lettre de change : de comptoir en comptoir, au rythme des courriers. On nomme ces feuilles avvisi ; ceux qui les rédigent et les vendent, à Venise comme à Rome, sont des menanti ou des gazzettieri. L’historien Mario Infelise a consacré à ce monde des nouvellistes italiens un ouvrage de référence, Prima dei giornali (Laterza, 2002), dont le sous-titre dit l’enjeu : aux origines de l’information publique [4].
Rome, siège de la Curie et rendez-vous des diplomates, devient l’un des grands marchés de la nouvelle européenne ; les avvisi qu’on y rédige circulent dans toute l’Europe et servent de modèle au genre [4]. La ville d’où l’on gouverne l’Église universelle est, par nature, une ville où l’on écrit.
Les Fugger, abonnés d’Augsbourg
Le témoin le plus considérable de cet âge manuscrit se trouve à Vienne. La Bibliothèque nationale autrichienne conserve les Fuggerzeitungen, quelque 16 000 rapports manuscrits, en allemand et en italien, couvrant les années 1568 à 1605. Les frères Octavian Secundus et Philipp Eduard Fugger, de la grande maison marchande d’Augsbourg, se les faisaient envoyer par la poste et les faisaient relier en volumes annuels. Ces nouvelles étaient composées par des professionnels, les novellantes, qui les expédiaient à des abonnés fortunés ; Rome, Venise, Cologne, Anvers, Vienne et Prague y apparaissent comme les grands foyers de l’information [5].
Le projet de recherche qui a numérisé et indexé ce fonds souligne un fait décisif : un système de nouvelles organisé existait avant 1605, date longtemps tenue pour celle du premier hebdomadaire imprimé, à Strasbourg. Les chercheurs rappellent aussi que les Fugger n’ont pas inventé la gazette manuscrite ; ils l’ont collectionnée, et c’est à ce soin de collectionneur que nous devons de pouvoir encore la lire.
Du manuscrit à l’imprimé : la gazette et ses ombres
Renaudot et la nouvelle officielle
Le 30 mai 1631 paraît à Paris la Gazette de Théophraste Renaudot, hebdomadaire soutenu par Richelieu. Un privilège du 11 octobre de la même année lui accorde l’exclusivité de ce genre de publication dans le royaume, ce qui lui permet d’absorber les Nouvelles ordinaires concurrentes [8]. L’imprimé périodique naît ainsi en France sous la protection du pouvoir, et le mot même de « gazette », venu de l’italien gazzetta, garde le souvenir de son ascendance vénitienne ; Mario Infelise a d’ailleurs consacré une monographie à l’histoire de ce mot (Gazzetta. Storia di una parola, Marsilio, 2017) [4].
Les nouvelles à la main, ou ce que la gazette ne disait pas
La gazette imprimée ne supprime pas la lettre manuscrite ; elle lui donne une raison d’être. François Moureau, qui a dirigé le volume De bonne main. La communication manuscrite au XVIIIe siècle (Universitas et Voltaire Foundation, 1993) et dressé un Répertoire des nouvelles à la main (1999), décrit ces feuilles dans une étude ultérieure : des livraisons régulières, de quatre pages le plus souvent, produites par des « auteurs » qui recueillaient et mettaient en forme la nouvelle, et par des « diffuseurs » chargés de la copie et de l’acheminement. Les archives de police laissent entrevoir des copistes dans les mansardes parisiennes, des contrefacteurs en province et des commis des postes complaisants [6].
L’autorité royale les interdit à partir de 1656, par des arrêts répétés dont la répétition même trahit l’impuissance. À partir de 1732, quatorze ateliers parisiens sont tacitement tolérés, et le chevalier de Mouhy obtient en 1742 un privilège de police. Moureau résume leur justification d’une formule : elles « se flattaient naturellement de fournir ce qui n’était pas dans la « gazette » » [6]. Leur forme manuscrite suggérait l’exclusivité, le cercle choisi, la confidence. On y reconnaît déjà le ressort profond de la lettre d’information : la promesse d’une parole que l’organe officiel ne porte pas.
L’Angleterre et le « genre-passerelle »
Outre-Manche, la lettre de nouvelles prend son essor après que le premier service postal anglais s’est affermi, vers 1660. Les nouvellistes recueillent l’information auprès de correspondants éloignés et la renvoient à leurs lecteurs selon un calendrier régulier. Des clercs en font des centaines de copies à la main, au point que l’écriture change parfois au milieu d’une lettre. La plupart s’ouvrent sur un simple « Sir » ou sur la date [2].
Lorsque paraît en 1665 la London Gazette, organe officiel, les règles d’autorisation brident les autres journaux jusque vers 1690, ce qui laisse de la place aux lettres manuscrites. Celles-ci, plus chères, sont aussi plus fraîches : les clercs peuvent y ajouter des nouvelles jusqu’au départ du courrier. Elles ne sont pas pour autant l’apanage des seules élites, puisque des amis ou des voisins partagent parfois un abonnement et qu’on en trouve dans les cafés de Londres. Les deux formes coexistent des décennies durant, et le journal emprunte à la lettre certaines de ses conventions, comme la ligne de date [2].
