• Confutation des sophismes anti-hitlériens de Jacques Ploncard d’Assac — Aryan France



    Biais idéologiques, amalgames faussés, & conclusions hâtives

  • ⌖ Introduction

    M’étant résolu à resurvoler le plus notable recueil du père Ploncard titré Doctrines du nationalisme, je devais m’employer — sans prétention académique — à dégager certaines confusions dont fourmille une partie qui, selon moi, constitue l’écharde dans le velours parmi les replis de cet ouvrage, et qui touche, comme indiqué dans l’intitulé du jour, au national-socialisme allemand.

    Je ne suis point tenté de nier l’apport remarquable que l’auteur susvisé a consacré à nous allouer via son reliquaire de pensées, qui nous a tous tenu lieu de boussole intérieure à nos débuts de militantisme, et continuant malgré tout de nourrir le nationalisme d’après-guerre.

    En revanche, je n’en demeure pas moins pour autant acerbe envers ses inférences invalides, dispensées de toute indulgence envers notre regretté peintre autrichien, bien que ses conjectures soient pour sûr plus entendables que les pitreries auxquelles cédait son rejeton un temps donné dans l’une de ses conférences d’arrière-salle de bistrot, à l’auditoire aussi opulent qu’une cabine téléphonique (ce comique décrépit se plut à suggérer un lien de parenté entre Hitler et Rothschild, sur la base d’un canular créé de toutes pièces par des psychanalystes de l’OSS).

    卐 Une forclusion à l’emporte-pièce 

    À peine Jacques Ploncard commence-t-il son chapitre afférent à Adolf Hitler, qu’il enclot son nom dans l’Érèbe du nationalitarisme jacobin — en contrepoint de l’étatisme mussolinien, estimé plus idoine à ses sensibilités d’Action française à l’épreuve desquelles notre auteur croit pouvoir définir l’orthodoxie du nationalisme concret.

    « Hitler est un produit du nationalitarisme du XIXᵉ siècle. C’est en quoi il diffère essentiellement de Mussolini pour qui l’État vient en premier lieu comme élément créateur de l’Empire au sens romain du mot, alors que pour Hitler, c’est la communauté de race qui forme l’État et l’État ne peut pas la dépasser : « Ein Reich, ein Volk, ein Führer ». »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Doctrines du nationalisme, p.116

    Il tombe sous le sens que cette classification bâclée n’est pas inentamée par l’empreinte de Charles Maurras qui, déjà, enchâssait sous les atours des « Lumières » tout ce qui accusait une coloration germanique et, partant, se figura l’hitlérisme comme une efflorescence du « nationalisme barbare » qu’aurait instillé la Révolution chez nos voisins outre-Rhin.

    Quand bien même le nationalisme allemand se serait-il constitué en farouche opposition au libéralisme, Maurras s’ingéniait à le subsumer sous cette catégorie, afin de le tenir à distance et de charpenter entre Hitler et lui une antinomie de principe.

    Étranger, semble-t-il, à la germanophobie de son maître, Ploncard en reconduisit pourtant l’accusation, à laquelle il assignait une tout autre fonction polémique : purifier le mot « nationalisme » du spectre de l’hitlérisme en l’associant à un épouvantail sémantique : le nationalitarisme. C’est une manière subtile de se dédiaboliser.

    Comme on le sait, le nationalisme, sursaut prophylactique devant les convulsions du cosmopolitisme révolutionnaire, a momentanément été soumis à une spoliation lexicale par ce à quoi il s’opposait. Dans Le Principe des nationalités, paru en 1918, René Johannet, un autre maurrassien, nous apprend que le terme « nationalisme », officiellement employé sous Napoléon III par Prévost-Paradol, désignait alors le principe des nationalités, circonscrit au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; lequel suppose que la nation puisse être définie au gré de la conscience subjective des individus, comme si la filiation nationale procédait d’une libre détermination plutôt que d’une inscription dans l’histoire.

    Cette idéologie porte ainsi en germe une forme de relativisme au diapason avec le mondialisme : elle tend à riveter le réel aux broderies de l’esprit, comme si la seule force d’une idée, si spécieuse qu’elle se révélât sous le seul rapport théorique, suffisait à abolir les déterminations historiques, biologiques et naturelles auxquelles les sociétés humaines demeurent assujetties.

    À titre d’exemple, le projet yougoslave — qu’il soit monarchique après 1918 ou républicain après 1945 — était une construction typiquement nationalitaire. Ce fut une tentative idéologique de créer une « nation des Slaves du Sud » artificielle, unissant par décret des peuples aux trajectoires historiques, religieuses et culturelles radicalement divergentes (Croates catholiques tournés vers l’Occident et l’Empire austro-hongrois ; Serbes orthodoxes marqués par la résistance à l’Empire ottoman). Lorsque le cadre étatique yougoslave s’est fissuré, les nationalismes authentiques (croate et serbe) ont ressurgi. Les mémoires historiques, les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale et les identités religieuses organiques ont repris le dessus. Le conflit a éclaté parce que les frontières administratives de la Yougoslavie ne correspondaient pas aux réalités ethniques et historiques des peuples sur le terrain.

    C’est précisément pour réinvestir le nationalisme de sa dignité propre — après que la vraie droite soit venue instituer son ossature conceptuelle — et lever toute ambigüité que Johannet forgea le terme de « nationalitarisme », qu’il réservait à ce principe démocratique — et anti-national —, tandis qu’il entendait maintenir le nationalisme dans son acception respective : non plus le droit des peuples à se constituer en nations sans les secours d’aucun legs antérieur, mais le devoir de demeurer fidèles à leur identité.

    Jusqu’ici, rien ne prête à objection. Mais dans ce cas, que vient faire le nom d’Hitler — lui qui, résolument anti-démocrate, n’envisagea nullement de faire surgir ex nihilo une nation composée de peuples distincts, agrégés sur la base d’une coexistence contractuelle, récusa la moindre égalité de principe entre les nations et tint, au contraire, les facticités ancestrales de l’existence collective pour les conditions mêmes de leur constitution — adossé à cette idéologie ?

    C’est que Ploncard pose en principe que tout nationalisme, pour relever en propre de cette formule, devrait nécessairement consacrer la légitimité d’une nation à partir de l’État comme source unique supposée (conception maurrassienne « stato-centrique » par héritage capétien) en sorte que tout ce qui se propose de rendre la nation préexistante à l’État — ainsi que le fait la vision völkisch — doit être donné pour contrefaçon nationalitaire. C’est exactement ce qui le fit frapper le national-socialisme allemand d’une mise-en-quarantaine doctrinale, mais agréer a contrario le fascisme italien dans l’orbite du nationalisme.

    Il est difficile de contester que les tenants libéraux du droit naturel aient fait dériver la légitimité de l’État d’une nation conçue comme une simple agrégation de sujets atomisés, dont le pacte social était réputé donner naissance à l’ordre politique. Encore cette subordination tirait-elle d’une approche à laquelle les vues hitlériennes sont rigoureusement hermétiques, comme je m’attacherai à l’établir — et en ce domaine, la charge critique du Duce — que Ploncard fit sienne sans hésitation — contre cette perspective telle que Pascal-Stanislas Mancini ou Giuseppe Mazzini en avaient fixé les contours, pouvait, à première lecture, atteindre simultanément le national-socialisme.

    « Ce n’est pas la nation qui crée l’État, comme dans la vieille conception naturaliste, qui servait de base aux études des publicistes des États nationaux du XIXᵉ siècle. Au contraire, la nation est créée par l’État, qui donne au peuple, conscient de sa propre unité morale, une volonté, par conséquent une existence effective. »
    — Benito Mussolini, La doctrine du fascisme, p.18

    Toutefois, le national-socialisme allemand pourrait aussi échapper à ces lignes bien plus qu’on ne le croit d’ordinaire. Les dissemblances qui l’opposeraient, sur ce point, au fascisme italien sont surtout apparentes, largement tributaires des vicissitudes de l’histoire — impénétrables à nos œillères hexagonales si nous nous obstinions à n’envisager la question qu’à travers elles. Et c’est bien ce que fait Ploncard dans son texte.

    ✠ Dichotomie entre deux nationalismes

    Qu’il me soit d’abord permis de faire observer qu’Hitler ne pliait pas l’État à une « volonté générale » (Rousseau), mais à la survie de la race. L’État n’est pas l’esclave du nombre, il est l’outil de la puissance. En faisant prévaloir la nation — indissoluble de la communauté ethnique et non d’un vulgaire enchevêtrement de caprices individuels — sur l’État, Hitler ne s’évertuait pas à saper l’autorité, mais à lui donner une assise réelle et immuable : la race. L’État n’est plus une fin en soi (fétichisme administratif), mais l’outil de protection et d’épanouissement du substrat humain en vigueur.

    L’État sans peuple n’est qu’une coquille vide, une bureaucratie froide qui se trouve inévitablement captée au bénéfice d’intérêts financiers ou apatrides. Au libéralisme qui dilue l’autorité dans le parlementarisme, le national-socialisme vint opposer le Führerprinzip, où les plus hautes charges échoient aux éléments les plus éminents, de la plus humble cellule de la polis jusqu’à la cime de l’État.

    « Sa volonté n’est pas la volonté subjective, individuelle d’un homme pour soi, mais en elle s’incarne la volonté commune du peuple comme donnée historique objective. La volonté qui se forme dans le Führer n’est pas volonté personnelle d’un individu, mais la volonté générale d’une communauté. Une telle volonté générale n’est pas une fiction, à la différence de la prétendue « volonté générale » de la démocratie, mais elle est une réalité politique qui trouve son expression dans le Führer. »
    — Ernst Rudolf Huber, Verfassungsrecht des Großdeutschen Reiches, 2ᵉ édition, Hambourg, Hanseatische Verlangsanhalt, 1939, pp.195-196

    Maintenons en vue que cette prééminence hitlérienne du principe national sur l’appareil étatique ne confère à celui-ci aucune valeur triviale. L’État y occupe plutôt une place décisive mais bien moins enflée qu’à travers le fascisme italien. Cette dualité d’usage répondit, de part et d’autre, à la singularité des conditions historiques qui avaient vu poindre les deux nations à l’échelle desquelles ces phénomènes politiques prirent naissance.

    L’hétérogénéité culturelle de l’Italie contribua à faire de l’État, dans la pensée fasciste, non le simple dépositaire d’une unité nationale déjà constituée, mais l’agent de son achèvement politique. L’unification était encore récente, de profondes disparités historiques, économiques et sociales continuaient de traverser la péninsule : le Settentrione, plus industrialisé et urbanisé, s’inscrivait davantage dans les dynamiques économiques de l’Europe centrale, tandis que le Mezzogiorno, largement rural, restait marqué par la persistance de structures agraires archaïques, par l’héritage de dominations séculaires — notamment espagnoles — et par une pauvreté endémique.

    Lors de l’unification, seule une minorité de la population parlait l’italien littéraire (le florentin), tandis que le reste du pays s’exprimait dans des dialectes régionaux (vénitien, napolitain, piémontais, sicilien) souvent incompréhensibles entre eux. Massimo d’Azeglio, porte-étendard de la branche monarchiste catholique du Risorgimento, déclara à cette enseigne qu’ils avaient fait l’Italie, mais qu’ils devaient faire les Italiens. Le fascisme s’est donné pour mission exacte de réaliser cette prophétie par la force de l’État.

    À l’inverse, l’Allemagne, en dépit de son morcellement politique en une pluralité de royaumes et de principautés jusqu’à l’unification de 1871, présentait une relative homogénéité linguistique et culturelle, sensiblement plus marquée que celle de la péninsule italienne. Depuis la diffusion de la Bible de Luther, au XVIᵉ siècle, la langue allemande écrite avait acquis une portée supra-régionale et contribué à établir, parmi les élites lettrées du monde germanique, un fonds linguistique commun qui transcendait les frontières politiques.

    Dès la fin du XVIIIᵉ siècle et au cours du XIXᵉ, le romantisme allemand avait élaboré différentes théories du Volk comme une réalité organique, cohérée par la langue, les contes et le sang, qui n’attendait que son unification politique. Le national-socialisme se réappropria partiellement le dépôt séculaire de cette tradition de pensée, mais les infléchit radicalement en plaçant la race et l’hérédité biologique au cœur de sa définition du Volk. Hitler ne prétendait donc pas créer la nation allemande à partir du vide : il entendait définir, épurer et mobiliser une communauté antérieure à l’État, en lui assignant un fondement explicitement racial.

