-
Publié le par Florian Rouanet
Réconcilier l’Église avec le siècle, c’est tenter de l’enterrer
⁂ 𝔄rène de l’antimodernisme
Un livre jauni, 𝔬̂ lecteur, raccommodé de ruban adhésif et imprimé rue de Rennes en 1909 : voilà notre pièce à conviction. Deux ans après que saint Pie X eut frappé le modernisme dans Pascendi, le P. Maumus, dominicain, y passe au crible les thèses de Loisy et d’Édouard Le Roy – jeunes laïcs d’alors, sentant la prostituée trop mûre. Sa table des matières vaut à elle seule un réquisitoire : les modernistes veulent réconcilier l’Église avec leur temps et, pour y parvenir, ils la suppriment.
Nous suivrons ce fil en trois temps : le diagnostic de 1909, puis la riposte pontificale et sa discipline, enfin la longue convalescence d’une hérésie que l’on croyait morte. Entre les années 1930 et 1950, la « nouvelle théologie » reprit à demi-mot les procédés condamnés. Garrigou-Lagrange sonna l’alerte en 1946 et Pie XII trancha en 1950. Le concile ouvert en 1962 fit ensuite experts ceux-là mêmes que l’on avait tenus en suspicion.
Le vieux dominicain avait vu juste : l’erreur ne meurt point, elle change de costume ; et elle reste en compagnie du gredin premier venu ou parvenu, sans épaules sinon celles baissées par les reniements successifs.
- Qui touche à la définition de la vérité touche à toute la Foi
- Maumus – Loisy – Le Roy – Pascendi – immanentisme – scolastique – nouvelle théologie – Humani generis – Vatican II

☧ 𝔏exique martial
Trois mots-balises, pour tendre la corde avant l’assaut.
« MODERNISME », masculin, Religion : « Ensemble des doctrines et des tendances ayant pour objet commun de renouveler la théologie, l’exégèse, la doctrine sociale et le gouvernement de l’Église, pour les mettre en accord avec ce qu’on croit être les nécessités de l’époque où l’on vit. » – Dictionnaire Larousse, article « modernisme »
« IMMANENTISME », masculin, Philosophie : « Système philosophique fondé sur la notion d’immanence. » – Dictionnaire Larousse, article « immanentisme »
« SCOLASTIQUE », féminin, Philosophie : « Enseignement philosophique qui fut donné en Europe du xe au xvie s. et qui consistait à relier les dogmes chrétiens et la Révélation à la philosophie traditionnelle dans un formalisme complet sur le plan du discours. » – Dictionnaire Larousse, article « scolastique »
ᛟ 𝔄ncienne école
La parole des siècles éprouvés, de Lérins à l’Angelicum.
« In ipsa item catholica Ecclesia magnopere curandum est ut id teneamus quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est. »
– saint Vincent de Lérins, Commonitorium (434), chap. II.« Hinc sacrorum quoque dogmatum is sensus perpetuo est retinendus, quem semel declaravit sancta mater Ecclesia. » – Concile du Vatican, constitution Dei Filius (24 avril 1870), chap. IV.
« Ils veulent réconcilier l’Eglise et la société moderne : ils suppriment l’Eglise. »
– P. Maumus, Les Modernistes (Paris, Beauchesne, 1909), table des matières, chap. I.« […] qui pourra s’étonner que Nous le définissions le rendez-vous de toutes les hérésies ? »
– Saint Pie X, Pascendi dominici gregis (8 septembre 1907).« Elle revient au modernisme. »
– R. Garrigou-Lagrange, « La nouvelle théologie où va-t-elle ? », Angelicum, t. XXIII (1946), p. 143.Σ 𝔓lan d’attaque
Trois reprises : le diagnostic, puis la sanction, et enfin la rechute.
Sommaire
- Ⅰ. 🧭 Le diagnostic d’un dominicain de 1909
- Ⅱ. ⚔️ La riposte de saint Pie X
- Ⅲ. 🛡️ La braise sous la cendre, de la nouvelle théologie au concile
Des rénovateurs qui rénovaient jusqu’aux fondations
Ⅰ. 🧭 Le diagnostic d’un dominicain de 1909
Le volume porte un chêne en couverture. Au revers figure la réclame de la Revue pratique d’apologétique, qui se donnait pour tâche de « défendre la foi intégrale qu’enseigne l’Eglise de Jésus-Christ ». Son auteur, le P. Élisée-Vincent Maumus (1842-1912), n’avait rien d’un inquisiteur de roman. En 1903, Léon Bloy l’accolait à Lacordaire et le traitait d’« incontestable crétin » : le religieux passait donc plutôt pour un conciliateur. Raison de plus pour prêter l’oreille lorsqu’un tel homme, six ans plus tard, sonne le tocsin.
Le sommaire de ses huit chapitres trace la marche de l’erreur.
- Premier temps : les modernistes veulent réconcilier l’Église avec le siècle, et ce faisant ils la suppriment.
- Deuxième temps : l’Église, à les en croire, « s’est fondée toute seule ». C’est l’écho de la formule de Loisy, « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue » (L’Évangile et l’Église, 1902).