Dans Writing to the World (Johns Hopkins University Press, 2018), on propose la notion de « genre-passerelle » : une forme qui transporte des conventions anciennes dans un support nouveau. Le journal, le périodique, le roman et la biographie se seraient appuyés sur la lettre pour accoutumer les lecteurs à l’imprimé, en leur apprenant à se concevoir comme reliés par des réseaux de communication [3]. La lettre n’est donc pas un vestige que l’imprimé aurait relégué : elle est la forme par laquelle l’imprimé s’est fait accepter.
Cadot résume l’issue : au XVIIIe siècle, en Angleterre, ces lettres régulières cèdent peu à peu la place aux journaux [1]. La lettre ne disparaît pas pour autant : la forme épistolaire survit dans la correspondance privée et, comme l’a montré King, dans les genres imprimés qui lui ont emprunté leur voix.
Du télégramme au courriel
L’âge industriel invente d’autres voies pour la nouvelle adressée. Juliette Cadot rapproche la lettre d’information moderne du télégramme et du télex : des messages envoyés directement aux seules personnes dont on possède l’adresse [1]. Le critère est juste. Ce qui fait la lettre, ce n’est ni le papier ni l’encre, c’est l’adresse : on n’écrit pas à une foule, on écrit à des destinataires.
En 1971, l’ingénieur Ray Tomlinson, de la société bostonienne BBN, met au point l’envoi de messages d’un ordinateur à l’autre sur le réseau ARPANET, ancêtre d’Internet, et choisit l’arobase pour séparer le nom de l’usager de celui de sa machine. Interrogé des années plus tard sur la teneur de ce premier courriel, il répondait avec humour que ce message était sans intérêt aucun, et partant oublié [9]. Il faut pourtant attendre les années 1980 et 1990, selon Juliette Cadot, pour que la lettre d’information trouve sa place dans la messagerie [1].
Vint ensuite l’âge des réseaux. Au cours des années 2010, la lettre d’information est de mode, puis on la dit morte, supplantée par les fils d’actualité ; l’auteur observe que les États-Unis, eux, ne l’ont jamais délaissée [1]. Le titre de son premier chapitre tient lieu de réplique : la newsletter « n’est pas morte » [1, chap. 1].
La renaissance des années 2020
Les chiffres invitent à la mesure. Le Digital News Report 2022 du Reuters Institute, dans un chapitre rédigé par Nic Newman, relève qu’en moyenne 17 % des personnes interrogées dans les pays étudiés consultent chaque semaine une lettre d’information, 22 % aux États-Unis, mais seulement 9 % au Royaume-Uni. Il note que cet usage reste minoritaire, qu’il séduit surtout des lecteurs plus âgés et plus instruits, et que la « révolution Substack » demeure avant tout un phénomène américain [7]. Sur l’ensemble des pays étudiés, 16 % des usagers reçoivent des lettres de journalistes indépendants ; ils sont 18 % aux États-Unis [7].
La plateforme Substack, lancée en 2017, a fait de cette renaissance un modèle économique : l’abonné paie directement l’auteur dont il reçoit la lettre [11]. Le mouvement a pris de l’ampleur avec les années 2020, au point que la société revendiquait en mars 2025 plus de cinq millions d’abonnements payants [10]. La lettre renaît ainsi derechef, sous un habit neuf. Le phénomène est réel ; il n’est pas universel.
Ce que révèle cette renaissance tient moins au nombre qu’à la nature du lien. Le lecteur qui s’abonne à une lettre choisit une voix, non un flux. Il accepte un rythme, une fidélité, et il reçoit en retour une parole qui ne dépend pas du bon vouloir d’un algorithme. Du reste, on ne ménage pas les lettres françaises dans les temps modernes : beaucoup semblent mal optimisées, mal écrites et vendant de manière trop frontale, ce qui trahit leur objet [1]. La lettre qui n’est qu’une réclame déguisée cesse d’être une lettre.
Ce que la lettre dit du lien entre l’auteur et ses lecteurs
L’héritage épistolaire de l’Église
Le catholique ne peut considérer cette histoire sans songer que l’Église a grandi, elle aussi, par des lettres adressées. Une large part du Nouveau Testament est épistolaire, non que Tradition orale. L’Apôtre des nations, saint Paul, écrit à des communautés nommées, et prend soin d’en organiser la circulation : « Et cum lecta fuerit apud vos epistola hæc, facite ut et in Laodicensium ecclesia legatur » (Col 4, 16, Vulgate [12]), soit : lorsque cette lettre aura été lue chez vous, faites qu’elle le soit aussi dans l’Église de Laodicée. Il la clôt d’une salutation de sa propre main : « Salutatio, mea manu Pauli » (Col 4, 18).