    Si Mussolini avait cautionné le racisme biologique, il aurait dû admettre que l’Italie était une fiction composée de peuples trop différents pour cohabiter. Pour finaliser le Risorgimento — jusque-là resté superficiel — et arracher la nation au domaine des pieuses songeries de poètes à dentelles, afin d’en consolider la tangible cohésion, il fit de l’État la clef de voûte de l’édifice italien.

    En Allemagne, il eût été malavisé de lui imposer le même moule conceptuel, alors que les Allemands étaient convaincus depuis deux générations d’avoir déjà leur État. De plus, la Révolution de 1918 eut beau déplacer le Kaiser, elle n’avait pas sérieusement disloqué les procédures bureaucratiques par lesquelles le gouvernement au jour le jour était mené. Ces procédures donnaient corps à la signification concrète que revêtait la notion « d’État » dans la théorie hégélienne du gouvernement constitutionnel. Si cette notion n’emportait pas nécessairement l’adhésion aux principes du libéralisme politique, elle n’en présupposait pas moins une latitude considérable en matière de libertés civiles et l’existence d’un ordre juridique rigoureusement institué.

    En Italie, Mussolini pouvait vraisemblablement représenter le fascisme comme une tentative de créer une telle machine gouvernementale, car elle n’avait en fait jamais existé dans la politique italienne. Mais il aurait été absurde pour Hitler d’imiter cette stratégie en Allemagne, où son problème était en partie de miner la bureaucratie. Dans la représentation qu’en avaient la plupart des Allemands, l’État connotait les mécanismes administratifs de l’Empire prussien.

    Au regard du cas italien, le régime national-socialiste se montra peu réceptif aux écrits de Hegel — exceptés certains juristes du Reich (Carl Schmitt, Karl Lorenz, Julius Binder, Hermann Glockner — tous hégéliens, mais selon leurs modalités !) —, ne se voulant jamais une philosophie de l’État, mais seulement de la communauté populaire comme support vivant de la culture d’où sourdraient les normes et la moralité de l’action politique.

    Néanmoins, par-delà leurs divergences formelles, tous deux participaient de la même ascendance fichtéenne dont leurs penseurs respectifs — Rudolf Jung pour le national-socialisme, Giovanni Gentile pour le fascisme — tirèrent matière à reconsidérer la fonction de l’État, en récusant sa neutralité, et à surmonter la tension entre individualité et collectivité, afin d’enfanter la communauté de destin.

    « C’est l’État seul qui unit une multitude indéterminée d’hommes en un tout fermé, une totalité ; seul l’État peut poser des questions à tous ceux qu’il reçoit dans son alliance, et ce n’est donc que par l’intermédiaire de l’État qu’il serait possible de fournir une base pour une propriété légitimement existante. À mesure que l’État fera connaissance avec les autres hommes occupant la surface de la Terre, il négociera des traités avec eux, en tant qu’État, au nom de tous ses citoyens…

    Tout le monde souhaite vivre aussi agréablement que possible. Puisque tout le monde exige cela en tant qu’être humain, et que personne n’est plus ou moins humain que les autres, chacun a le droit égal de [formuler] cette demande. Conformément à cette égalité de leurs droits, la division doit être faite de manière à ce que chacun puisse vivre aussi agréablement que possible lorsque tant d’hommes qu’ils sont coexistent les uns avec les autres dans la sphère d’efficacité donnée.

    Chacun doit être capable de vivre aussi agréablement que l’autre. Je dis : être capable, et ne pas avoir à le faire. Si quelqu’un vit moins agréablement que lui, la raison doit lui appartenir seul, et non à quelqu’un d’autre. »
    — Johann Gottlieb Fichte, L’État commercial fermé

    Le totalitarisme fichtéen est souvent ramené à une formule dont Mussolini donna, devant la Chambre des députés, le 9 décembre 1928, un dicton devenu célèbre : « Tout à l’intérieur de l’État, rien en dehors de l’État, rien contre l’État ». La confrontation de cette maxime avec l’affirmation hitlérienne selon laquelle l’État ne constitue qu’un moyen au service d’une fin supérieure, fait apparaître un antagonisme structurel qui mérite examen.

    Encore faut-il se garder d’isoler cette dernière proposition de l’économie générale de la doctrine nationale-socialiste : sa résonance ne saurait être déterminée qu’à la lumière des autres déclarations de Hitler et du rôle qu’il destinait à l’État à travers sa Weltanschauung.

    L’analyse des déclarations du Führer dans leur ensemble montre que celui-ci concevait l’État comme un instrument indispensable à la réalisation de fins qui le dépassaient. Si l’État occupait, dans sa pensée, un rôle pivot, il ne constituait pas pour autant le but ultime de l’entreprise politique : cette dernière résidait dans l’instauration d’un ordre collectif conforme aux présupposés idéologiques du national-socialisme. Il revenait dès lors à l’État d’organiser la communauté, d’en orienter l’évolution et d’assurer la préservation et le développement de la communauté allemande.

    Par conséquent, si la Weltanschauung hitlérienne semble — à n’en juger que sa teneur obvie — s’écarter de la conception totalisante de l’État esquissée par Fichte, cette disjonction ne saurait être appréciée sans tenir compte de la hiérarchie des fins qu’il établissait.

    « Le fait que les dirigeants actuels de l’État accordent peu d’attention à ce point de vue est en partie dû à la nature de la démocratie, à laquelle ils doivent leur existence même, mais en second lieu au fait que l’État est devenu un mécanisme purement formel qui leur apparaît comme un but en soi, qui ne doit en aucun cas coïncider avec les intérêts d’un peuple spécifique. Le peuple et l’État sont devenus deux concepts différents. Il reviendra au Mouvement national-socialiste d’apporter ici un changement fondamental. »
    — Adolf Hitler, Hitlers Zweites Buch

    Chez Hitler, l’État et la race entretenaient un rapport de complémentarité organique, appelés à se fondre dans un même ensemble politique. Il imputait aux contingences de l’histoire allemande l’absence d’une centralisation étatique suffisamment puissante pour donner à la communauté nationale une unité politique effective. À ses yeux, ces deux réalités, longtemps développées selon des trajectoires distinctes — la communauté raciale, d’une part, l’organisation politique, de l’autre —, devaient finalement être réunies au sein d’un même ordre, l’État étant chargé de donner à la première son expression politique et les moyens de sa perpétuation.

    Dans l’interview qu’il accorda au n°8 de la revue American Monthly, en octobre 1923, Hitler déclara que « l’État et la race ne font qu’un ». Cette proposition invite à nuancer toute lecture qui réduirait l’État, dans la Weltanschauung hitlérienne, à un rouage négligeable. Si Hitler subordonnait la machinerie étatique à la pérennité et à l’accomplissement de la communauté raciale, il ne lui déniait nullement une fonction constitutive dans son agencement. En traitant ces deux entités comme fusionnelles — en écho à la manière dont l’État incarnait la nation dans le fascisme italien —, on pourrait ainsi résumer, à titre d’analogie interprétative, le national-socialisme : « Tout à l’intérieur de la race, rien en dehors de la race, rien contre la race ».

    Dans le XIᵉ chapitre de Mein Kampf, Hitler alla même jusqu’à reconnaître que l’État est l’organe qui met la nation « à même de naître et d’exister sur terre ». Paradoxe n’est pas contradiction. Il suggérait que la cause finale — et donc la cause première dans l’ordre de l’intention — est la race (ou la nation) tandis que l’État est la cause efficiente — dans l’ordre de l’exécution — qui forge, structure et défend la société.

    La race, disais-je, est un fait biologique, spirituel et historique qui existe indépendamment de toute volonté humaine. Elle représente la matière première. Sans elle, il n’y a pas de nation véritablement vivante, mais seulement un amas d’individus ou un groupe ethnique passif — ce qui est une vérité captive dont nous avions beaucoup à apprendre des Allemands. L’État, lui, n’a pas de valeur intrinsèque en soi ; il est un produit humain, une fondation juridique et politique, et est donc par-là même théoriquement secondaire et contingent.

    Mais d’autre part, Hitler lui concédait une base essentielle — notamment pratique et géopolitique — dont la nation ne pouvait se passer pour exister effectivement. Sans structure étatique — c’est-à-dire sans puissance militaire, sans lois pour préserver la pureté du sang et sans territoire défendu —, la race ou la nation reste une force potentielle, vulnérable aux influences extérieures, vouée à la dispersion, à la domination par d’autres peuples politiquement organisés ou à la dissolution.

    De la sorte, l’État y apparaît comme un récipient ou un outil de protection. Il ne crée pas biologiquement la race mais il fournit les conditions politiques, territoriales et institutionnelles qui permettent à ce peuple de se maintenir, de se protéger, de s’affirmer, et de s’épanouir dans l’histoire.

    L’antilogie n’existe qu’à la surface des énoncés mais se défait, tel un fleuve qui se perd en minces filets dans les sables, dès que l’on en démêle les termes : la race précède ontologiquement l’État, mais l’État est indispensable comme vecteur d’auto-défense et d’organisation matérielle pour la survie du peuple.

    Ici préside une tension dialectique : si la communauté précède l’État tout en ne devenant une nation que par sa médiation, c’est le pilier racial qui la gouverne et l’État qui lui fournit sa conscience de soi, sa cohésion, et sa continuité. C’est justement dans l’ordre causal — la nécessité pragmatique du pouvoir d’État — qu’Hitler rejoignit Mussolini : sans la cause efficiente de l’État, la race reste une virtualité impuissante ; l’État est la condition sine qua non pour faire passer la nation de la puissance à l’acte. En revanche, c’est bien dans l’ordre téléologique — la finalité de l’état — qu’il s’en éloignait : l’État n’est que le véhicule — et non le moteur — au service de la race.

    On peut discerner chez Hitler une conception admirablement circulaire : le bas nourrit le haut, puis le haut vient nourrir le bas. C’est une sublimation — anti-jacobine — de la souveraineté populaire où le monarque et le peuple se prêtent un concours mutuel.

    Toujours est-il que pour les nationaux-socialistes allemands, comme pour les fascistes italiens, la race et l’État étaient étroitement articulés, mais l’incommensurabilité de leurs soubassements historiques vint induire leur configuration distincte. En Italie, la création de l’État était le préalable institutionnel à l’affermissement de la nation, tandis qu’en Allemagne, le peuple se caractérisait par la maturité d’un sentiment d’identité nationale bien avant que l’État ne vînt lui donner son armature institutionnelle et sa pleine consistance politique. Cette différenciation fut jusqu’à être relevée par Mussolini lui-même.

    « L’événement qui a mis en danger de mort tous les principes du siècle dernier a été le triomphe des forces hitlériennes en Allemagne. Voici un autre grand pays en train de créer un État unitaire, autoritaire et totalitaire, c’est-à-dire fasciste, mais qui a mis en valeur certaines caractéristiques différemment, ce que le fascisme a été épargné du fait d’avoir opéré dans un contexte historique différent. »
    — Benito Mussolini, dans Il Popolo d’Italia du 22 août 1933

    Cette finesse d’analyse échappe malheureusement à l’entendement d’un nationaliste maurrassien. La France étant le prototype de l’État qui a fabriqué la nation : les rois ont rassemblé, par la force, la diplomatie et l’assimilation, des provinces ethniquement, linguistiquement et culturellement diverses (Flamands, Bretons, Normands, Basques, etc.). Le ciment n’a jamais pu être le sang ou une culture préexistante, puisque ces aspects étaient variés, mais l’État centralisateur (la royauté gallicane, puis la république jacobine) et l’adhésion politique à des lois communes.

    Comme le maurrassisme confine sa grille de lecture — tel un ghetto mental — au seul périmètre de cette spécificité française, il décrète qu’une nation urbi et orbi ne peut exister sans antécédence étatique. Le nationalisme intégral est une construction intellectuelle taillée sur mesure pour l’histoire et la structure de la France. Parce qu’elle fait de la permanence monarchique le principe générateur, l’instance tutélaire et le socle fondamental de l’être national, cette doctrine ne peut s’appliquer objectivement qu’à un nombre très restreint de pays dans le monde. Elle vaut uniquement pour les pays qui partagent avec la France la même trajectoire historique : des États anciens, centralisateurs, qui ont forgé une nation à partir d’un agrégat de provinces composites comme l’Espagne, le Portugal ou l’Italie — en somme, l’ensemble de l’espace latin.