- Troisième temps : la raison est récusée et les preuves thomistes de l’existence de Dieu sont congédiées, au profit d’un immanentisme que Maumus nomme la « négation de toute Religion surnaturelle ».
- Quatrième temps : le dogme devient, pour Loisy, une œuvre d’ignorance au regard de la science contemporaine. Selon la formule du dominicain, l’abbé « conseille au catholicisme de se suicider pour s’empêcher de mourir ».
Le reste suit avec une logique implacable. Si la divinité du Christ fut l’ouvrage des premiers chrétiens, observe Maumus, alors « si les hommes ont fait la divinité du Christ, ils peuvent la défaire ». Privé de son Fondateur divin, le christianisme entier devient « un effet sans cause ; une génération spontanée ». Le trait porte. Près d’un demi-siècle après que Pasteur eut chassé la génération spontanée des laboratoires, nos théologiens de circonstance la réintroduisaient dans l’histoire sainte. Les charismatiques en constituent ici la caricature la plus comique.
Ⅱ. ⚔️ La riposte de saint Pie X
Maumus écrit au milieu de la bataille. Dès le 23 décembre 1903, cinq ouvrages de Loisy avaient été portés à l’Index. Le 3 juillet 1907, le décret Lamentabili sane exitu dressait en soixante-cinq propositions l’inventaire des erreurs. Le 8 septembre suivant, l’encyclique Pascendi dominici gregis en livrait la synthèse et dénonçait des ennemis d’un genre nouveau : « Ils se cachent […] dans le sein même et au cœur de l’Église, ennemis d’autant plus redoutables qu’ils le sont moins ouvertement. » Le système reposait sur l’agnosticisme ; son côté positif « est constitué par ce qu’on appelle l’immanence vitale ». La religion ne descend plus du Ciel : elle sourd du besoin humain.
Le mot même de modernisme fit débat. Mgr Baudrillart, l’un des directeurs de la revue dont notre exemplaire porte la réclame, s’était félicité de ne point le trouver dans Lamentabili, car il le jugeait trop vague. Pascendi, intitulée De modernistarum doctrinis, trancha la querelle.
Le cas d’Édouard Le Roy montre la manœuvre. Dans « Qu’est-ce qu’un dogme ? » (La Quinzaine, 16 avril 1905), ce disciple de Bergson réduisait le dogme à une règle pratique, qui oriente l’action plus qu’elle n’énonce le vrai. Maumus répond que Le Roy « confond le dogme avec les explications des théologiens » et que sa théorie « brise l’unité des vérités dogmatiques ». Le Concile du Vatican avait pourtant fixé la règle : le sens des dogmes, une fois déclaré par l’Église, se garde à perpétuité. D’où l’insistance du dominicain sur la philosophie thomiste, « positive, claire, précise et rigoureuse », et sa « discussion sur la définition de la vérité ». Là gît le nœud : qui fait du vrai l’accord de l’esprit avec la vie, et non plus avec le réel, a déjà tout concédé.
Les sanctions suivirent. Loisy fut excommunié nommément le 7 mars 1908, et le siècle, reconnaissant, lui ouvrit le Collège de France l’année suivante. Le 1er septembre 1910, le motu proprio Sacrorum antistitum imposait au clergé le serment antimoderniste. Le Roy se soumit à chaque condamnation et vit Le Problème de Dieu mis à l’Index en 1931. Il n’en succéda pas moins à Bergson au Collège de France, puis à l’Académie française : l’erreur, côté français, décidément, sait faire carrière.
Ⅲ. 🛡️ La braise sous la cendre, de la nouvelle théologie au concile
On crut l’hérésie morte ; elle n’était qu’assoupie. Dans les années 1930, au Saulchoir dominicain comme à Fourvière, où le P. Henri de Lubac enseignait depuis 1929, une génération nouvelle prétendit revenir aux Pères par-dessus les manuels thomistes. Le mot d’ordre serait plus tard le « ressourcement ». En 1937, le P. Chenu publiait Une école de théologie : le Saulchoir. L’opuscule fut mis à l’Index en 1942, l’année même où Mgr Pietro Parente désignait déjà une « nouvelle théologie ». Surnaturel, de Lubac, parut en 1946.
C’est alors que le P. Réginald Garrigou-Lagrange, maître thomiste de l’Angelicum, publia l’article qui fit date : « La nouvelle théologie où va-t-elle ? ». Sa réponse tenait en quatre mots : elle revient au modernisme. À trente-sept ans de distance, sa démonstration rejoignait le chapitre VI de Maumus. La définition traditionnelle de la vérité est l’adéquation de l’intelligence et du réel. Lui substituer une conformité de l’esprit avec la vie, toujours en devenir, rend tout dogme provisoire. Si la théologie de l’Aquinate n’était plus « actuelle », elle deviendrait fausse : les novateurs ne le disaient point, mais leur principe le disait pour eux.