Tout y est : un auteur, un cercle de destinataires, une lecture partagée, une marque personnelle qui garantit l’authenticité de la parole. La lettre apostolique n’est certes pas une feuille de nouvelles, et l’on se gardera de confondre l’Écriture inspirée avec un bulletin périodique. Mais elle rappelle que la forme épistolaire n’est pas neutre : elle suppose une relation, et une relation suppose des personnes.
Une indépendance mesurée
À rebours du flux des réseaux, où la parole est jetée dans une foule indistincte et soumise au tri d’une machine, la lettre adressée renoue avec l’ordre de la correspondance. Elle ne cherche pas à capter une attention errante ; elle s’adresse à des lecteurs qui ont demandé à la recevoir. Son écueil est connu, et l’histoire l’a montré de Renaudot aux plateformes : la tentation de servir un pouvoir, hier le privilège royal, aujourd’hui la logique de l’audience. Sa vertu est plus discrète : une régularité qui oblige l’auteur, une fidélité qui engage le lecteur.
C’est dans cet esprit qu’Intégralisme Organique ouvre sa propre lettre d’information. Il ne s’agit pas de céder à une mode venue d’outre-Atlantique, mais de reprendre un usage ancien : écrire, à intervalles réglés, à ceux qui ont choisi de lire, sans dépendre du bon plaisir des réseaux. Les menanti de Venise vendaient des nouvelles ; nous voudrions plus modestement entretenir une conversation. Le support a changé ; la chose demeure, et elle est du meilleur aloi lorsqu’elle reste ce qu’elle fut à l’origine : une missive.
À retenir
- La lettre d’information est bien antérieure au courriel : les nouvelles manuscrites circulent à Venise dès le milieu du XVe siècle, puis à Rome et dans toute l’Europe marchande.
- Les Fuggerzeitungen de Vienne, quelque 16 000 rapports de 1568 à 1605, attestent un système de nouvelles par abonnement avant le premier hebdomadaire imprimé.
- La gazette officielle (Renaudot, 1631 ; London Gazette, 1665) n’a pas tué la lettre manuscrite : celle-ci prospérait en offrant ce que la presse privilégiée ne disait pas.
- Selon Scarborough King, la lettre a servi de « genre-passerelle » qui a accoutumé les lecteurs aux nouveaux genres imprimés.
- La renaissance des années 2020, réelle mais surtout américaine, tient à la nature du lien : une voix choisie plutôt qu’un flux subi.
- Pour une revue comme IO, la lettre adressée renoue avec l’épistolaire et garantit une indépendance mesurée à l’égard des plateformes.
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Florian R.
Sources
- Juliette Cadot, Le pouvoir des newsletters. Une stratégie puissante pour fidéliser, fédérer et vendre, Paris, Vuibert, 2025, chap. 1, « Non, la newsletter n’est pas morte ! », sous-chapitre « Petite histoire de la newsletter électronique », p. 9-10. Vuibert
- Livia Gershon, « The Newsletter Boom, 300 Years before Substack », JSTOR Daily, 2 mai 2021, d’après Rachael Scarborough King, « The Manuscript Newsletter and the Rise of the Newspaper, 1665-1715 », Huntington Library Quarterly, vol. 79, n° 3, 2016, p. 411-437. JSTOR Daily
- Rachael Scarborough King, Writing to the World: Letters and the Origins of Modern Print Genres, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2018. Project MUSE
- Mario Infelise, Prima dei giornali. Alle origini della pubblica informazione, Rome-Bari, Laterza, 2002 ; Gazzetta. Storia di una parola, Venise, Marsilio, 2017 ; « Roman Avvisi: Information and Politics in the Seventeenth Century », dans G. Signorotto et M. A. Visceglia (dir.), Court and Politics in Papal Rome, 1492-1700, 2002. History of Information
- « The birth of newspapers », scilog, FWF, 31 octobre 2016 ; Die Fuggerzeitungen, université de Vienne et Österreichische Nationalbibliothek. scilog ; Fuggerzeitungen
- François Moureau (dir.), De bonne main. La communication manuscrite au XVIIIe siècle, Paris-Oxford, Universitas et Voltaire Foundation, 1993 ; François Moureau, « Correspondances littéraires et nouvelles à la main : des frontières indécises ? », dans Régine Jomand-Baudry (dir.), Écrire l’actualité dans les correspondances littéraires, université Jean Moulin-Lyon 3, journée d’étude du 23 janvier 2014. Lyon 3
- Nic Newman, « The role of email news: building loyalty and attracting new audiences », Reuters Institute, Digital News Report 2022, 15 juin 2022. Reuters Institute
- Pierre Albert, « Gazette (La), puis Gazette de France », Encyclopædia Universalis. Universalis
- Alina Selyukh, « In Memoriam: Ray Tomlinson, Who Put The @ Sign In Your Email », GBH News, 7 mars 2016. GBH
- Sam Gutelle, « Substack passes 5 million paid subscribers », Tubefilter, 12 mars 2025. Tubefilter
- « Substack », Encyclopaedia Britannica. Britannica
- Biblia Sacra Vulgata, Épître aux Colossiens, 4, 16 et 18. Vulgate
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