    Il advient de cela que Ploncard calque le modèle français sur une civilisation qui s’est construite à l’inverse. Avant 1871, l’Allemagne n’avait pas de frontières naturelles claires et était divisée en dizaines de principautés et de royaumes rivaux (Prusse, Bavière, Saxe…). Pourtant, le Volk allemand était élevé au rang d’une communauté substantielle, nouée par le sang, façonnée par la langue et soudée par l’esprit. L’Allemagne ne déroge en rien à cette constante car d’autres pays d’Europe centrale comme la Pologne ou la Grèce ont subi un processus similaire.

    Chausser les besicles de l’histoire de France pour juger les nationalismes et statuer sur leur consécration, en l’arrogeant aux seuls traditionalismes étatiques — et dans une moindre mesure aux fascismes méridionaux (dont le phalangisme espagnol) —, c’est déconsidérer que, pour un Allemand, un Grec ou un Polonais du XIXᵉ siècle, le nationalisme trouva dans le romantisme et les particularismes culturels les ressorts de son affirmation face aux empires décadents et aux puissances d’occupation.

    Ce que l’école maurrassienne frappe du sceau du « faux nationalisme » est embrassé comme la plus authentique manifestation de la conscience nationale auprès d’une immense partie du globe, en particulier dans les espaces germanique, slave, touranien et arabe.

    Qu’un nationalisme tire son corpus de facteurs ethno-linguistiques, sans en appeler originellement à l’État pour lui donner floraison, n’a, en soi, rien de répréhensible — selon le contexte — et ne saurait suffire à le faire verser dans le nationalitarisme. Ce qui importe est que la revendication nationale s’arrime à une sédimentation historique séculaire, à un héritage effectivement transmis, et non qu’elle détourne les signes extérieurs d’une identité collective afin de délier les peuples de leurs fidélités dynastiques et de les muer en monades politiques, supposées souveraines par l’effet de conventions arbitraires et de démarcations territoriales circonstancielles.

    En vérité, la nation a de tout temps été consubstantielle à la filiation. Le terme de « nation » vient du latin « natio » qui signifie « naître ». Cela réfère à la « mère », quand le terme de « patrie » lui, vient du latin « pater » et réfère donc au « père ». À compter de là, la nation désigne le peuple, sa substance génétique, quand la patrie renvoie à ce qui a été bâti, dressé, incorporé à cette nation, dans sa matérialité. Une nation étant fondée sur le sang, elle peut donc être répartie sur plusieurs contrées — je réserverai cette question en temps utile au volet sur l’impérialisme —, tandis qu’une patrie en revanche, si elle peut parfois s’étendre à cheval sur deux continents, ce sera quasiment toujours de manière contiguë, puisque liée par la terre. Le vocable grec que la Bible utilise pour désigner la nation est « ethnos », qui a été décrit pour la première fois par Hérodote au Vᵉ siècle avant Jésus-Christ comme un peuple uni par le même sang, la même langue, et la même culture.

    À l’issue de ce faisceau de considérations, nous pouvons subodorer que la définition hitlérienne — et plus largement allemande — de la nationalité vibre à l’unisson des fondamentaux : n’en déplaise à Maurras et ses émules. Et je pousserai même le raisonnement plus avant : la généalogie lexicale du nationalisme nous ramène directement à l’Allemagne, où le terme « nationalismus » se trouve attesté dès 1661, dans le serment imposé aux étudiants de l’université de Leipzig par le prince-électeur de Saxe Jean-Georges II, pour y dénoncer les Landmannschaften, organisations corporatives — en miroir des « quatre nations » autour desquels était organisée la faculté des arts de Paris —, comme fourriers d’un chauvinisme provincial, mais son sens moderne était encore en gestation.

    Derrière « nationalismus », c’est avec Herder que s’affirme, dès 1774, une conception plus attentive à l’âme historique des peuples : contre l’uniformisation des esprits sous l’empire d’un modèle culturel français élevé en la qualité de norme universelle, il entreprend de réhabiliter les langues, les traditions et les expressions populaires germaniques. À la prétention d’une culture à l’universalité, il oppose la pluralité vivante des héritages nationaux, contribuant ainsi à l’émergence d’une pensée dans laquelle la diversité des peuples constitue non une imperfection à résorber, mais une richesse de l’expérience humaine.

    Le terme fut ensuite réemployé comme stigmate de réprobation par Adam Weishaupt, fondateur des Illuminés de Bavière, pour y dénoncer l’enracinement des institutions traditionnelles qui siégeaient dans les territoires germaniques. Il n’est pas oiseux de préciser que, par curiosité, Herder lui-même avait trempé occasionnellement dans cette loge — ce qui éclaire les réverbérations successives du mot « nationalisme » — mais Friedrich Nicolai — un membre qui en est revenu itou — confiait en 1794 à Ludwig Julius Friedrich Höpfner — autre ex-confrère — que plusieurs de ses anciens compagnons, parmi lesquels Herder et Goethe, avaient fini par s’en retirer, jugeant chimériques les desseins de Weishaupt et peu digne d’eux de perdre leur temps en pareilles lubies (cf. : Daniel Jacoby, Der Stifter des Illuminatenordens und eine Briefstelle Schillers an Körner, paru in. Euphorian, 1903, vol. X, p.93).

    En 1798, l’abbé Barruel, qui écrivit son œuvre incontournable Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme à Hambourg, où il s’était consacré à l’étude des Illuminés précités pour les épingler comme précurseurs de l’esprit révolutionnaire, et qui, relatant cette occurrence contre le nationalisme, introduisit de fait le mot en France.

    Lorsque Ploncard pose que « pour qu’il y ait nationalisme, au sens barrésien du mot, il faut qu’il existe une nation » et que le « nationalisme n’est pas avant la nation », nous ne pouvons qu’adhérer à cette prémisse. Mais, selon lui, une nation, pour pouvoir prétendre à ce titre, ne saurait être en amont de l’État, et c’est là que se révèle l’aporie de son argumentaire. Car la nation — sans l’impératif de l’État pour lui communiquer son premier souffle — peut germer dans les entrailles de l’histoire et dans l’élan ancestral qui porte les peuples vers une commune appartenance ; chose que Maurice Barrès, abreuvé aux sources vives du romantisme, entrevit dans l’âme nationale : une sève souterraine — que les accidents de l’histoire peuvent ensevelir sans jamais l’épuiser — virtuellement capable de ressurgir dès qu’un peuple recouvre la conscience de lui-même, bien avant que ne lui soit rendue la plénitude de sa souveraineté politique.

    Et Barrès se montra même tenté par la conception völkisch qui fit de l’État l’auxiliaire au service du génie national. Il pouvait toujours soutenir que le nationalisme (principalement français) était un classicisme — comme Ploncard aimait à le souligner pour le distinguer du fascisme —, ce ne fut toutefois qu’au terme d’un effort pour dépasser les ardeurs subjectivistes de sa jeunesse et d’affirmer, face aux victoires du germanisme, l’indépendance de l’esprit français, en prenant appui sur l’idéal gréco-latin de mesure, d’harmonie et d’équilibre. Loin d’abjurer ses dispositions romantiques, Barrès en déplaça le centre de gravité : l’effusion du Moi se trouva progressivement réordonnée vers la quête d’une discipline collective. Le national-socialisme n’opéra pas différemment.

    Ces potentialités nationales, qui devancent le cours de l’État, sont par ailleurs accidentellement reconnues auprès de Ploncard quand il cite Jacques Bainville, déclarant que le peuple allemand, au Moyen-Âge, portait en lui, tout ensemble, l’aspiration à l’unité et l’attachement au particularisme. Mais voici que Ploncard ne tarde guère à s’empêtrer dans une contorsion rhétorique : après avoir lui-même établi les éléments qui démentent cette lecture, il prétend néanmoins que l’Allemagne devrait à la Révolution française l’éveil de sa conscience nationale.

    « Il faudra attendre Rousseau et la Révolution française pour voir s’éveiller chez les intellectuels comme Herder, « nourri de Rousseau », l’idée d’une conscience nationale s’exprimant par une langue qui sert à définir l’individualité nationale. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.105

    Qu’est-ce qu’il ne faut pas lire ! Au secours (Jeanne) ! Il n’y a plus seulement contradiction mais méprise chronologique : Herder a dégagé les premiers linéaments du nationalisme culturel allemand bien avant qu’advienne la Révolution. Quinze ans plus tôt, dans son ouvrage fondateur Une autre philosophie de l’histoire, il crayonna la pensée du Volksgeist, selon laquelle l’humanité se déploie en une pluralité de peuples, dont chacun recueille, dans le creuset des siècles, une âme et une manière particulières d’habiter le monde.

    C’est justement pour s’insurger contre l’hégémonie des « Lumières » françaises et déconstruire les prétentions du rationalisme ambiant que Herder mit au point cette théorie. À l’âge du despotisme éclairé, il entreprit de restituer à chaque peuple sa physionomie propre, irréductible aux décrets d’une raison désincarnée.

    Herder ne puisa aux veines profondes de Rousseau — tel le comte de Maistre (père de la contre-révolution intellectuelle) à sa manière — que pour en renverser l’ordonnance principielle et dresser, sur les décombres de ses intuitions, un modèle alternatif adressé à son peuple — à la semblance de la tradition patristique qui sut assimiler les ingrédients les plus féconds de la sagesse païenne sans se départir du combat contre les hérésies, ou, plus près de nous, de l’Église qui accueillit la critique marxiste des injustices économiques et du capitalisme sauvage pour affiner sa propre doctrine sociale et faire pièce à la propagation du communisme.

    Herder y appréhenda une vérité demeurée trop longtemps dans les fers — que les monarchies eurent trop souvent la funeste imprudence de méconnaître, au risque de précipiter leur propre ruine : celle d’une « volonté générale » reposant non sur l’addition des subjectivités mais sur la trame vivante d’une communauté ethnique. La volonté du tout s’exprime à travers ses membres, tandis que ceux-ci participent, en contrepartie, à sa réalisation. L’ordre politique résulte ainsi d’une causalité intérieure, inhérente à la nature même du corps social.

    Dans la conception herdérienne, la volonté populaire ne saurait être assimilée à la somme des intérêts privés ni au simple résultat de leur collision. Elle exprime plutôt ce que les membres de la communauté devraient vouloir s’ils étaient en mesure de discerner le bien commun, lequel ne coïncide pas nécessairement avec leurs désirs particuliers. La volonté collective doit dès lors trouver une expression unifiée, située dans la personne du dirigeant.

    Le revers des monarchies de droit divin a consisté à ne pas reconnaître que leur autorité devait transcrire cette relation réciproque entre le tout et ses parties. Elles n’ont pas davantage su considérer les différentes composantes de la société comme autant d’expressions particulières d’une même totalité. Il s’ensuit qu’elles ont entretenu des sociétés divisées en ordres et en classes, dans lesquelles l’équilibre précaire entre des groupes aux intérêts parfois antagonistes faisait figure d’ordre véritable. Or, le véritable ordre politique n’a pour pierre angulaire la simple coexistence de forces rivales, mais l’intégration organique de toutes les parties au sein d’un ensemble orienté vers le bien commun.

    Il s’impose à l’examen que, au terme de ce raisonnement, l’organicisme herdérien a excellement porté sur les fonts baptismaux cette « démocratie totalitaire » qui vit le jour sous le IIIᵉ Reich. C’est ce qui fit croire à un « fasciste de gauche » comme Marcel Déat que le national-socialisme était la réminiscence du « rousseauisme » — confondant la tyrannie de la multitude avec l’autorité naturelle du chef issu du peuple —, sans mesurer qu’il en était un retournement dialectique.

    À la faveur de ce qui vient d’être établi, la pensée de Herder cheminait loin des tumultes révolutionnaires qui allaient tourmenter la France. Il est vrai qu’aux premières heures de la Révolution, Herder se laissa gagner par un enthousiasme certain, croyant discerner dans ce soulèvement une aspiration légitime à l’émancipation d’un peuple dont les ressources à l’état latent avaient longtemps été comprimées par l’absolutisme monarchique, tandis que les tensions sociales, accumulées au fil des décennies, rendaient toujours plus pressante l’exigence d’un renouvellement politique. Mais il la rejeta dès qu’elle dévoila sa face sanglante, prétendit abolir d’un trait l’héritage du passé et entreprit d’imposer aux autres peuples un modèle niveleur, indifférent à la particularité de leur devenir historique.