Pie XII donna raison au vieux dominicain. L’encyclique Humani generis, du 12 août 1950, réprouva ceux qui voulaient « libérer le dogme de la formulation en usage dans l’Eglise depuis si longtemps », démarche qui mène au « relativisme » dogmatique. Elle rappela la voie du Docteur Angélique. Selon les historiens, de Lubac y vit un coup de foudre qui tuait son projet.
Le foudroyé ne resta point à terre. Pie XII mourut le 9 octobre 1958. Angelo Giuseppe Roncalli, Jean XXIII, ouvrit le concile le 11 octobre 1962, et Giovanni Battista Montini, Paul VI, le clôtura le 8 décembre 1965. Les théologiens naguère suspects, de Lubac et Congar en tête, y siégèrent comme experts, et le « ressourcement » devint la langue dudit concile. Garrigou-Lagrange mourut à Rome le 15 février 1964, entre deux sessions. Le serment antimoderniste fut supprimé en 1967.
Maumus l’avait écrit dès son premier chapitre : réconcilier l’Église avec le siècle, c’est la supprimer.
☩ ℭoup de grâce
Remettons le vieux volume sur l’étagère, avec ses pansements de ruban jauni. Ce n’est point un traité monumental, mais un bréviaire de combat, écrit par un religieux que nul ne soupçonnait d’intransigeance et qui pourtant vit clair. Les marchands d’orviétan de 1909 vendaient une Église sans Fondateur, un Christ sans divinité et un dogme sans vérité. Leurs héritiers de 1946 servirent le même galimatias sous l’étiquette des Pères, et leurs petits-neveux en firent l’esprit d’un concile.
Il sied de conclure par où Maumus commençait. Le moderniste ne nie point l’Église : il la rend aimable au siècle, et le siècle, ravi, l’enterre avec les honneurs. Depuis saint Pie X, la riposte n’a point varié. Il faut garder le sens des dogmes tel que l’Église l’a une fois déclaré, rendre à la raison ses preuves et à la vérité sa définition ; le reste n’est que mécompte. Retour au vestiaire : le dominicain de la rue de Rennes avait gagné aux points, avec un demi-siècle d’avance.
À savoir
- Le décret Lamentabili (3 juillet 1907) condamne soixante-cinq propositions, et l’encyclique Pascendi (8 septembre 1907) en fait la synthèse doctrinale.
- Le serment antimoderniste, prescrit par Sacrorum antistitum (1er septembre 1910), fut supprimé en 1967.
- Humani generis (12 août 1950) vise les erreurs issues de la nouvelle théologie, douze ans avant l’ouverture de Vatican II.
- La Rédaction pugilistique-lettrée !
📚 Pour approfondir
- P. Maumus, Les Modernistes, Paris, Gabriel Beauchesne & Cie, 1909.
- R. Garrigou-Lagrange, « La nouvelle théologie où va-t-elle ? », Angelicum, t. XXIII, 1946, p. 126-145.
- Pie XII, Humani generis, encyclique, 12 août 1950 (version française officielle dans Laval théologique et philosophique, vol. 6, n° 2, 1950, p. 191-219).
- Jean Rivière, Le Modernisme dans l’Église : étude d’histoire religieuse contemporaine, Paris, Letouzey, 1929.
- Léon Bloy, Les Dernières Colonnes de l’Église, Paris, Mercure de France, 1903.
Lettre encyclique Pascendi Dominici Gregis (8 septembre 1907) du bienheureux Pape Pie X sur les doctrines des modernistes – La Cité Catholique
- Brochure in-8 agrafée de 32 pages, non datée. L’adjectif « bienheureux » la situe vraisemblablement avant la canonisation de saint Pie X (1954), ce qui est une déduction de ma part.
- Fiche de cette édition (annonce d’un libraire) : https://www.abebooks.com/LETTRE-ENCYCLIQUE-PASCENDI-DOMINICI-GREGIS-SEPTEMBRE/22474942810/bd
- Texte français de l’encyclique, en ligne sur le site du Vatican (page vérifiée, elle charge bien) : https://www.vatican.va/content/pius-x/fr/encyclicals/documents/hf_p-x_enc_19070908_pascendi-dominici-gregis.html
Catéchisme sur le modernisme, d’après l’encyclique Pascendi Domini Gregis de saint Pie X – abbé J.-B. Lemius (ESR, soit Éditions Saint-Rémi)
- Suivi de l’encyclique Humani generis de Pie XII et de ses allocutions aux cardinaux et aux évêques des 31 mai et 2 novembre 1954.
- ISBN 978-2-84519-404-5, 203 pages, parution le 28 mai 2008 (d’après Eyrolles).
- Fiche de l’éditeur : https://saint-remi.fr/en/anti-liberalisme/552-catchisme-sur-le-modernisme-d-aprs-l-encyclique-pascendi-domini-gregis-de-saint-pie-x-9782845194045.html
- Pour Humani generis, version française officielle, texte latin en regard (Laval théologique et philosophique, 1950) : https://doi.org/10.7202/1019834ar
🥊 𝔑𝔬𝔰𝔞𝔯𝔱𝔦𝔠𝔩𝔢𝔰𝔡𝔢𝔩𝔞𝔖𝔱𝔯𝔞ß𝔢

Réagissez à cet article !