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Publié le par Florian Rouanet
Ernst Jünger,
Indéniablement l’un des maîtres incontestables de la littérature du XXe siècle. Dans ce présent article, il sera question de vous présenter la profondeur des écrits dont est capable l’auteur. Ceci en utilisant seulement un seul extrait. Celui-ci, résumant à lui tout seul toute la beauté d’un livre unique.
»La guerre comme expérience intérieure ».
Pour moi, qui ai lu plusieurs de ses ouvrages, celui-ci est le meilleur à n’en point douter ! Bien au-dessus de »Orages d’acier » moult fois cité comme son ouvrage référence. Mais ne nous y trompons pas chers amis, »La guerre comme expérience intérieure » est plus frappant, plus marquant, plus réel et plus dégueulasse par la même occasion. Il s’incruste dans votre esprit à grands coups de cruelles authenticités. Soyons clairs, ce n’est pas un roman tiré d’une histoire vraie comme peut l’être »Orages d’acier », c’est le témoignage d’un écorché vif, choquant cela va s’en dire, mais salement nécéssaire.
Jünger, ici au sommet de son art, nous livre sans tabou ni demi-mesure la vie dans les tranchées de 14/18. Dans cet extrait, il nous décrit avec exactitude l’horreur de ces cicatrices terrestres creusées à même le sol par les passions et la folie guerrière de l’homme. On y découvre une plume blessée, meurtrie, traumatisée même par ce qu’elle a vu et vécu. D’aucun diront que c’est cela qui donnera toute sa puissance, tout son génie au style du Jünger d’après guerre. Nul ne peut contester, d’ailleurs, que ces écrits furent une thérapie pour l’auteur, un besoin de recracher violemment, mais avec un inestimable talent, les abominations incrustées jusqu’aux racines de son âme martyrisée. Je ne peux, ma foi, que conseiller aux lecteurs sensibles de lire ce texte autant que possible avec une certaine désinvolture, car c’est bien dans ces tranchées que nos anciens ont fait la première guerre mondiale. C’est bien cela que nos braves grands-pères ont supporté, héroïquement, des mois durant. Je vous laisse avec ce témoignage à la fois immense et brutal, cette torturante part d’histoire, ce morceau de vérité insoutenable où les tranchées et le passé sont, avec une prodigieuse sauvagerie littéraire, comme mis à nus… pour que l’on sache.
« Souvent une escouade de lurons taillés dans le bronze se maintenait d’interminables jours dans les nuées de la bataille, agrippés à un bout de tranchée anonyme ou une ligne d’entonnoirs, comme les naufragés se cramponnent dans l’ouragan à des mâts brisés. La mort avait planté en terre au milieu d’eux son étendard de grand capitaine. Champs de cadavres devant eux, fauchés par leurs projectiles, à côté d’eux, entre eux les cadavres des camarades, la mort jusque dans leurs yeux, étrangement fixes au fond des visages creusés, ces visages qui rappelaient l’atroce réalisme des anciennes crucifixions. Presque à bout, ils s’entassaient dans une pourriture qui devenait insupportable lorsqu’un nouvel orage de fer faisait voler la roide danse macabre, projetant haut dans les airs les corps défaits.
Que servait de répandre sur les plus proches du sable et de la chaux, de jeter sur eux une toile de tente pour échapper au spectacle constant des visages noirs et enflés. Il y en avait trop ; partout la bêche heurtait de la chair ensevelie. Tous les mystères du tombeau s’étalaient dans une hideur à faire pâlir les rêves les plus fous. Les cheveux tombaient des crânes par touffes, comme le feuillage pâli des arbres à l’automne. Plus d’un se défaisait en verdâtre gelée de poisson qui luisait dans les nuits sous les lambeaux des uniformes. Quand on marchait sur eux, le pied laissait des traces phosphorescentes. D’autres se desséchaient en momies calcifiées qui se desquamaient lambeau par lambeau. Chez d’autres encore, les chairs coulaient des os en gélatine brun rougeâtre. Dans les nuits lourdes, des cadavres boursouflés s’éveillaient à une vie de fantôme lorsque les gaz comprimés s’échappaient des blessures à grands sifflets et gargouillis. Mais le plus terrifiant était le grouillement frénétique où se dissolvaient les corps qui ne se composaient plus que de vers innombrables.
A quoi bon ménager vos nerfs ? Ne sommes-nous pas restés une fois, quatre jours de suite, dans un chemin creux entre des cadavres ? N’étions-nous pas tous, morts et vivants, recouverts d’un épais tapis de grandes mouches bleu sombre ? Peut-on encore aller plus loin ? Oui : plus d’un gisait là avec qui nous avions partagé mainte veille nocturne, mainte bouteille de vin, maint quignon de pain. Qui peut parler de la guerre, qui n’a point été dans nos rangs ?
Lorsque après de telles journées le soldat du front traversait les villes de l’arrière, en colonnes grises et muettes, voûté, dépenaillé, sa vue parvenait à figer sur place l’insouciant train-train des écervelés de ces lieux. « On les a sortis des cercueils », chuchotaient-ils à l’oreille de leur bonne amie, et tous ceux qu’effleuraient le vide des yeux morts se mettaient à trembler. Ces hommes étaient saturés d’horreur, ils eussent été perdus sans l’ivresse. Qui peut mesurer cela ? Un poète seul, un poète maudit dans le voluptueux enfer de ses rêves.
Et dites-moi s’il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âmes et mort parmi les morts.(1) »
(1) : Vers empruntés au »Mort joyeux » de Baudelaire (Les fleurs du Mal).
Extrait tiré du livre »La guerre comme expérience intérieure » de Ernst Jünger.
AUGUSTIN.

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