    Herder se tint à distance des réactionnaires de son siècle : la vétusté d’un ordre ne suffisait pas à en absoudre les tares, pas plus que l’autorité souveraine ne saurait, à elle seule, déchoir un peuple du droit de résister à ses abus. Il jugeait que les monarchies, faute de consentir aux réformes qu’exigeait l’évolution des sociétés, couraient le risque de précipiter elles-mêmes leur propre chute. Sa position préfigure de loin celle des nationaux-socialistes : aussi respectable qu’elle fût, la Couronne était corrompue, clivée en une architecture de castes repliés sur leurs privilèges, et une révolution était indispensable, mais aucunement celle des droits de l’homme.

    Pourtant, dans la succession des âges qu’il dessine, Ploncard s’acharne à prêter aux secousses jacobines la paternité de la conscience nationale allemande, après avoir lui-même mis au jour, à son insu, combien elle pût mûrir dans les profondeurs du temps, à l’abri de l’irruption révolutionnaire. Un tel raccourci n’est pas sans entériner son aveuglement doctrinal : il lui permet de disposer les postulats inauguraux d’une condamnation ultérieure du national-socialisme, qu’il accablera de blâmes précipités.

    « Sans doute, il ne pouvait pas y avoir de nationalisme allemand puisque le
    nationalisme vient après la nation et qu’il n’y avait pas de nation allemande,
    mais le nationalitarisme allait la créer. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.106

    Ploncard ne voit pas que sa propre démonstration l’amène répétitivement à concéder ce qu’il s’applique par ailleurs à contester : la nation allemande était déjà présente, à l’état de puissance, sinon dans sa pleine actualité politique. Elle ne traduisait pas une contingence fortuite, mais répondait à cette propension des peuples à tendre vers l’accomplissement de leur unité historique. Ploncard convient ainsi, sans en saisir toutes les implications, que la nation dont se réclament les nationalistes — dont la réalité ne relève pas d’un volontarisme constructiviste — aspirait à accéder à l’existence politique, en empruntant la médiation, aussi transitoire que maladroite, du nationalitarisme.

    Ce n’est que par une modalité contingente de son devenir que la précession de la conscience nationale l’emportât sur l’accomplissement historique de la nation allemande. Car l’identité proprement germanique n’était nullement une création tardive : le Deutschtum existait déjà, bien avant que l’unité étatique ne vînt le ratifier.

    Et pour cause : dès la seconde moitié du XVᵉ siècle, l’épithète « de la nation germanique » commença à se greffer sur la dénomination du Saint-Empire, permettant aux Allemands de se démarquer ethniquement — par leur appartenance à la nation revendiquée — des peuples non-germaniques (Polonais, Hongrois, Italiens, Tchèques, Slovènes, etc.) qui, eux, s’identifiaient à l’Empire. La Réforme vint aussi renforcer le Deutschtum avec les traductions connexes de la Bible en haut-allemand, qui plaçaient alors la langue maternelle des Germains, pour la première fois, à titre égal avec le latin, le grec et l’hébreu.

    Le nationalitarisme, importé outre-Rhin par les troupes d’occupation napoléoniennes, n’a pas « créé » l’âme allemande, mais il l’a obligée à se définir en défiance absolue envers l’universalisme occidental. Avant l’invasion, le Saint-Empire romain germanique, fort d’une mosaïque de centaines de principautés, de duchés et de villes libres, unissait par un loyalisme dynastique lâche et une culture commune, mais sans massification du sentiment national.

    Les armées révolutionnaires françaises firent flotter sur l’Europe l’oriflamme de l’idéologie nationalitaire : la souveraineté arrachée aux dynasties pour être rapportée au peuple, les légitimités héréditaires soumises à l’épreuve de la rupture, l’égalité civile substituée aux privilèges de naissance et l’affirmation nouvelle du droit des peuples à l’auto-détermination.

    En 1806, la débâcle prussienne d’Iéna, bientôt suivie de l’occupation française, provoqua un séisme radical parmi les élites intellectuelles allemandes. Quand on découvrit que la vulgate judéo-libérale de la France déboucha concrètement sur une domination impériale étrangère, les penseurs allemands s’emparèrent du principe national et entreprirent de le « retourner » — ou plutôt de le faire descendre des pages dans l’arène de l’Histoire — contre l’occupant.

    À s’en tenir aux apparences, on serait fondé à supposer que c’est la France qui arma ses adversaires de l’outillage conceptuel qu’ils lui opposèrent. Or, ainsi que nous l’avons relevé, Herder fit affleurer, au cœur de sa réflexion, le principe national. Il est de bonne méthode de voir dans l’occupation française non l’origine du principe national, mais le catalyseur qui en hâta la maturation politique et en infléchit la formulation au gré des nécessités de la résistance.

    Il serait excessif de nier toute contribution révolutionnaire à l’affirmation nationale allemande ; mais ce serait tout autant méconnaître la nature de cette influence que d’y voir l’essence du principe national. Le nationalitarisme ne fit qu’aiguiser, sous l’effet de l’occupation et de la contrainte étrangère, l’exigence d’une unité que les Allemands furent conduits à revendiquer en réaction contre la puissance même qui prétendait la leur imposer.

    C’est Fichte qui se fit l’interprète de cette exigence nouvelle : transformer l’intuition nationale en un programme de régénération politique. Dans ses Discours à la nation allemande, il ne se proposait en aucune manière d’engendrer la nation à partir du néant ; il entendait plutôt la tirer de sa torpeur historique, réveiller la conscience de son unité profonde et donner une impulsion politique à cette identité façonnée par la langue, la culture et un patrimoine spirituel. Il fit éclater un nationalisme romantique dans une phase pré-étatique à une époque où l’Allemagne représentait un patchwork de principautés et d’États indépendants. Ce qui distingue Fichte du nationalitarisme, c’est précisément cette foi en une vocation collective qui transcende la simple revendication d’un droit abstrait à la nation.

    Le seul intermède nationalitaire qui put réellement subsister en Allemagne ne se rencontrait pas chez Fichte ; il était cantonné dans les bornes du printemps des peuples — conséquence du déferlement de la Révolution en Europe — qui se heurta à un échec retentissant en 1848, lorsque les libéraux se rassemblèrent au Parlement de Francfort pour tenter de faire coïncider l’unité allemande avec l’établissement d’une monarchie constitutionnelle.

    Pour ce projet, ils souhaitèrent offrir la couronne impériale à Frédéric-Guillaume IV, mais il la repoussa avec dédain, refusant de recevoir des mains d’une assemblée plébéienne un diadème qu’il jugeait indigne de sa titulature. À cette faiblesse institutionnelle s’ajoutait une carence décisive : la délégation de Francfort ne disposait ni d’une force armée qui lui fût propre, ni d’une administration autonome lui permettant d’imposer ses décisions. Dès que la Prusse et l’Autriche eurent repris en main la situation militaire, l’échafaudage libéral chancela tel un château de cartes : ses représentants pouvaient encore proclamer leurs principes, mais n’avaient plus les moyens de les faire prévaloir.

    Entre 1862 et 1871, le nationalisme authentique reprit l’ascendant, sous le patronage de la droite prussienne, dont Otto von Bismarck se fit le principal artisan. Par suite, l’unité allemande s’accomplit par le haut, sous l’autorité de la monarchie conservatrice, bien à l’écart des ruines libérales. Un épisode parfaitement connu du Duce.

    « Il est symptomatique qu’un peuple de haute civilisation, comme le peuple allemand, ait complètement ignoré, pendant tout le XIXᵉ siècle, la religion de la liberté. Il n’y eut qu’une parenthèse, représentée par ce qui a été nommé « le ridicule parlement de Francfort », qui dura une saison. L’Allemagne a réalisé son unité nationale en dehors du libéralisme, contre le libéralisme, doctrine qui semble étrangère à l’esprit allemand, esprit essentiellement monarchique, alors que le libéralisme est l’anti-chambre historique et logique de l’anarchie. »
    — Benito Mussolini, La doctrine du fascisme, p.37

    L’Allemagne s’est ainsi tenue hors des brumes du nationalitarisme. À ce même titre, j’oserai encore renverser une idée reçue : ce n’est pas en France, au détour de l’affaire Dreyfus, que le nationalisme trouva sa première formulation authentique dans le monde, mais en Allemagne où il accéda à une élaboration philosophique d’envergure à l’envers des droits de l’homme. Nul n’est plus en consonance avec la vision traditionnelle que le nationalisme romantique ; l’ordre social et politique doit respecter ce qui existe déjà : la nation et ses structures (familles, paroisses, corps intermédiaires).

    C’est si vrai que Barrès — comme je l’ai précédemment mis en évidence — était indubitablement imbibé de la matrice conceptuelle allemande. En 1870, la défaite de la France face à la Prusse et la perte de l’Alsace-Lorraine brisèrent le vieux logiciel nationalitaire et universaliste de la gauche française. La science allemande étendit son magistère intellectuel sur les enceintes universitaires françaises. Dans la prime saison de sa vie intellectuelle, Barrès subit profondément la prévalence de la philosophie allemande, notamment celle de Fichte, d’Arthur Schopenhauer et d’Eduard von Hartmann.

    À cette époque, chez Barrès, le Moi se dressait en citadelle de la personnalité : il devait se garder des influences étrangères, résister à l’altérité qui menaçait de le dénaturer et soustraire son individualité à tout ce qui risquait d’en entraver le libre déploiement. Quand Barrès dépassa l’individualisme anarchisant, il réexploita la méthode fichtéenne pour sortir du Moi et l’étendre à une collectivité, transposant la notion de Volksgeist dans « la Terre et les Morts », pour enfin conclure à l’échelon national.

    Lorsque Barrès conféra au vocable de « nationalisme » ses lettres de noblesse, dans son fameux article La Querelle des nationalistes et des cosmopolites (in. Le Figaro du 4 juillet 1892), il ne se contenta pas de baptiser une passion politique : il en descella la crypte, en exhuma les fidélités telluriques, les sucs ancestraux et les fidélités de la chair. Au contractualisme républicain, il brandit la majestueuse liturgie des héritages, cette France antérieure aux consciences, pétrie par les siècles, ourdie de paysages et de morts, où l’homme ne choisit pas sa patrie tant il en est la sécrétion, comme le chêne de son humus et le sang de ses aïeux. Ce faisant, Barrès renouait inconsciemment avec la souche doctrinale germanique.

    L’on pourrait conjecturer que son aversion alors manifeste pour l’Allemagne le prémunit contre une telle ascendance ; pourtant, sous l’antagonisme affiché, perdurait une parenté plus profonde, que l’inimitié des peuples ne suffisait point à dénouer. Barrès s’y laissa prendre par l’entremise de Jules Soury, dont la pensée s’irriguait pour l’essentiel des travaux d’Ernst Haeckel, biologiste allemand et théoricien de l’évolution, dont les conceptions furent associées au darwinisme social et qui prit part à la Ligue pangermanique. Selon lui, toute pensée, tout comportement et toute identité sont strictement déterminés par l’hérédité biologique et la constitution physique.

    Barrès fut loin d’être une occurrence isolée dans cette constellation du nationalisme français. D’autres cerveaux purent, eux aussi, contracter — sans que leur vigilance intellectuelle en éventât la provenance — une dette envers le germanisme, et ce jusque dans les confins les plus insoupçonnés de leur pensée. Il en est un, surtout, que l’on eût cru préservé de toute « contagion » par l’Allemagne, tant sa répulsion pour l’outre-Rhin s’exaspérait jusqu’à la vindicte : Maurras.

    Le succès prussien après 1870, dont l’éclat militaire et la redoutable cohésion étatique frappèrent durablement les esprits français, exerça sur les intelligences de l’époque une fascination mêlée d’humiliation et d’inquiétude. Chez Maurras, la méditation sur le désastre national s’accompagna d’une quête des ressorts institutionnels à même de rompre le cercle vicieux de la récurrence de ses propres défaillances et de rivaliser avec le IIᵉ Reich. En observant l’efficacité de la monarchie des Hohenzollern, Maurras forgea la conviction qu’un État fort, héréditaire et fédéral était nécessaire à la survie de la nation, reconduisant, par-delà ses préventions, une rationalité étatique d’obédience prussienne.

