• Liberté (Jacynthe Brochard)



    Un mini roman (contre) révolutionnaire.

  • Liberté

    Avec une exclamation de surprise et de dégoût, l’enfant se releva d’un bond. Auprès de lui, une petite forme gris-brun, allongée et fuyante glissa rapidement et disparut dans un angle de la pièce.

    –  Maman ! S’exclama l’enfant du plus fort qu’il pouvait. Il y a une bête horrible dans le salon !

    La mère, de sa cuisine, n’y prêta pas grande attention, toute perturbée qu’elle était par la voix affolée qui jaillissait en sourdine de sa radio allumée. Essuyant une main poisseuse d’huile et de pâte, elle monta le son.

    « … Champs-Elysées sont envahi par une foule de manifestants armés qui marchent en direction de l’Elysée… »

    Du salon, la voix de l’enfant reprit, perçante :

    –  Maman ! Viens voir !

    « Le cordon des forces de police autour de l’Assemblée Nationale semble se détendre… » poursuivait la voix dans la radio.

    –  Ce n’est pas grave mon chéri, cria la mère, espérant apaiser l’enfant.

    Nerveuse, elle reprit la confection de son fond de tarte tout en écoutant les nouvelles inquiétantes débitées à toute vitesse par un journaliste paniqué.

    On était quelques jours après Noël. L’avant-veille, un nouveau, et énième projet de loi avait augmenté l’ire toujours grandissante de la population. Un appel avait couru aussitôt sur tous les réseaux, vite censuré mais qui avait eu le temps de se propager : « On est en dictature, armez-vous avec n’importe quoi et rdv mercredi, à Paris et ailleurs ».

    C’était idiot, le gouvernement avait eu deux jours pour se préparer, et effectuer un certain nombre d’arrestations secrètes et arbitraires pour tenter de supprimer ses chefs à la révolte. Cette manœuvre avait eu un certain succès, mais malheureusement pas celui, total, escompté. L’auteur du « tweet » rageur par exemple, avait disparu sans laisser de traces, et dans la nuit de mardi à mercredi, plusieurs incendies d’entrepôts et de stations-services avaient éclatés un peu partout. Une armurerie parisienne avait été dévalisée, personne n’ayant compris comment ni pourquoi. Les gens stupéfaits secouaient la tête en disant « on n’est pas aux Etats-Unis ! ».

    Toujours est-il que malgré les demandes du gouvernement, pressée par son ministre, l’armée qui ne tenait pas à tirer sur des compatriotes avait refusé de monter sur la capitale. On avait donc mobilisé l’intégralité des gendarmes et policiers disponibles sur certains points stratégiques.

    Ce ne fut pas là que la foule attaqua d’abord. Aveugle, elle suivait en direct les indications-éclairs données sur Twitter de quatre ou cinq comptes différents. La police évidemment faisait de même et arriva en même temps que les manifestants sur la place Saint-Michel, lieu tout à fait incongru pour ce genre d’événement. La place était petite, et les gens débordaient dans les rues adjacentes, sur le pont au-dessus de la Seine, et même devant la cathédrale. Les policiers, coincés par l’étroitesse des ruelles du quartier latin avaient un peu de peine à repousser les gens à l’air libre. Visiblement, certains semblaient s’en donner à cœur joie pour semer les policiers, les occuper, les faire tourner en rond en agitant leurs petites pancartes, en enlevant, remettant, enlevant leurs masques pour les narguer. Ils n’étaient pas armés, et un sentiment de sécurité jouait en faveur des forces de l’ordre. Parmi la foule sur la place, beaucoup avaient des bâtons, mais ils n’en faisaient pas usage.

    Pourtant, alors que la course-poursuite était à son paroxysme, plusieurs des manifestants, des jeunes, ayant commencé une barricade avec une barrière de chantier de Notre-Dame et amoncelé derrière une provision de cocktails molotov jaillis de nulle-part, prêts à les lancer sur les policiers, trois hommes étaient remontés en courant en direction nord-ouest. L’un d’eux, tout en allongeant de longues foulées souples, pianotait sur un portable.

    Avec horreur, le responsable chargé de traquer les réseaux sociaux de la compagnie de CRS stationnée autour de l’Elysée intercepta alors le message suivant :

    « Nous vous avions prévenu qu’à 16h il faudrait se tenir prêt et être sur Paris, c’est la java à Notre-Dame, tout le monde à l’Elysée ! ».

    –  Bon sang que font les admins, qu’ils censurent viiiite ! Ça va être notre fête, cria le policier en rendant compte à ses supérieurs.

    C’est alors que le flot de manifestants commença à remonter les Champs-Elysées en scandant « LIBERTÉ ! LIBERTÉ ! LIBERTÉ ! », que des détonations se firent entendre et que le journaliste de la radio, sur place, vit avec terreur le cordon de CRS autour de l’Assemblée Nationale se disloquer légèrement.

    Juste au moment où dans le salon de la mère occupée à ses tartes, l’enfant, allongé par terre, essayait de sonder l’obscurité sous la bibliothèque. La créature avait disparu par là.

    De nouveau il appela sa mère, et celle-ci, cette fois, quitta sa cuisine, essayant de retrouver un semblant de calme.

    –  Mon chéri écoute, ça doit être une souris, dit-elle en caressant les cheveux bouclés de l’enfant, elle a dû être attirée par les miettes de gâteau sous le sapin. Tu sais quoi ? Tu vas venir m’aider à finir la quiche et la tarte au chocolat du dessert, comme ça quand papa reviendra de Paris, tout sera prêt.

    Elle l’emmena dans la cuisine et l’enfant se lava les mains.

    –  Tiens, tu vas prendre les lardons dans le réfrigérateur… oui, ceux-là, tu vas ouvrir la boîte et les répartir sur le fond de tarte.

    Elle baissa légèrement le son de la radio, mais l’enfant demandait déjà :

     –  Papa est à Paris avec les gens qui sont fâchés, que le journaliste a peur quand il parle ?

     –  Oui mon chéri… quand on aura fini la quiche, on ira faire une prière pour lui au petit Jésus de la crèche.

    A ce moment précis, la radio grésilla subitement, on entendait un bruit de course et des cris. Puis ce fut le silence et une voix différente, grave et calme commença posément :

    « Ici la France libre, nous venons de prendre la Maison de la Radio… »

    L’enfant cria presque.

    –  Maman, c’est la voix de Papa !

    La mère lui sourit.

    –  Oui mon chéri. Vite, dépêchons-nous !


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