    Il n’est pas dénué de piquant de relever que cette intrication de l’idée nationale et de l’institution monarchique, que Maurras s’appliqua à couler dans un même fonds, trahit clairement une influence toute allemande. Ce n’est en effet pas à l’Action française que revient le mérite d’avoir noué le nationalisme au sceptre royal, mais à la droite bismarckienne qui vint accomplir cette synthèse dont la nervure affleurait dans l’œuvre hégélienne.

    Par-dessus tout, c’est à Édouard Drumont que l’on doit la plus ample moisson d’emprunts aux traditions intellectuelles allemandes. Avant 1880, l’antisémitisme en France est majoritairement de nature religieuse (anti-judaïsme catholique) ou économique (anti-capitalisme de « gauche »). Drumont infusa en France l’antisémitisme de type racial configuré en Allemagne par des figures comme Wilhelm Marr (inventeur du mot « antisemitismus ») ou Eugen Dühring.

    L’aryanité — que Drumont campa en vis-à-vis du Sémite dans La France juive — se trouve innervée par les conclusions du comte Arthur de Gobineau. Naguère, cette notion appartint encore au domaine de la philologie jusqu’à ce qu’en 1808, le romantique allemand Friedrich Schlegel, dans son Essai sur la langue et la sagesse des Indiens, vienne amorcer le glissement sémantique fondateur. En étudiant le sanskrit et en découvrant ses racines communes avec le persan, le grec, le latin et le germain, il érigea les anciens Aryens d’Asie en lointains aïeux de la nation allemande.

    Dans le contexte de l’occupation française, l’aryanisme naquit comme un concept culturel et linguistique de résistance : battre en brèche le monopole français sur la culture en se découvrant une généalogie aryenne prestigieuse et immémoriale. Ce fut avec l’Essai sur l’inégalité des races humaines que Gobineau opéra une transmutation raciologique du matériau recueilli dans les travaux des savants allemands qu’il avait lus et médités — et que Drumont reprendra à son compte.

    Il apparaît ainsi que non seulement le mot, mais la doctrine même du nationalisme, nous viennent d’Allemagne. L’ironie de cette généalogie est presque vertigineuse : le nationalisme organique, élaboré en Allemagne dans une dynamique d’affranchissement à l’égard de la France, accomplit, à la fin du XIXᵉ siècle, un déconcertant retour transrhénan, réinvestissant le sol de l’Hexagone pour y féconder le nationalisme français moderne. Tandis que les Français s’étaient efforcés d’essaimer leur représentation abâtardie de la nation aux Allemands, ce furent ces derniers qui leur renvoyèrent, en retour, une forme autrement plus salutaire.

    Ce phénomène n’est pas sans rappeler le mouvement par lequel Rome, après avoir fait son miel de la magnificence grecque, pour parfaire sa civilisation, légua au monde hellénique, en réciprocité — sous une forme transfigurée —, son apport propre dans les domaines du droit, de l’ingénierie et de l’organisation politique.

    Constatons donc, non sans désopilance, que ce que Ploncard paraît confondre avec le nationalitarisme — et qu’il réprouve chez Hitler — a présidé, pour partie, à la germination du nationalisme qu’il tient pour seule expression légitime et qu’il lui oppose.

    Certes, la France eut l’heur de voir s’épanouir de bonne heure une systématisation structurelle du nationalisme, alors qu’en Allemagne, il resta purement instinctif, même lorsque Fichte lui impartit son architecture spéculative. Ses enseignements furent vulgarisés au prix d’une sélectivité décisive : on n’en retint guère que la ferveur patriotique et l’injonction unitaire, tandis que leur gangue métaphysique, reléguée dans les cénacles universitaires, demeurait l’apanage d’un cercle restreint de lettrés.

    Du Vormärz aux bouleversements de la révolution industrielle, le nationalisme allemand resta, pour une large part, un patriotisme de l’affect et de la mémoire : attachement inextinguible à la terre, dévotion aux couleurs nationales, exaltation d’un passé magnifié, mais encore lacune à convertir cette flamme rétrospective en un projet politique d’envergure — avec une incapacité de penser le monde moderne autrement qu’en regardant en arrière. Après l’unification, le sentiment national se mua en un loyalisme d’État, cristallisé autour de l’armée, du drapeau impérial et du culte des emblèmes nationaux.

    L’année 1918 constitua un point de césure significatif dans l’histoire du nationalisme européen. La déflagration de la Grande Guerre précipita la chute des empires séculaires, emporta les derniers vestiges de l’ordre monarchique traditionnel et ouvrit la voie à la montée en puissance de l’idéologie nationalitaire. Sur les débris de la vieille Europe, le nationalisme classique se trouva confronté à une crise de légitimité autant que de définition : longtemps indexé sur la continuité dynastique, l’autorité impériale et les structures pérennes de l’État, il voyait vaciller les infrastructures historiques qui avaient jusque-là garanti son intelligibilité politique.

    De cette rupture émergea la nécessité de repenser le principe national à la lumière d’un monde ébranlé, en peine de nouveaux fondements collectifs. Il s’agissait désormais de concevoir un nationalisme qui, sans se réduire à la restauration nostalgique de l’ordre ancien, ne se confondît pas davantage avec le chaos libéral. En cela, s’ouvrit le champ d’une recomposition doctrinale où la nation, détachée de ses anciennes incarnations dynastiques, devait trouver en elle-même — dans son histoire, sa culture, sa cohésion et sa volonté politique — le principe renouvelé de sa légitimité.

    « C’est au lendemain de la Première Guerre mondiale qu’apparaît l’expression d’un nationalisme allemand « raisonné » comme l’avait été le nationalisme barrésien en France. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.107

    C’est avec Arthur Moeller van den Bruck que point ce « nationalisme raisonné » dont parle Ploncard. Il ne se contente pas de l’exaltation patriotique ou de la nostalgie impériale, mais propose une refondation intégrale du nationalisme allemand, enracinée dans la culture, mais tendue vers l’avenir. Il ambitionne l’institution d’un ordre nouveau — viscéralement anti-bourgeois tout en conspuant l’égalitarisme — à la fois organique dans sa conception nationale et volontariste dans l’affirmation de sa destinée.

    Lorsqu’Hitler entra en scène, il incorpora chaque composante historique du nationalisme allemand : du Volkstum — en passant par le pangermanisme, le mouvement völkisch et le militarisme prussien — jusqu’au nouveau nationalisme soldatique. Le national-socialisme est donc un dépassement de ces précédents, mais en même temps une agrégation éclectique — élémentaire pourrait-on dire — des diverses familles de la Révolution Conservatrice (jeunes-conservateurs, nationaux-révolutionnaires, völkischen). Cette fusion géniale restait néanmoins polarisée par le noyau völkisch, qui en était l’un des principaux foyers.

    Le national-socialisme n’a pas été une rupture nihiliste, il s’inscrivait comme un maillon supplémentaire d’une chaîne de traditions politiques dont il était l’accomplissement. Ce n’était — jamais au grand jamais — un nationalitarisme, mais bien un nationalisme — révolutionnaire sur la forme mais traditionnel dans son contenu — avec une dominante völkisch — c’est-à-dire ethnique et/ou populaire — qui informe son orientation sociale.

    C’est ici que le raisonnement de Ploncard achoppe : en congédiant l’idéal völkisch avec une désinvolture péremptoire et en le renvoyant dos à dos avec la conception renanienne de la nation, il reconduit, à son tour, les catégories rassurantes d’un rationalisme petit-bourgeois des plus larvés au filtre duquel il s’avise de restreindre le nationalisme.

    « Résumons d’un mot : la conception völkisch de la nation est déterministe, la conception démocratique est volontaire. Elles n’ont, ni l’une ni l’autre, rien à faire avec la conception nationaliste qui accepte la nation comme réalité historique et l’État comme personnalité juridique. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.127

    Nouvelle contradiction, et non des moindres : Ploncard prononce cette disqualification alors même qu’au seuil de son ouvrage, il invoque l’autorité de Barrès, dont la définition du nationalisme s’articule justement en termes de déterminisme !

    En effet, la doctrine völkisch est déterministe, cela est exact. Mais Ploncard confond détermination biologique et passivité historique. La nation n’est pas une option que l’on coche dans l’isoloir : elle renvoie à un héritage que l’individu reçoit sans l’avoir choisi — sa filiation, son ascendance et les conditionnements collectifs de sa naissance. Le sang, la terre, l’histoire commune forment un tout indissociable avant même que l’individu ne prenne conscience de lui-même.

    Ploncard définit la nation comme « réalité historique » que l’on se doit d’accepter, mais cette réalité n’a rien de neutre : c’est un organisme vivant condamné au dépérissement si vient à se rompre le prolongement du sang. Accepter passivement, c’est reconduire le statu quo, s’abandonner à l’inertie des jours et remettre aux seules mains du temps le soin de dénouer ce que la volonté refuse d’affronter. C’est le maurrassisme étroit dans toute sa nudité ! Le national-socialisme, lui, impose la nation. Il ne s’en tient pas au constat d’une communauté historique ; il exige que l’État en devienne le bras armé. L’acceptation est une posture de contemplation, sinon de résignation, à laquelle s’arc-boutent les intellectuels en robe de nuit, les positivistes en souliers vernis. L’histoire n’est pas un musée où l’on catalogue les nations, mais un champ de lutte clivé entre celles qui commandent et celles qui obéissent.

    Ploncard réduit l’État à une « personnalité juridique », le ramenant aux dimensions d’un organon administratif et d’une mécanique légale : une vision formaliste qui saisit l’État dans ses attributs de droit, sans nécessairement rendre compte de son épaisseur historique et politique. Il trahit un paternalisme froid : Ploncard veut un État fort, certes, mais un État maintenu à côté du peuple, comme un appareil de gestion chargé d’administrer ses affaires à la manière d’une entreprise. Il garde la forme et la matière comme deux pôles dissociables. Dans le national-socialisme, chaque cellule de l’État doit se trouver en syntonie de la volonté populaire. Une « personnalité juridique » peut mentir, faillir à sa mission, se corrompre au contact des marchandages parlementaires : la légalité de ses formes ne garantit nullement la fidélité de son action à la nation. Le Führerprinzip la remplace par le primat de la volonté incarnée du chef condensant celle du peuple.

    Si l’on s’en rapporte, à nouveaux frais, à l’étymologie du nationalisme, c’est bien avec la doctrine völkisch que se présente la plus forte congruence. En la prenant pour étalon, on jugerait aisément combien les États-Unis représentent l’antithèse absolue de ce qu’est une nation. Cet empire fédéral n’est pas le surgeon d’une communauté de sang ancrée sur sa terre depuis des millénaires, mais le fruit de vagues migratoires successives, d’ampleur considérable, venues de tous les continents, et s’est constitué autour d’un pacte constitutionnel et d’une agglomération d’intérêts économiques. Cette entité est l’expression canonique du nationalitarisme. L’absence d’un gisement biologique condamne l’Amérique à n’avoir qu’une « civilisation » d’ordre matériel, technique et utilitaire, privée de culture spirituelle.

    La Russie, dans son cas, se dérobe à une lecture aussi simple ; elle n’en devrait pas moins subir le même verdict d’exclusion, son immensité impériale et la mosaïque de ses peuples la tenant à distance du principe national. Qu’il s’agisse de l’Empire tsariste, de l’Union Soviétique ou de la Fédération de Russie actuelle, cet espace est un assemblage forcé de peuples divers (Slaves, Vainakhs, peuples turciques, populations asiatiques). La Russie a dilué son noyau racial slave en s’étendant vers l’Asie d’où affluèrent les éléments qu’elle intégra parmi les siens.

    Le monde arabe, quant à lui, offre le tableau inverse : malgré son morcellement étatique — incarné par les vingt-deux États membres de la Ligue arabe —, l’Arabie civilisationnelle reste traversée par un vaste continuum linguistique et culturel, tissé par une mémoire historique partagée et, pour une majorité de ses populations, une spiritualité commune. Les frontières qui fragmentent le monde arabe ressortent à l’ordre, pour une part, d’un découpage géopolitique imposé de l’extérieur, dont les accords Sykes-Picot symbolisent l’ingérence des puissances impériales. Mais sous cette cartographie politique, par-delà les lignes tracées, subsiste une réalité humaine que ces frontières n’ont ni créée ni entièrement dissoute. L’Arabie est un cas d’école d’une « nation sans État » (ou nation en devenir), tandis que les États-Unis et la Russie sont des « États sans nation » (des structures juridiques ou impériales sans unité de destin).

    Au fond, la controverse avec Ploncard tient à une double fracture : définitionnelle, puisqu’elle engage la nature même de la nation, et axiologique, puisqu’elle met aux prises des systèmes de valeurs irréductiblement divergents. C’est que le nationalisme n’est pas ce monolithe doctrinal que suggèrent parfois ses usages polémiques, mais une catégorie polymorphe, dont l’intelligibilité procède de la tension entre deux paradigmes concurrents de l’être national.

    Pour le monarchisme maurrassien — champion du nationalisme étatique —, la nation est une cohésion diachronique descendante : c’est l’État qui a patiemment tissé l’étoffe de la France en fondant la diversité de ses provinces sous l’athanor des siècles ; et être nationaliste, en l’espèce, consiste à défendre ce capital politique et institutionnel amassé. Pour l’idéalisme völkisch — ferment du nationalisme ethnique —, la nation est un socle biologique, culturel et linguistique ascendant : l’État n’est légitime que s’il est l’émanation de cette communauté ; et être nationaliste, sur cette base, serait de suspendre la souveraineté nationale au fil de cette homogénéité.

    L’exigence d’objectivité invite à reconnaître la validité circonstanciée des deux courants, mais la justesse de leurs modes d’appréhension distincts est strictement greffée aux contextes depuis lesquels se sont déployées les nations — auxquelles ils sont adaptés —, et qui ne doivent pas être mélangés. Ploncard est donc fondé à rapporter le fait national à sa constitution étatique, pour autant que l’analyse porte sur les pays de notre aire romane. C’est pourquoi, qualifier Hitler de « nationalitariste » est un anachronisme doublé d’un biais gallo-centré.

    ⚜ Le légitimisme à l’épreuve du Volk

    Comme il est d’usage de le rappeler, pour Ploncard — et il peut avoir raison dans une moindre mesure —, le nationalitarisme n’est pas toujours explicitement cosmopolite — même s’il le reste par essence et en sa finalité —, mais peut tout aussi bien instrumentaliser l’ethnisme comme force centrifuge, propre à fissurer l’unité d’un État-Nation plus vaste, historiquement constitué et institutionnellement consolidé : tels sont les séparatismes régionaux girondins — souvent d’inspiration marxo-léniniste par ailleurs — que Maurras a favorisé, à son corps défendant, par un fédéralisme stricto sensu, leur offrant un puissant arsenal intellectuel pour justifier leur émancipation.

    « Nationalisme convient donc aux nations formées, adultes, avec une tradition, c’est-à-dire un passé. Nationalitarisme convient aux tentatives de formation d’États nationaux basés sur la volonté démocratique, la langue ou la race. Il est généralement destructeur d’une communauté historique existante : empire ou État plurinational. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., pp.78-79

    C’est ce qui ménagea à Ploncard le terrain d’une erreur de catégorie en assimilant Hitler au registre du « nationalitaire » parce que, durant sa période autrichienne, il appelait de ses vœux le démantèlement de la monarchie danubienne et l’incorporation de ses territoires germanophones à l’Allemagne.

    « Il semble qu’Hitler ait été très impressionné, dans sa jeunesse, par les difficultés dans lesquelles se débattait l’empire austro-hongrois et que les crises politiques de Vienne aient eu en définitive une grande part dans sa conception nationalitaire de l’État. Il dut même faire cette observation de bien bonne heure puisqu’il nous confie : « Dès quinze ans, j’en étais arrivé à séparer patriotisme dynastique et nationalisme de race, avec une inclination très nette pour ce dernier. » [Adolf Hitler, Mein Kampf] »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.125

    Ploncard applique son référentiel herméneutique unilatéralement français sur l’Empire austro-hongrois, en sa complexion de polyphonie de peuples fédérés par la légitimité monarchique — comme le fut la France — de telle façon que tout mouvement qui travaille à s’en dégager — notamment en militant pour son absorption dans sa sphère d’influence respective — est flétri comme subversif.

    De là même, il confisque jusqu’au vocabulaire de la légitimité pour rabattre l’irrédentisme — celui du Führer — sur le « nationalitarisme » sans voir que le fondement même de la Weltanschauung hitlérienne en est la négation maximale. Ploncard confond la subversion libérale (le nationalitarisme créant des États soumis au libre vouloir des masses informes) et la réaction organique (le nationalisme ethnique projetant de regrouper les membres d’un même peuple dispersés par les découpages artificiels de traités diplomatiques).

    Il se fait fort de soutenir que la revendication hitlérienne serait l’effet d’un réductionnisme ethnique qui tenterait à négliger l’existence d’une communauté historique, mais il ne soupçonne pas que c’est bien le contraire : l’instinct communautaire — celui d’être enchâssé au Vaterland — impulsait cette revendication, et ce que contestait Hitler — le capharnaüm austro-hongrois — n’était certainement pas une communauté, mais un conglomérat de nationalités sans âme commune.

    L’Empire concentrait des Allemands, des Hongrois, des Slaves (Tchèques, Slovènes, Croates, Ruthènes, Polonais…), des Roumains et des Italiens. À proprement parler, jamais ne s’est constitué de « peuple austro-hongrois » : ni mémoire collective univoque ni terre commune ne cimentaient ces populations maintenues sous une même chape d’autorité par la pesanteur d’un État de raison, impropre à embraser les cœurs d’un enthousiasme patriotique, mais qui était un engrenage broyant leur génie propre au profit d’un cosmopolitisme impérial factice. Cet État — anti-national — était condamné par l’Histoire à se dissoudre pour laisser place aux patries charnelles qu’il englobait.

    Sous la patine traditionnelle dont on recouvre ce cache-misère — caressant l’esprit de conservatoire dont les maurrassiens font leur délice —, on s’emploie pourtant à le gratifier d’une légitimité illusoire au point de s’insurger contre la pulsation endogène des nations qui accèdent à la perception d’elles-mêmes. Cette appréciation recycle, sous les dehors du jugement historique, les obsessions maurrassiennes d’époque : l’Autriche-Hongrie fut une pièce maîtresse de « l’équilibre » européen en mesure de faire obstacle aux visées pangermanistes.

    Le patriotisme dynastique — que célèbrent les maurrassiens — désigne le loyalisme envers l’État habsbourgeois, structure juridique, multinationale, administrative et polyglotte : il s’apparente, mutatis mutandis, à ce que l’on nommerait aujourd’hui un patriotisme d’État, voire un patriotisme constitutionnel. En revanche, le nationalisme de race déplace le principe de légitimité : il ne réside pas dans les frontières de l’Empire, ni dans le parchemin du droit, ni dans l’ombre du trône, mais dans la vraie communauté — qui n’est pas celle qu’il plaît à Ploncard d’identifier.

    Or, le nationalitarisme, s’il s’attaque aux architectures impériales, cherche toujours à les remplacer par des États de droit légaux, assis sur le contrat social et la reconnaissance internationale. En optant pour le nationalisme de race, la rupture se fait avec le droit pour entrer dans la biologie. La nation n’est pas un projet juridique à faire admettre par le concert des nations (logique nationalitaire), mais une substance physique à défendre contre la corrosion extérieure.

    Le spectacle des luttes politiques au Reichsrat de Vienne — où les différentes nationalités se livraient bataille sous l’invocation de fumisteries libérales (égalité des droits linguistiques, autonomie parlementaire, représentativité démocratique) — n’ont assurément pas inspiré à Hitler un idéal nationalitaire, mais une répugnance abyssale pour le parlementarisme et la démocratie — rangés parmi les facteurs de paralysie et de décadence —, ainsi que pour l’idée même d’une égalité des nations. Pour les pangermanistes autrichiens d’alors, les Slaves n’étaient pas des partenaires égaux dans un concert des peuples, mais des rivaux sur le plan démographique qu’il fallait régenter pour veiller au maintien de l’élément germanique.

    Ploncard s’enferme dans une ornière historiciste — symptôme du maurrassisme, empirique et par trop anti-métaphysique : il confond l’étincelle et la doctrine. L’élément déclencheur est à l’évidence la crise viennoise dans l’Empire, mais la réponse apportée n’est pas nationalitaire : ce fut plutôt un nationalisme biologique, autoritaire et hiérarchique où l’État, dépouillé de sa finalité juridique, devient le sceptre d’une race faite pour dominer.

    Le nationalitarisme hypostasie l’idée que des individus, au motif qu’ils partagent une même langue et consentent à vivre sous un ordre juridique commun décrètent, peuvent se constituer en nation. Qu’un groupe décrète l’adjonction de populations étrangères à sa souche ancestrale : le nationalitarisme ne tient nullement cette hétérogénéité pour rédhibitoire, dès lors que le consentement politique en fournit le principe d’admission. Pour Hitler, il existe une communauté historique, ligaturée par des affinités de sang, de langue et d’esprit, et l’État doit simplement être la traduction politique de cette réalité charnelle préconstituée. Il ne plaidait pas pour la fin de l’Empire dans le but de créer une nation sous le faix d’une folle utopie mais en ce qu’il constatait l’existence de cet organisme et déplorait qu’il soit divisé.

    En France, quand la République maçonnique fut imposé, elle entreprit d’imprimer son credo nationalitaire en exerçant une forte pression uniformisante pour rabattre les provinces ethniques sous le flot de l’identité nationale ; et à ce compte, Ploncard crut y reconnaître un parallèle chez Hitler, au fil de son ascension contre les dernières survivances de l’ordre féodal, mais cette fois-ci non sous l’étreinte de l’égalité — comme le firent les jacobins — mais de la race.

    « Lorsque Hitler parachèvera l’œuvre unificatrice de Bismarck, il rencontrera devant lui les fidélités dynastiques et les particularismes locaux qui fractionnaient encore le monde germanique. Il leur reconnaîtra le rôle d’instruments de la Providence dans la formation du Grand Reich, mais leur signifiera, dans un discours célèbre, qu’il est temps pour eux d’entrer dans le Mausolée de l’Histoire […]. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.126

    Ce qu’il faut savoir, c’est que ce ne sont pas les nationaux-socialistes qui ont rasé les royaumes d’antan et les principautés allemandes, mais la Révolution de 1918 suivie de la proclamation de la République de Weimar. En 1933, l’Allemagne était alors une république fédérale parlementaire, les monarchies ayant été abolies quinze ans auparavant. Hitler ne fit que centraliser davantage une carcasse institutionnelle dont les forces libérales et la gauche avaient déjà extirpé la sève traditionnelle.

    Sur cette base, modifier les structures politiques — les vieux royaumes — pour les adapter à la réalité du Volk unifié n’est pas faire table rase : c’est libérer la force vitale de la nation des carcans administratifs et dynastiques qui la divisaient artificiellement. Bismarck avait réalisé l’unité par le haut (les princes) ; Hitler voulut la consommer par le bas (le peuple), en substituant la légitimité dynastique par celle biologique.

    Le national-socialisme ne consent pas à l’amnésie historique ; il fut une concrétion téléologique de toutes les splendeurs germaniques. Il n’a pas tant renié le passé pré-révolutionnaire qu’il l’a accompli en le scellant au pacte silencieux du sang et de la mémoire. Dans cette harangue au Reichstag, datée du 30 janvier 1939 — et que cite Ploncard —, les ducs, les rois et les empereurs ne sont pas portraiturés en tyrans à guillotiner (dogme jacobin), mais figurés comme des « instruments de la Providence ». Le terme même de « mausolée » — où Hitler abrita les bannières, les symboles et les héros des anciens royaumes — implique la vénération, le respect et la conservation des reliques sacrées de la nation. Tandis que le nationalitarisme profane les armoiries, le national-socialisme rallie tous les gonfanons sous un même pavillon.

    Lorsqu’Hitler engage la mise au pas de l’État et de la société, en faisant clore le chapitre des souverainetés politiques des anciens États allemands, il ne voue pas les traditions locales à l’exécration, mais révèle en sourdine un constat de nécessité historique. Pour tout dire, le national-socialisme a favorisé un équilibre entre le pouvoir central et l’autonomie des entités régionales, dans une optique où le totalitarisme ne se ramène pas au nivellement jacobin, mais à l’organisation holistique d’un corps national aux composantes distinctes.

    Cette inclination fédérale se donne à lire dans la reconnaissance des droits culturels et linguistiques des minorités germaniques, dans la décentralisation relative des compétences aux Länder, ou encore dans la valorisation des folklores populaires et artisanaux. Mieux encore, cette logique de l’État fait prévaloir, contre la bureaucratie jacobine, la densité charnelle et historique des corps intermédiaires. Elle cherche à juguler l’atomisation sociale et la dépossession des collectivités par l’État moderne, en rétablissant une harmonie entre les différentes strates sociales et territoriales, à l’image d’une symphonie où chaque instrument conserve son timbre tout en se fondant dans l’accord général.

    ☩ Métamorphose impériale versus ultra-nationalisme

    Encore faut-il aller plus loin : le déterminisme biologique en application duquel Hitler appréciait la nation allemande — le même qui le porta à réclamer l’Anschluss ou à se rallier à l’État centralisateur — a pareillement donné l’essor à sa politique d’expansion ; ce qui amena Ploncard, une fois encore, à placer cette évolution sous le signe du jacobinisme, comparaison sur laquelle il revient avec une insistance presque irrépressible.

    « On arrive ici à un tournant essentiel dans la conception allemande du nationalisme. La lutte est entre deux conceptions de l’Histoire déterminées par deux conceptions de la Nation : ou bien l’État justifie la nation ou bien la nation seule justifie l’État. Dans le premier cas, le problème se pose de la coexistence d’États historiques, et l’on sera conduit à la recherche d’un équilibre de forces.

    Dans le second cas, on est devant une idée révolutionnaire : la nation est la race ; elle ne connaît pas d’autres limites que celles de la communauté de sang, limites qu’elle pourra dépasser d’ailleurs en vertu de sa morale de maître. Elle n’a donc pratiquement pas d’autres limites que celles qui bornent ses possibilités d’expansion.

    Notons que la conception de la nation chez les révolutionnaires de 1789 aboutissait au même impérialisme. La nation sert de support à une idéologie. Elle étendra alors indéfiniment ses frontières par consentement ou soumission à l’idée qu’elle représente. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., pp.126-127

    Que l’on ne s’y trompe pas : le déterminisme biologique n’induit pas mécaniquement le cantonnement du principe national au seul critère racial — au mépris des autres dimensions — même s’il en forme incontestablement la poutre maîtresse. Pour Hitler, la nation est le produit d’une volonté politique, d’un style de vie commun, d’un héritage culturel, autant que d’une race. Il n’est pas question d’une équation mathématique de gènes. Le Führer prônait la Volksgemeinschaft : ce qui suppose le sentiment d’unité, de sacrifice, d’ordre moral, et non seulement la race.

    La race représentait l’axe organisateur de la Weltanschauung hitlérienne, sans épuiser à elle seule l’ensemble de ses desseins. Elle fournissait, pour ainsi dire, une base naturelle, un terrain favorable, mais c’est l’esprit, l’éducation, le sacrifice, le combat qui font naître la nation au sens fort. Une race pure, mais désincarnée — c’est-à-dire sans volonté, sans autorité, sans transcendance —, pèse moins qu’une plume. D’autre part, l’esprit est crucial, mais il reste captif de la biologie : un esprit sain ne peut exister que dans un corps racial pur.

    « […] Transformer un peuple en nation présuppose la création d’un milieu social sain, plateforme nécessaire pour l’éducation de l’individu. Seul, celui qui aura appris, dans sa famille et à l’école, à apprécier la grandeur intellectuelle, économique et surtout politique de son pays, pourra ressentir, et ressentira, l’orgueil de lui appartenir. »
    — Adolf Hitler, Mein Kampf, p.19

    Le national-socialisme voulait refonder la nation sur un concours actif, un zèle sans partage, une foi dans l’ordre nouveau, bien au-delà de la seule généalogie. Il n’est donc pas un ethno-différentialisme moderne ou un matérialisme : il est une tentative — parfois imparfaite, parfois dévoyée — de refonder une hiérarchie sacrale — quasi-chevaleresque — où la race n’est rien sans la forme, et la forme rien sans la fidélité rendue possible par le lien du sang.

    La race — ou, plus exactement, l’appartenance ethnique — définissait la nation sans en refermer l’horizon. Preuve en est avec l’Angleterre : bien qu’elle eût émergé du brassage provoqué par les incursions germaniques, elle n’en était pas moins vue par les nationaux-socialistes comme une nation distincte de l’Allemagne, pour autant qu’elle avait troqué l’éthos héroïque contre la souveraineté de l’intérêt privé et la logique du négoce, cristallisées dans le capitalisme maritime. L’Angleterre apparaissait donc comme une ramification de la même famille biologique, séparée de son apparent lignage par une culture politique et commerciale diamétralement hostile à l’esprit continental allemand.

    L’esprit, la culture, la psyché et les institutions d’un peuple sont les épiphénomènes de sa constitution biologique interne. Si l’Angleterre a dévié vers un mentalité mercantile, cela ne dénote pas une simple bifurcation intellectuelle ou historique, mais l’indice d’une mutation de sa substance biologique, sous l’effet de la sélection progressive d’un type humain orienté vers le commerce. La nation requérant la communion des volontés et l’horizon d’une destinée partagée ; l’ascendance germanique de l’Angleterre ne pouvait suffire à en faire une province du Reich, dès lors que sa culture politique et sa conscience nationale étaient devenues inconciliables avec le projet grand-allemand.

    Il se dégage que le national-socialisme ne répudie ni la vie de l’esprit, ni les œuvres de la culture, ni la longue mémoire des peuples ; il en identifie la source. Elles ne sont que l’éclosion, dans l’ordre historique, d’un principe créateur enfoui dans les profondeurs d’une collectivité. Sans la race, le Volksgeist n’a plus de support terrestre. Loin de s’écarter du nationalisme, il appert que l’hitlérisme en est la forme la plus poussée et concrète, car il protège la matière première de la patrie.

    Le racisme put servir de caution à l’expansionnisme hitlérien, mais si la nation possède une consistance première d’ordre spirituel — une idée en passe de se concrétiser —, ses grandeurs mesurables — population et territoire — ne sont que les expressions contingentes de son être, telles qu’elles se déterminent dans le cours de son accomplissement historique. Les impératifs matériels de sa pérennité — géographiques comme économiques — dérivent elles aussi de cette essence, dont elles constituent les médiations historiques, sans pouvoir la précéder dans l’ordre de la causalité. C’est elle qui confère à ses éléments leur organicité, sans que cette dernière constitue à elle seule la raison d’être de la nation. Si l’autarcie représente, dans la pensée aristotélicienne, l’entéléchie de l’accomplissement politique ; l’accroissement démographique issu de la vigueur spirituelle de la nation appelle l’aménagement — négocié ou coercitif — de l’espace nécessaire à sa réalisation.

    À l’inverse du projet jacobin, qui entendit abolir les distinctions d’origine dans l’abstraction juridique d’une citoyenneté commune, le IIIᵉ Reich a ordonné les territoires conquis selon une rigoureuse stratification raciale (annexions directes pour les populations germanophones, protectorats et colonies d’exploitation pour les populations slaves à l’Est). Tout le sépare du messianisme révolutionnaire, et en cette matière, Ploncard dut bien être contraint de reconnaître que la théorie hitlérienne du Lebensraum, sous l’empire de son « égoïsme racial », se démarquait nettement de la « mission civilisatrice » de la IIIᵉ République.

    En revanche, c’est bien la vénération maurrassienne de l’État dont témoigne Ploncard — dans la charte intime de son anti-impérialisme — qui le rend, lui, paradoxalement plus connexe aux jacobins qu’il honnit. La frontière politique est une démarcation de papier, une fiction de traité, née de l’arbitraire des chancelleries. En faisant de la garde des seuils de la patrie, l’alpha et l’oméga de sa doctrine (« la France seule »), le nationalisme intégral ploie sous le statu quo de la légalité internationale, avalisant le principe nationalitaire — celui du droit à l’existence et d’égalité souveraine — disposant que toutes les nations, recluses dans le tracé conventionnel de leurs limites territoriales, se valent juridiquement.

    « Alors que le nationalisme, acceptant la lente élaboration de l’histoire, s’enracine sur la terre des pères pour faire de chaque nation comme une véritable personne capable de coexister avec les autres dans une communauté chrétienne, le national-socialisme transforme la communauté en tribu errante qui n’a de limites que celles que sa puissance lui permet d’atteindre et de maintenir, et d’obligations qu’envers elle-même. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.147

    En récusation de la représentation sommaire d’un impérialisme prédateur déconnecté des réalités historiques, le Reich a structuré sa politique étrangère autour d’une saisie intime des peuples, des racines ethniques, et des espaces historiques. L’enjeu dépassait l’accumulation spatiale de puissance : il se logeait dans la volonté de restaurer un ordre continental selon une certaine ontologie des peuples, fondée sur l’ethnicité, la culture et l’histoire.

    Le concept de Lebensraum ne naquit pas d’une imagination sans attaches, mais d’une tradition de réflexion géopolitique qui mobilisait l’histoire des migrations et des peuplements indo-aryens — notamment germaniques et slaves. Le Reich considérait que certaines terres, principalement en Europe centrale et orientale, étaient des possessions ancestrales, ou devaient lui échoir comme le prolongement naturel de son aire culturelle et démographique.

    À l’Est, les nationaux-socialistes en appelaient à la mémoire de l’antique présence germanique, des héritages du Saint-Empire aux territoires de Prusse orientale, de Silésie et de Bohême, pour réinvestir les anciennes lignes de force. Cette politique était sous-tendue par une vision cumulative des expériences politiques germaniques : il ne s’agissait pas seulement d’imposer une sujétion militaire, mais de recomposer l’espace continental selon un ordre historique rétabli, étendant l’appartenance au Reich aux populations jugées intégrables.

    À l’Ouest, ce schéma de pensée se dessinait également dans la volonté de se réapproprier l’Alsace-Lorraine et dans la récupération de la Sarre. La refonte du maillage administratif des territoires incorporés au Reich — qu’il s’agisse de la constitution de la Prusse occidentale ou du redécoupage des territoires polonais — s’inscrivait à l’avenant dans une synthèse historique, démographique et culturelle de l’espace.

    Le Reich national-socialiste a pensé le cours de l’Histoire non comme un déroulement purement événementiel, mais à travers une compétition entre collectivités humaines dans un cadre territorial donné. C’est sur cette toile de fond historique que la politique d’expansion fait sens : elle se voue à réimplanter les peuples dans la rémanence palingénésique, proscrivant le cosmopolitisme errant autant que l’anomie contemporaine.

    L’expansionnisme hitlérien n’était pas une entreprise sans rivages ni une cécité souveraine, mais un acte d’auto-défense contre le panslavisme. Il était rationalisé comme une étape inéluctable par nécessité de survie raciale, non comme une asymptote suprême. C’est la longévité du peuple qu’il souhaitait garantir, non la domination universelle.

    « Quand Hitler apparaîtra et passera de la notion de distinction entre races à la notion de hiérarchie raciale et conclura à la supériorité de la race allemande ; quand de sa conception biologique de l’Histoire, il aboutira au droit du plus fort, il entraînera l’État organique, nationaliste, au service de l’idée de l’espace vital. Autrement dit, il forgera, avec les idées saines du nationalisme, un outil puissant qu’il mettra au service de sa conception « völkisch ». Le national-socialisme n’est plus le nationalisme. Il est autre chose. Il en a incorporé des éléments, mais, en les faisant servir à autre chose qu’à leur fin naturelle, il les dénature et les détourne de leur signification profonde. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.111

    Le national-socialisme — qui raisonnait à travers le prisme de grand espace et d’impérium biologique — s’attachait bel et bien à supplanter le concept bourgeois d’État-Nation — originaire des traités de Westphalie, puis des recompositions politiques du XIXᵉ siècle —, contrairement, il est vrai, au nationalisme classique — qu’il soit bismarckien en Allemagne ou maurrassien en France — se bornant à reconnaître l’existence et la légitimité des États voisins, fussent-ils artificiels.

    À l’aube des super-blocs continentaux (l’Empire britannique marchand, l’Union Soviétique communiste, la fédération américaine financière), l’État-Nation suranné, figé dans le compromis territorial de 1919, était condamné à l’asphyxie et à la vassalisation.

    La doctrine du Lebensraum — antipodique du colonialisme de facture anglo-saxonne — est un nationalisme élargi, commis à sanctuariser l’indépendance économique, alimentaire et militaire du peuple allemand. L’affirmation d’une prépondérance du Reich sur le vieux-continent ne niait pas l’existence des peuples voisins, mais réorganisait l’espace européen selon un principe d’ordre et de commandement face à l’anarchie bolchevique.

    Mais Ploncard oppose une fin de non-recevoir à cette vérité : pour lui, tout ce qui déborde l’enveloppe du cadre stato-national étriqué est suspect soit de cosmopolitisme hors-sol, soit d’impérialisme barbare. C’est un sophisme par pétition de principe. Il édicte sans autre forme de procès ce qu’est la « fin naturelle » du nationalisme (la sienne : un État traditionnel, limité, conservateur), mais aussitôt qu’un nationalisme devient dynamique, totalitaire et hégémonique, il l’exclut du genre pour le renommer « autre chose ».

    À vrai dire, le IIIᵉ Reich ne souffrait pas d’un défaut de nationalisme, mais attestait d’une radicalisation du principe national — tout en entamant le chauvinisme wilhelminien — poussé jusqu’à sa substance biologique. Dès que l’on désincarcère la nation du droit et des institutions pour la fonder sur la doctrine du Blut und Boden, l’expansionnisme et le droit du plus fort ne sont pas des entorses, mais les réquisits logiques de cette sentence.

    L’hitlérisme n’avait rien d’un nationalisme dévoyé, car son extension ne s’est jamais résolue dans la révocation de l’idée de patrie ; il l’a seulement arrachée au juridisme bourgeois invétéré pour la replacer dans son double fondement : le sang (l’ordre naturel de la Création) et le Reich (l’ordre politique de la Chrétienté continentale).

    Aux fins d’une mise en regard, signalons que l’omphalos du nationalisme intégral est l’adage : « Politique d’abord ». Cela infère que la sauvegarde de la patrie est le bien suprême, l’ultima ratio de l’existence de toutes les autres réalités (culture, religion, économie). Le nationalisme y est défini comme la défense exclusive des intérêts de cette communauté contre les forces de dissolution, en son sein comme à l’étranger. En reportant cet architectonique au logiciel germanique, on discerne que le national-socialisme applique le même principe de défense exclusive du groupe, mais il redéfinit la communauté.

    Pour le national-socialiste allemand, la préservation de la race contre le métissage ou la submersion démographique répond à une logique comparable à celle qui conduit le nationaliste intégral français à défendre les frontières et l’intégrité territoriale de l’État. Dans les deux cas, le nationalisme consiste à identifier le nexus vital du groupe afin de surseoir à l’effondrement. L’impérialisme racial est alors non un renversement du nationalisme, mais sa politique de défense biologique.

    Il est évident que cela puisse buter contre la sagesse sédentaire du maurrassisme — nationalisme statique de l’immutabilité, inféodé à la stéréonomie de l’Ancien Régime et à la géostratégie du nomos territorial fermé (politique du « pré carré », équilibre européen) —, mais l’expansionnisme peut être une métamorphose du nationalisme lorsque la situation d’un peuple le prescrit.

    Le national-socialisme fut — convenons-en — plus un impérialisme qu’un nationalisme, mais ce dernier, s’il était une phase préalable logistique — un impérieux carburant pour briser les entraves de Versailles, remobiliser l’armée et unifier le corps social —, n’était pas un habillage de pure forme, adopté par opportunité historique. Le nationalisme — au sens d’un dévouement absolu, fanatique et sacrificiel à la grandeur, à la puissance et à la survie du peuple allemand — était le moteur psychologique et la réalité militante du mouvement.

    Au bout du compte, l’exégèse ploncardienne s’encapsule dans un solipsisme taxonomique obsolète, s’épuisant en vaines gloses sur des dépouilles nominales du XIXᵉ siècle, alors que le national-socialisme surgit en épiphanie eschatologique aux lambeaux de la modernité révolutionnaire.

    ᛟ Le droit comme levier, la force comme arbitre

    Ploncard se cramponne à l’idée que le nationalisme authentique — qu’il croit instrumentalisé — et ce qu’il prend pour « nationalitarisme » — mais qui n’est en fait que l’irrédentisme pangermanique — se seraient entremêlés sous le régime national-socialiste.

    « Si le nationalitarisme jacobin avait révélé aux Allemands leur « âme nationale », si le IIᵉ Reich de Bismarck avait fondé la nation allemande, si la défaite de 1918 avait suscité un nationalisme authentique, il n’en restait pas moins que l’idée allemande de nationalité étant basée sur l’ethnie et non sur le consentement, le nationalitarisme et le nationalisme allaient coexister dans le IIIᵉ Reich. Au nationalisme appartiendront toutes les idées de dépassement des contradictions des partis et des classes, d’unité profonde de la nation, d’État organique, de conception hiérarchique, du socialisme même. Mais appartiendront au nationalitarisme la notion d’inachèvement de l’unité territoriale. »
    — Jacques Ploncard d’Assac, Ibid., p.111

    Il perd de vue que le national-socialisme n’est pas un montage de doctrines contraires, mais un corpus erratique et fusionnel où chaque principe, plutôt que de s’annuler réciproquement, s’emboîte dans une logique d’airain. Pour Hitler, l’unité interne et l’expansion externe découlent de la même et unique racine : le Volk. L’État organique ne s’enclave pas dans la stase des frontières, il est bâti comme la forge incandescente d’une race en croissance. Vouloir scinder la morphologie interne d’une puissance et son dynamisme d’irruption frontalière est une distinction de notaire parfumé d’encens.

    Réduire la conflagration fédératrice d’une communauté à un artifice contractuel ou à une autoposition ex abrupto de ses membres — ce qui définit le nationalitarisme au risque de me répéter —, c’est commettre l’inanité d’intervertir la primauté ontologique et le sillage généalogique ; là siège l’hystérologie à son point culminant.

    Si la nation n’est telle que parce qu’elle rassemble des hommes unis par une même représentation de ce que doit être l’Homme, cette prosopopée anthropologique tend à s’instituer en archétype ontologique de l’humanité. Leur idiosyncrasie nationale se présente comme une expression à vocation universelle de ce parangon exclusif hors duquel la communauté, sitôt enfantée, abdiquerait son magistère et s’abîmerait dans le mimétisme des tribus limitrophes.

    L’aberration est de subordonner les valeurs nationales aux contingences telluriques ou psychologiques ; car le sol et l’âme d’un peuple ne sont point les forges de ses mythes, mais le réceptacle diaphane où ces mêmes valeurs, en quête de chair, sont venues s’accomplir. C’est invariablement l’Idée, ou la syntaxe ordonnatrice, qui inaugure et dispose l’amphithéâtre de son propre enfantement, élisant seulement les contingences qui lui agréent et les pliant, autant que le permet leur ductile résistance, au faîte de son achèvement. Le substrat subalterne — qu’il s’agisse de la marée des nécessités économiques ou du joug des climats —, à moins de prêcher un matérialisme prosaïque, ne saurait régenter en cause première la geste des hommes ni les fantômes dont ils peuplent leurs entendements ; il n’est que l’acheminement second, le réceptacle grossier et la cause purement matérielle de leur destinée.

    Ce n’est pas le sol souabe qui engendra l’essence spirituelle de l’Allemand, mais bien cette essence qui élut la Souabe pour théâtre de son devenir historique. Sans doute s’établit-il, au prisme de l’individualité, une causalité circulaire entre le sol et l’éthos — l’archétype national façonnant l’homme par l’imprégnation originelle du terroir — ; pour autant, cette réversibilité reste cadenassée. Ce n’est pas l’empirisme psychologique du sujet qui fonde la nation, c’est le type idéal de l’Homme allemand qui conditionne et suscite la psychologie du citoyen, quand bien même ce dernier en perpétue l’écorce. Si la vocation impérissable de la nation est d’embrasser l’œcoumène, toute clôture topographique canonisée comme frontière indépassable pour emprisonner un achèvement matriciel ne saurait être qu’une monstruosité conceptuelle. La nation s’empare de son espace par la pointe du fer ou les subtilités de l’encrier.

    Si d’aventure, le relent d’un nationalitarisme quelconque venait à gîter en ces parages, c’est fort loin de la piste où Ploncard s’entête à le quêter, mais en cela seulement qu’Hitler l’a exploité opportunément pour faire entendre la voix allemande sur la scène internationale, neutraliser ses adversaires et sceller dans la légitimité l’avènement de sa grande patrie. C’est par le truchement du nationalitarisme de tonalité wilsonienne que l’Europe centrale subit en 1918 une funambulesque cartographie, lacérant le tissu germanophone à l’alchimie d’une nouvelle pondération des nations (placement de la Sarre sous mandat français, création du corridor de Dantzig, rattachement des Sudètes à la Tchécoslovaquie, interdiction de l’Anschluss).

    Hitler n’a exhalé nul nationalitarisme, mais sur ce point précis, on peut dire qu’il a bien instrumentalisé — contrairement au nationalisme — celui de la Société des Nations pour les besoins d’un projet fondamentalement anti-nationalitaire en soi : plomber « l’ordre » légal international et restaurer les frontières naturelles d’un État nationaliste. Le droit international était un parapet rhétorique dressé contre ses propres géniteurs — subterfuge d’une prescience remarquable — pour conjurer la probabilité d’une guerre tout en couvrant du manteau de la protection les minorités germaniques opprimées. Cette ruse produisit pleinement ses effets lors des accords de Munich en 1938 : les démocraties finirent par céder sur la question des Sudètes, prises au dépourvu devant un principe qu’elles avaient elles-mêmes intronisé.

    Mais en son for intérieur, le Führer dédaignait ce relativisme et croyait en une hiérarchie entre les peuples. Dans la Weltanschauung hitlérienne, la nature n’a cure d’un droit fictif. Il n’est d’autre charte que le tranchant de l’estoc, et la seule souveraineté est celle qui l’emporte par le droit du glaive. Mettre sur un pied d’égalité juridique la souveraineté d’une race de bâtisseurs d’empires et les doléances d’un groupuscule ethnique était vilipendé comme un attentat envers le bon sens, une catéchèse excogitée par les oligarchies libérales pour geler l’Histoire et brider l’élan des peuples forts.

    En temps de guerre, Hitler encouragea aussi tactiquement les nationalitarismes périphériques chez les puissances mandataires « alliées » — qu’il s’agît de soutenir l’IRA en zone britannique ou de fomenter des soulèvements anti-coloniaux dans le Tiers-Monde — pour les déstabiliser. Durant la Grande Guerre, l’Empire allemand — habité par ce nationalisme casanier que chérit Ploncard — ne s’y était pas pris autrement.

    ᛏ Conclusion

    Le national-socialisme n’est pas le scion de la Révolution, mais sa transfiguration spectaculaire ; l’indomptable soif d’exorciser le verbiage de notre âge désenchanté pour se repaître aux lois primordiales de la vie. Aux bruits de la place publique et aux comptes d’apothicaire des urnes, ce mouvement étend la noblesse d’épée : un sceptre de sève noire et d’armures scellées, réfractaire à toute arithmétique civique, où l’on règne par droit de cicatrice et par la grâce muette des charniers ancestraux. Ainsi s’exhausse, sous l’aurore d’une salvatrice cosmovision, l’arche d’une souveraineté qui foudroie l’imposture égalitaire au profit d’une incommunicable primogéniture des sangs.

    Plus qu’une rupture, son verbe dictait une transvaluation métapolitique : le national-socialisme resplendit par l’anéantissement du chauvinisme de carte postale, et en détourna les dernières fièvres pour alimenter une fournaise infiniment plus dense où s’épousaient dans un même spasme la race et l’esprit, la sainte exécration du déracinement universel et le rêve d’un empire hiératique.

    Je le repais de mes dires : cet ouvrage que feu Ploncard nous remit en viatique indélébile — et refleurissant encore de son lustre pérenne au cœur des milieux radicaux — est une contribution cardinale qu’il m’incombe de saluer. Mais, à son grand dam, il s’abusa lourdement sur le compte de l’épopée hitlérienne, enfermé qu’il fut dans les lorgnons momifiants de la diathèse réactionnaire à la toise desquels il se révéla impuissant à décoder l’architrave de ce courant inédit qui défiait sa raison.